Le pendule de Platon

Une lecture du Fils de Judith, de Marie Cosnay

« C’est une sorte d’extase d’avoir à l’intérieur, possession et prodige, un corps double. » [1]

« Janus aux deux visages, toi qui commences l’année au cours silencieux,
toi, le seul des dieux d’en haut à voir ton propre dos »
 [2]
 [3]

*

« Quelque chose nous échappait. » (p.7)

Ainsi commence Le Fils de Judith, narration en spirale, roman gothique, livre-énigme de Marie Cosnay, tout récemment paru aux éditions Cheyne. Le voile précautionneusement posé par l’auteure dès la première phrase se soulève quelque peu à la page 11, révélant en partie l’identité de ce nous : « quand je dis nous ce sont les femmes et moi-même rejoignant ces femmes inconnues installées tout autour du couloir-chemin, ensemble nous pleurons. »

L’assemblée des pleureuses, prise dans un mouvement de double je (moi-même) vers le tout constitué en commun féminin, accueille un lecteur que touche déjà les premiers rayons d’obscurité qui parcourent le livre : « Je choyais tout ce qui me préparait à la mort » (p.11). Obscurité bleue des montagnes, de la mer, rouge au sol des pétales de sang.

Plus loin, l’auteure distille d’autres indices, attribuant aux pronoms un pouvoir de révélation qui relance les dés du récit : « Quand je dis on je veux dire lui » (p.85). C’est moins la tentative de définition qui frappe ici que le décalage entre le dire et le vouloir-dire. Dire on, c’est vouloir dire autre chose, c’est décaler. Il y a dans le on du tout générique, un lui qui se veut dire, se cherche un visage et un nom.

*

Des noms

« Devant un prénom ou un visage on ne peut aller plus loin. » (p.68)

Que reste-t-il aux personnages pour s’arrimer au récit-flux qui les porte d’un point à un autre, lorsqu’ils se cherchent et se perdent ? Les noms propres, les prénoms, ceux que l’on donne et pense transmettre de génération en génération, d’un père à sa fille, qu’on confie parfois telle une offrande, à la faveur d’une rencontre ou d’un voyage. Ainsi, Isole la vieille jeune fille folle, offre son propre nom à Helen.

Helen passe, au cours du livre, de nom en nom. D’abord désignée « fille » puis « je », elle est Helen au chapitre 3, rebaptisée « Isole » par Isole, puis retourne à Helen, le nom qu’elle porte comme un talisman. Le texte autour d’elle charrie progressivement ses noms, quand l’accélération les jette sur l’épaisse paroi de temps, en écrit les équations directement dans la pierre.

La folie, c’est d’avoir « deux visages » (p.35), telle Isole l’amoureuse, éternelle jeune fille abandonnée par celui qu’elle aimait mais qui ne pouvait la sauver. Isole immolée, immobile, statufiée comme si le temps n’avait de prise ou qu’il l’avait brisée trop tôt.

Le dédoublement court dans le livre comme une lèpre. Un lent décollement.
Il se pose en théorie. La « théorie des probabilités » est le champ de recherche du personnage absent, le père-frère-fils suicidé, Eugen. Le mathématicien dont Helen cherche la trace, persuadée qu’il porte son énigme.

*

Des doubles

« L’homme double me fait peur. » (p.56)

Il est possible que je ne soit pas seul à parler. En l’occurrence, je et son double se trouvent déjà ensemble emmêlés, sur le même plan, se fondent et parfois s’interrompent. Pas que des points de vue, mais des lignes tels les trains qui sillonnent d’un bout à l’autre le livre.

Que se passe-t-il ? Qu’est-ce qui échappe à la narratrice et nourrit son double ? Quelque chose a lieu d’une dissociation, d’un démembrement qui se joue « dans le dos ». Lorsqu’on « se retourne », on ne voit pas ce qui se trame derrière. Un paysage, sans doute, en aveugle. Un paysage sans intention. « J’étais dos aux plaines liquides » (p.8) dit celle qui ne veut ou ne peut regarder.

« Maintenant deux filles poussent la porte de la force de leurs épaules », additionnant leurs forces elles vont dans le même « sens », mais c’est de leurs « sens » qu’elles se mettent à douter, car ceux-ci « jouent des tours » (p.8).
Le double, c’est peut-être « une sœur quelconque que je vois à l’envers » (p.48). Quelque être qui me serait « attaché » comme les âmes, chez Platon. Comme le char du Phèdre auquel deux chevaux se trouvent attelés : l’un vise le ciel, quand l’autre tire en direction la terre. L’un aime où l’autre désire. « Le corps divisé », « l’écartèlement » se fait étouffement entre deux ciels : « Je suis sous les deux ciels, étouffée par les deux ciels » (p.75).

