Ce qu’on arrache à l’imprononçable

Après On ne sait jamais qui parle et C’est peut-être à cause de cet « espace d’attente » qu’on écrit, voici le troisième entretien d’Armand Dupuy avec Mathieu Brosseau, à propos de Par mottes froides d’Armand Dupuy, paru aux éditions Le Taillis Pré en mars 2014.

tessons, le site d’Armand Dupuy, et sa présence sur remue
Plexus-S, le site de Mathieu Brosseau, et sa présence sur remue.





Mathieu Brosseau. - Citant Eliraz, tu démarres ton livre en acceptant comme lui « l’autorité du quotidien ». Tu écris presque tout de suite : « On n’a rien à dire, la fatigue. À bout, non, mais le poids / plus un poids, plus autre chose encore. » Est-ce une étreinte délétère, une pression (sur quoi ?) ou est-ce une parole, une injonction (de qui ?) ?
Est-ce une gravitation qui ramène au sol ou un esprit qui dicte ; est-ce la répétition qui fait autorité ?
Armand Dupuy. - Avant de te répondre, et pour le faire avec le plus de justesse possible, il faut préciser que ce livre est une construction. Mieux taire [1], par exemple, est un ensemble écrit sur une période relativement brève, doté d’une unité formelle et temporelle assez claire et serrée. Par mottes froides, quant à lui, est composé de textes récents, de 2013, mis en battement avec une suite de textes de 2008 (Une suite sans), dont chaque poème est amorcé par un vers ou un fragment de vers d’Israël Eliraz. On repère tout de suite cette alternance, d’un point de vue formel, en parcourant le livre. Ce livre est donc composé de strates de temps différents, c’est un feuilletage de deux époques. En assemblant et en alternant ces deux parties, parce qu’il existe des liens « thématiques », des points de résonance assez forts, je pensais que quelque chose pourrait avoir lieu, sans trop savoir quoi.
Mais ouvrir le livre avec « l’autorité du quotidien » m’était important. C’est peut-être sur cette question, précisément, que le battement ou le frottement entre les deux séries de textes est le plus significatif. Ouvrir ainsi, c’est à la fois une forme de fatalisme, bien sûr, imposée par une somme d’étreintes plus ou moins délétères, comme tu le dis : subir son propre poids de tête, ses angoisses, auxquels s’ajoutent le poids du monde, la routine. C’est une forme d’écrasement, mais, en même temps, quelque chose d’assez salutaire, qui permet de s’oublier un peu. Accepter l’autorité du quotidien, c’est aussi une forme d’adhésion franche à la vie, un consentement. Voilà, je navigue entre les deux : écrasement et adhésion.
Il y a un certain temps, lors d’une discussion, Charles Juliet m’avait dit cette phrase qui ne me lâche pas : « le quotidien... nous n’avons que ça ». Nous sommes très près d’Eliraz : j’accepte l’autorité du quotidien, parce que je n’ai rien d’autre. Et puisqu’il ne souffre d’aucune concurrence, il faut peut-être commencer par vouloir ce quotidien, avant d’espérer plus ou mieux.
La répétition fait partie de cette autorité. Elle a lieu à plusieurs niveaux : répétition des mêmes gestes, jour après jour (se lever, faire passer le café, ouvrir l’ordinateur, répondre au courrier, réveiller les enfants, les préparer, se préparer, prendre la route...) de façon très concrète et prosaïque (c’est ce qui rythme). Répétition de ce qui nous visite, aussi, nous hante (qui peut s’attaquer au rythme). Le passé répète ne serait-ce qu’à travers le simple fait de mobiliser des souvenirs. Répétition dans l’écriture encore : certains mots, certaines structures reviennent, insistent. Parfois ce sont même des bouts de phrases qui se présentent presque à l’identique.
Cela dit, même si l’on consent à cette autorité d’un quotidien répétitif, qu’on accepte notre propre charge, c’est aussi le lieu de résistance : on répète les tentatives d’arrachement.



MB. - « On se tait dans ce qui se répète, on / recommence », écris-tu, et plus loin : « On laisse, on dévale ». Il y a quelque chose - une matière noire ? - qui te gêne, te fait mal autant qu’il te lasse. Il s’agit d’une répétition harassante, une spirale, un recommencement qui se loge dans ta tête et qui s’évacue en dévalant, qui se relâche après la pression. Il y a donc toute une mécanique qui précède le laisser-aller. Mais que se passe-t-il après le relâchement, après l’étreinte, quand tu « dévales » ?
AD. - Tout ça se joue à la minuscule échelle de ma tête. Avec l’espoir, toujours, qu’elle puisse résonner avec d’autres têtes. Mais ces répétitions n’ont rien de commun avec certaines répétitions qui semblent montrer que l’Histoire ne parvient pas à faire leçon pour nous. J’ai donc un peu de mal à parler de tout ce « qui m’arrive » dans des termes trop négatifs. Il n’y a pas à cultiver le pathos ou à tenter d’en faire son fonds de commerce. Essayer de ne pas utiliser tout ça pour séduire. Ce n’est pas un livre de lamentations, il s’agit plutôt d’observations, de constats. D’une tentative de voir, d’entendre et comprendre un peu ce que je fais, ce que je suis, ce qui me relie au monde, aux autres, tout en consentant à cette « autorité du quotidien » (la répétition). Parce qu’il y a bien cette sorte de spirale dont il est difficile de s’extraire. Mais, parfois, sans trop savoir comment ça se passe, on s’en détache, on dévale. Et quand on dévale, on dévale. On est trop pris par ce mouvement pour en savoir plus qu’il n’est dit dans les poèmes.



