François Monaville | La pièce

Ce texte fait partie d’un projet en cours qui s’intitule j’entends des voix.
Le texte toxic, publié précédemment, fait partie de ce projet.

Lire d’autres textes de François Monaville.





La pièce dans laquelle je vis est un lieu qui... qui est en désordre… un lieu dans lequel s’accumulent toutes sortes d’objets... un lieu où je passe beaucoup de temps à… à tourner en rond… l’espace qui m’entoure ne signifie pour moi… parfois plus grand-chose… le lavabo près de la fenêtre est recouvert de… de traînées noires… j’ai beau frotter mais les traces ne s’enlèvent pas… elles sont tenaces… elles résistent… on peut donc considérer que la qualité première de ce lavabo est d’être sale et qu’il n’y a rien d’autre à dire à son sujet... entre le lavabo et la fenêtre se trouvent sur une étagère plusieurs postes pour écouter de la musique… il y en a un que papa m’a acheté suite à une directive d’un type de l’hôpital... c’était un... un... comment dit-on déjà ?... ah oui un assistant social… je me rappelle… j’en ai rencontré un à l’hôpital… il a dit à papa ça serait bien si votre fils achetait un réveil et un nouveau poste pour écouter de la musique… il lui a expliqué que ça pourrait provoquer des changements dans ma vie... c’est ce que l’on avait décidé tous les trois quand je suis sorti... on a aussi repeint les murs… on les a peints en orange... il m’arrive aussi parfois d’avoir envie de… de cracher... et quand… quand je dois me… me moucher je vais dans… dans les toilettes chercher un... un rouleau de... de PQ et… je… je reviens me mettre… devant la… la fenêtre et si… si tu regardes bien tu vois que la couleur du… du châssis n’est plus la même... c’est… c’est à cause de… de la fumée ... la peinture blanche est devenue brune... je pense que c’est lié au fait que j’ai tendance à trop fumer… je suis à un paquet de tabac par jour… je ne sais pas exactement combien de clopes ça représente mais ce qui est clair c’est que je fume chaque jour cinquante grammes de tabac… je dois reconnaître que cela m’occupe… considérablement... de l’autre côté de la fenêtre il y a un meuble sur lequel traînent du Cif un CD un Panaché un paquet de chips une brosse à dents un tournevis des papiers un radio-réveil… c’est un tout nouveau… on me l’a acheté en me disant que ça changerait ma vie… mais je ne l’ai pas encore utilisé... il y a pas mal de choses que l’on pourrait jeter... il y a aussi des k7... slayer, machine head, mindfunk, bérurier noir, stereolab, cold-cut, fugazi, mad dog loose, toast… sur une autre commode sont empilées des caisses dans lesquelles il y a des livres… ils occupent beaucoup de place… mais cela ne m’embête pas... c’est comme les toiles d’araignées qui recouvrent le plafond... la k7 que j’écoute le plus en ce moment est une k7 que j’ai enregistrée il y a quatre cinq ans voire cinq six ans… à la guitare c’est françois au larsen c’est moi et à la batterie ça doit être régis... ou machin... sur le bureau qui est au centre se trouvent éparpillés des CD des canettes de bière des paquets de feuilles à rouler des filtres deux cendriers plusieurs paquets de tabac des cendres un calendrier des briquets une paire de lunette... le siège orange devant le bureau est abîmé il est bancal il porte des traces de brûlures de cigarette... sur le sol il y a des dalles blanches des dalles jaunes il y en a certaines qui sont fendues de nouvelles dalles remplacent celles qui étaient foutues le sol est un peu sale… à côté du lavabo se tient mon ampli c’est un ampli marshall quatre-vingts watts stéréo chorus… c’est un effet qui est censé te donner l’impression que deux guitares jouent en même temps… dans l’autre coin de la pièce se trouve mon lit… avec sur le côté une armoire qui occupe le haut du mur… elle est de couleur blanche… on peut voir à certains endroits des traces de fumée et sur l’un des battants se trouve une feuille blanche que j’ai collée et sur laquelle j’ai écrit en grand non guinet je ne t’entends pas… je ne me sens pas toujours en sécurité dans cette pièce… j’entends des voix… principalement celle de mon voisin et des automobilistes… je ne sais pas d’où elles viennent… le docteur prétend qu’elles viendraient de mon cerveau de l’arrière de mon cerveau mais je n’en ai pas l’impression… je ne sais pas quoi faire pour ne plus les entendre… en attendant je tourne en rond je joue de la guitare je bois et… je fume…


Propos de L. retranscrits et adaptés par F. Monaville.


Photo de François Monaville ©

4 mars 2014