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Des langues

« Il m’était arrivé de douter de mon corps. De nuit, parfois, j’avais l’esprit mangé, quelqu’un entrait par ma bouche et ne voulait pas lâcher. » (p.8)

Le vrai dédoublement, celui qui court, et mange la bouche, c’est celui d’une dissociation entre la parole et la vue. Ce qui est dit et ce qui est su. « Il vient, lui, front double, homme ou quelque chose d’approchant, ils sont deux à venir, l’un s’occupe de mes mains et l’autre parle » (p.56).

Que se passe-t-il du corps lorsqu’il change ? « Un matin j’ai un peu grandi » (p.9). Et grandir s’accompagne de visions extraordinaires et terrifiantes, de bêtes et leurs flots de peurs mythiques. Le père devient monstre marin, Neptune à barbe et trident, dans une mer déchaînée sous les yeux de la fille, mélange angoisse et fascination. C’est la langue, en fait, qu’on a dévorée et qui se cabre sous les yeux de l’enfant. C’est la langue qui n’est pas dite. Et elle tombe. « Je tombe dans la bouche de Quentin W. B. » (p.10).

La mort est là. Dans Le livre de Judith, livre dans le livre qui est confié à Helen par Quentin, il est dit : « le dieu va manger les enfants » (p.74).
Ce qui mange et dévore, c’est la boucle du temps retournée sur elle-même. À l’image du pendule de torsion qui, après qu’il se soit enroulé dans un sens, se déroule ensuite plus vite dans l’autre sens.
La mort-pivot autour de laquelle s’articule le livre : celle du fils suicidé, Eugen mettant fin à ses jours en se tirant « une balle dans la bouche » (p.16). L’homme des équations et des trouvailles, le spécialiste de la théorie des probabilités, qui portait un secret.

Les noms se donnent puis ils se mangent. Ainsi, Quentin, le vieil homme, s’allège-t-il progressivement de ses noms jusqu’à leur enfouissement. Au cours du récit, Quentin devient Quentin W. B., puis Quentin Wilner B., avant d’être celui qui ne connaît plus son nom ni son reflet dans la glace. Celui, orphelin de fils, dont le temps a pris le nom et l’image.
« Le vieux Quentin, qui ne sait plus dire ses nom et prénom » (p.77), le vieux dieu poisson, dévoreur d’enfants, s’est dissout.

*

Des morts

« Est-ce que je suis un monstre pour ne jamais mourir ? » (p.45)

Helen fouille des lieux, depuis les trains, les seuils et les montagnes qu’elle gravit et desquels elle observe le monde. « Quand on n’a pas de souvenirs, on s’invente des lieux adéquats » (p.37). Les trains « mordent les villes » (p.40) pour voler quelque chose de ces lieux dont on n’a pas plus que les souvenirs qu’on s’invente.

Puis : « le paysage par la fenêtre a changé » (p.44).
Les temps se mélangent. Un jour, Eugen est en vie mais il « a vieilli de plusieurs années en quelques jours » (p.46). De place en place, passage d’une théorie des probabilités à une théorie de l’amour. Quand « quelqu’un disparaît avec qui vous fûtes en flamme, au sens propre. Il n’y a rien à dire de plus » (p.51).

On était perdu. On se sentait seul avec son double, parce qu’on n’avait pas prise sur ce qui existait dans le dos. On n’était pas Janus, quand bien même on l’avait rêvé. A ce titre, le tableau de Magritte, La Reproduction Interdite est un cauchemar dont on ne peut aisément se tirer.
Quelque chose s’est déplacé du dos à l’en face. On ne voit plus, dans le miroir, ce qui se trame devant. « L’image reflétée prend du retard, un certain retard, de plus en plus de retard » (p.81). La phrase elle-même ralentit comme une petite musique qui s’enraye et chevrote, la voix d’un très vieil homme.

Ainsi, « le reflet ne songe plus ». Il n’a plus la faculté de voir, laisse la place à « l’hôte inconnu » (p.82), celui qui n’a pas de nom, qu’un tout petit squelette blanc.

Il était une fois, avant. Le fils de Judith marque le passage du temps subi au temps de la vie d’adulte. La parenté s’inverse et l’enfant se libère du poids de la généalogie. Au début du livre, on « ne savait pas qui était [nos] pères ni que l’on avait des pères ni qu’ils furent tels qu’ils firent ce qu’ils firent » (p.29).
Puis, un dieu décida de « [couper] les hommes en deux », il « [retourna] le visage et la moitié du cou du côté de la coupure, afin qu’en voyant sa coupure l’homme devînt plus modeste. » [4]

« Les enfants ne sont pas ceux de leurs pères, il n’y a pas de parents et des enfants si peu » (p.84). Ces derniers n’ont d’âge ni de sexe définis. Ils sont des noms et des visages qui se connaissent et se regardent dans le désir de l’autre, leur miroir.

Marie de Quatrebarbes - 9 avril 2014

[1Marie Cosnay, Le fils de Judith, Cheyne, p.90

[2Ovide, Invocation à Janus et cérémonial du 1er janvier – 1,63-88

[3Image : Le Mépris, Jean-Luc Godard, 1963.

[4Platon, Le Banquet, traduction E. Chambry, 189d. 193d.