MB. - Dans tous tes livres, cher Armand, la tête semble être de trop, comme de la graisse pénible à évacuer, la source et la condition de l’éternel retour, une hérésie du corps. Cependant, cette tête n’est-elle pas le moteur même de ta poétique ? En quoi, vraiment, serait-elle une lourde excroissance ?
AD. - Ce mot revient sans cesse, nous en avions déjà parlé, mais je ne suis pas sûr d’être beaucoup plus avancé aujourd’hui. Comme je te l’expliquais, c’est un mot qui me plaît pour sa brièveté et pour ce qu’il m’ouvre. Je peux avancer trois hypothèses, qui me paraissent assez honnêtes, pour interpréter cette récurrence, mais au fond, je ne sais pas trop, il y a sans doute d’autres raisons :
1/ On n’entretient pas le même rapport avec sa tête et le reste de son corps. Parce que l’un et l’autre, je suppose, n’ont pas été rencontrés de la même façon. C’est pour cette raison qu’on peut avoir l’impression que la tête est une excroissance gênante ou quelque chose qui se trouve « détaché » du reste. On peut faire très tôt l’expérience de son propre corps. On aperçoit d’abord ses mains, ses pieds, qui bougent au-devant la figure. On peut les saisir de façon tangible, voir qu’on les attrape, les porter à la bouche. Ce n’est pas le cas de sa tête – même si l’on en voit passer d’autres. Le corps est perçu comme un élément extérieur, tandis que la tête est d’abord un contenant, une sorte de poche. On se forge peut-être une première « conception » de cet intérieur de tête en y goûtant ses pieds, ses mains, en mangeant, en passant la langue dans la cavité buccale pour l’explorer. On n’accède à son dehors que plus « tardivement », parce qu’il faut toujours un détour, un regard tiers, un miroir. La tête, c’est l’endroit d’où l’on regarde et l’endroit où l’on est d’abord regardé. L’endroit où l’on est le plus (parce que le visage qu’elle porte est un lieu de notre identité), mais auquel on accède le moins – un peu comme le dos (parce qu’elle se trouve exclue de notre champ de vision). La tête est donc un mystère de présence (avec tout ce qui s’y agite) et d’absence (parce qu’on n’y accède jamais tout à fait). Si le mot se répète, il me semble, c’est parce que l’énigme de cette rencontre avec la tête n’est jamais résolue. J’ouvre cette piste à l’emporte-pièce, un peu confusément, parce qu’il faudrait excéder le cadre de cette discussion ainsi que mes compétences pour y entendre quelque chose avec justesse et nuances...
2/ La tête est à la fois le lieu du savoir et de l’ignorance. Le lieu de la mémoire et de l’oubli. La tête peut faire tout et son contraire. Si le mot tête « ouvre », pour moi, comme je te le disais, c’est qu’il porte et signifie ces écartèlements. Mais la tête, c’est aussi la vie, la mort. Te donnant ce morceau de réponse, je pense à La Madeleine à la veilleuse, de Georges de La Tour. J’y pense pour cette tension mélancolique entre l’ombre et la lumière, mais aussi pour les mains de Madeleine. La gauche soutient sa tête pensive, enveloppant son menton et sa joue, tandis que la droite est posée sur le crâne qu’elle tient sur ses genoux. Les mains font le passage de la tête vive à la tête morte, de la tête du dehors à la tête du dedans. Le regard perdu de Madeleine et le regard vide du crâne se croisent juste au niveau de la veilleuse qui brûle. Dans ce tableau, d’une certaine façon, il y a ce que je dépose dans les poèmes en y mettant le mot tête : tensions, croisements, ambivalences et paradoxes... Tout ce tissage complexe.
3/ Inscrivant tête, j’entends tète aussi. D’une certaine façon, pendant que je nomme l’endroit, je désigne aussi sa façon de fonctionner : la tête tète le monde, les paysages, les pensées. C’est une manière d’énoncer le lieu et sa « mécanique » en un coup.



MB. - Tu travailles beaucoup avec des peintres. Or, il me semble que ton travail d’écrivain est précisément pictural...
AD. - Par son aspect bloc unitaire, même s’il est fermement chevillé à la série qui l’entraîne, chaque poème est un bref tableau : j’essaye de voir à travers. Mais je ne sais pas si l’on peut dire qu’une écriture est picturale. Quelque chose, dans la façon de travailler, notamment dans l’hésitation, le doute, ressemble peut-être à l’avancée dans un tableau : ajouts, retraits, reprises et recouvrements. L’ami peintre Jérémy Liron me disait justement, quand je lui expliquais certaines difficultés : « donner une forme, dégager des jointures, coordonner, travail semblable à celui du tableau ». Mais ces difficultés sont finalement propres à tout travail de « création »... alors je ne sais pas.
Quoi qu’il en soit, le rapport à la peinture filtre un peu partout. Une grande partie des textes qui composent ce recueil ont existé séparément, dans une première version manuscrite, sur des bouts de papiers, Livres Pauvres, ou livres pour la Collection Mémoires d’Éric Coisel, à quelques exemplaires, avec des travaux de peintres. Ces poèmes ne sont toutefois pas des regards portés sur la peinture. La peinture accompagne, résonne avec ou s’oppose. Il y a aussi, dans les poèmes, quelques allusions à ce que j’essaye moi-même avec la peinture.
Il faut aussi signaler que le recueil s’ouvre avec un frontispice de Jean-Claude Terrier. Ce n’est pas un détail. Ce n’est pas qu’une image posée. Le dessin a été soigneusement choisi. Doublement choisi même. Jean-Claude a proposé plusieurs dessins qui lui semblaient faire sens avec le texte, et j’ai choisi dans son choix. Je voulais un dessin qui fasse seuil, et qui recommence cet effet de seuil devant chaque poème. Il n’est pas là pour illustrer. Il met en mouvement. Il ouvre quelque chose dans le regard, dans l’écoute. C’est en tout cas ce qu’il provoque chez moi...



MB. - Dans ce magnifique chapitre intitulé « Par mottes froides, l’imprononçable », tu écris : « On reste à flot dans peu de choses ; / ce présent dévasté ; l’imprononçable endroit ». Quel est donc le lien entre les mottes, l’état du présent et ce qui ne se dit pas ?
AD. - C’est assez indémêlable à vrai dire ! L’imprononçable endroit, c’est le présent (le quotidien). Parce qu’il est fuyant, parce qu’il dévaste. Parce qu’il y a toujours ce retour du dévasté, de l’abîmé, du corrompu en nous. C’était déjà l’objet de Mieux taire. La tentative de trouver une façon de mieux dire, de saisir ce qui travaille au noir, ce qui se refuse mais s’obstine, en se taisant, en écrivant. Les mottes sont le lien, elles sont ce qu’on arrache à l’imprononçable, ce qu’on détache du présent. C’est idiot, mais mottes, j’ai fini par l’entendre comme un féminin de mot. Le mot, avec tout ce qu’il charrie, devient motte. Quand on s’arrache un mot, c’est un peu de ses racines, un peu de cette terre gelée qui accompagne le mouvement. On tire autre chose avec. Les poèmes sont des empilements de mottes froides (mots roides ?). C’est absurde, bien sûr, ce glissement mot / motte mais les poèmes puisent aussi dans cette bêtise de tête et ces analogies douteuses.



MB. - Tu écris, à la toute fin du livre : « je voudrais te dire il faut s’inventer / tu n’es pas là. / Autour, / rien n’a bougé ». Je trouve ces vers remarquables autant pour leur sens que par leur économie. L’absence de l’autre entraîne-t-elle l’inertie, selon toi ?
AD. - Qu’il s’agisse d’absence ou de présence, par excès ou par défaut, ce sont toujours deux faces d’un même problème qui s’imposent : le lien à l’autre, au monde, à l’autre en soi aussi, à sa propre étrangeté (je ne sais plus qui parlait d’ « intime intrus »). Et c’est moteur. L’absence est toujours, d’une certaine façon, présence mobile d’un manque en soi. Ça créer de la tension, du mouvement Cela dit, le tu qu’on trouve dans ces vers qui ferment le livre n’est pas réellement tourné vers un autre. C’est presque une adresse à soi-même ou à un double. Mais pas tout à fait. C’est presque un tu fictif, porteur d’espoir, mais pas franchement non plus. C’est peut-être une forme hybride de tout ça. Quand j’écris « il faut s’inventer », la marge de manœuvre est faible. Les je, tu, on qui traversent le livre sont des angles d’attaque différents pour tenter de trouver la juste distance à soi-même dans cet espace réduit. C’est simplement tenter de faire quelque chose de ce qu’on porte, en plein et en creux, et ne pas le subir tout à fait. Le prendre à son compte. Parce que tu as raison, même si l’on avance toujours, sans effort et malgré soi, porté par le courant, on risque bien de se trouver figé par ce mouvement qui nous avale.
Nous voici donc revenus aux premiers mots du livre et au début de notre discussion. Parce que ce mouvement, c’est précisément « l’autorité du quotidien ». L’effort qu’il nous faut fournir est vertical : tenir sa tête à flot pour ne pas sombrer.

19 avril 2014

[1Æncrages & co, 2012.