Beatrice Monroy | Le Geste de Marta


il faut continuer, je ne peux pas continuer, je vais continuer.
Samuel Beckett, L’Innommable

Être ici, dans un lieu, permet d’écrire de la littérature à partir
de ton lieu et non pas depuis d’autres mondes,
du lieu des autres, ceux qui sont dehors

Nadine Gordimer




  Ma très chère,
  Je pense toujours à toi sur les rochers, à la mer et sur les montagnes, ce que tu me demandes est vraiment très difficile. Parce qu’alors nous étions ivres et, tu le sais bien, après une ivresse on ne se souvient pas de grand-chose. Et cela m’a pris près d’une dizaine d’années pour comprendre la signification de l’aventure que nous avons traversée et pour saisir, après, comment cette aventure m’a permis de trouver ma place dans le monde.
  Tu me demandes une histoire qui, comme toutes les histoires, est faite d’une foule de choses, de visages, de noms, de discours, de sons et de bruits comme la clameur des armes, des bombes, des sirènes de police, d’hommes qui vivent une vie alourdie de blindages, d’une ville qui ne peut vivre que blindée. C’est ainsi qu’arrivent dans la vie des choses qui devraient être jugées choquantes et, au contraire, tu n’y arrives pas, tu continues de vivre avec elles, sans plus émettre de jugement ni de condamnation ni prendre de distance. Tu ne racontes plus, tu ne te souviens plus, tu effaces ce qui devrait ne pas être effacé.
  Quand je pense à ces années maintenant, voici les mots qui me viennent à l’esprit : énorme confusion ; gâchis insensé ; ivres ; guerres ; impérialismes ; toujours la même chose ; un monde écrasé. Nos désirs de gens du Sud sont constamment déformés ; ici, on ne comprend plus rien, plus personne ne sait qui il est, tout est rendu confus par les désirs d’autres personnes qui nous sont imposés comme s’ils étaient les nôtres alors qu’ils ne le sont pas. C’est un monde plein d’histoires mais il n’y a personne pour s’en souvenir. L’oubli est un des nœuds de ce pays, un moyen que tout disparaisse : horreurs et tragédies mais aussi victoires, histoires personnelles, migrations, les Amériques. Le mot d’ordre est : « oublier ».
  C’est pour cette raison que je trouve spécialement difficile la tâche que tu m’as confiée. Comme tous les Siciliens, je n’ai pas l’habitude de me souvenir, j’ai plutôt tendance à effacer le passé, à le mettre de côté, à ne pas m’en occuper. Et puis – je te le redis – durant ces années nous tous nous étions ivres.
  C’est un étrange tournant de vie que le nôtre : un instant. L’instant où le juge Giovanni Falcone meurt. Ce fut un point de non-retour, un moment où il était impossible de se demander pourquoi. Pas de pourquoi. On continuait sans pouvoir s’arrêter ni prendre le temps de regarder autour.
  Cela a été une sorte de course sans repos : continuer, s’en sortir !
  En fin d’après-midi, le 23 mai 1992, le carnage fut annoncé sur la troisième chaîne. Pendant quelques minutes encore nous ne savons pas qui a sauté en l’air, qui n’est plus, qui est devenu un héros démembré, qui est devenu un mythe pour toujours. Quelques minutes passent encore avant que de connaître leurs noms – des noms qui nous font crier et pleurer. Je le réalise : plus rien ne sera jamais comme avant. Pourtant, je ne connaissais le juge que par des photos et les images de la télévision, sa voix légèrement rauque, et sa cadence, encore maintenant quand je l’écoute, m’étreint le cœur d’émotion. Je pleure parce que tout est changé. J’étais brûlée, échaudée, incendiée, mais il me faudra des années pour m’en rendre compte.
  Il était 19h30. Pour ceux qui ont des enfants, c’est le moment où on commence de préparer le dîner et c’est aussi le moment des informations régionales à la télévision. Pour moi, c’était une journée comme beaucoup d’autres, une journée de mère comme pour beaucoup d’autres mères. À la télévision Mariolina Sattanino, la journaliste, telle une nouvelle Cassandre, était blanche comme un drap, incapable de prononcer un mot, presque réticente, on aurait dit qu’elle voulait présenter ses excuses aux Italiens pour la nouvelle qu’elle avait à annoncer :
  « À Palerme, sur l’autoroute de l’aéroport… une explosion… peut-être que… »
  Je m’en souviens mot pour mot et aussi du bruit assourdissant que fit l’assiette que je tenais dans la main quand elle tomba sur le sol, le même que la lointaine explosion, la déflagration de l’autoroute en pièces, le fracas des tôles des voitures sautées en l’air, des corps en mille morceaux, des pleurs et des cris. Cette déflagration inécoutée je la connais parfaitement et encore des années après elle se confond avec le mouvement lent de l’assiette se fracassant sur le sol de ma cuisine, ses morceaux en milliers d’échardes qui tombent et rebondissent et retombent.
  Puis le deuil. Les cris. Les yeux gonflés.
  Aux funérailles la pluie interminable couvrait nos larmes. Je me souviens de vêtements détrempés, de ciels gris, d’ombre, de plomb, tandis que les gens faisaient foule autour de la grande église où tous les politiciens italiens et les autorités affluaient, avec des journalistes du monde entier.
  Je me souviens. Je me souviens. Je me souviens.
  Immédiatement après, la lutte commença – irrésistible, sans questions, sans « pourquoi » politique, sans divisions ni drapeaux. C’était juste une lutte ; une lutte très simple : dire non, et nous retrouver.
  Avant tout nous formions une chaîne humaine : nos épaules et nos bras courbaturés parce que nous passions des heures dans une position forcée. Les gens s’étaient rassemblés spontanément près du Palais de Justice où Giovanni Falcone avait travaillé ; alors les mains commencèrent à se chercher, à saisir d’autres mains, à tirer la chaîne humaine au travers des rues de la ville en deuil. Main dans la main, en silence, pendant que les cloches des églises sonnaient à toute volée à notre passage. Tout le monde pleurait. Nous serrions la ville entière dans nos bras et nous la bercions, des vieux quartiers où se trouve le Palais de justice jusqu’aux nouveaux quartiers où le juge vivait. Depuis ce temps, un arbre, un magnolia qui pousse juste à côté de sa maison a été appelé l’arbre de Falcone et le peuple de Palerme y suspend des lettres, des questions ou des histoires d’injustices. Nous tenions un petit drap sur lequel nous avions écrit NON À LA MAFIA : nous étions le Comité des draps.
  Giuliana Saladino était journaliste et écrivain. Après la Seconde Guerre mondiale, elle avait participé à l’occupation des terres avec les communistes mais, après les événements de Hongrie, elle avait quitté le Parti. Pour beaucoup d’entre nous, à Palerme, qui avions des années durant essayé de comprendre l’étrange prison sans barreaux dans laquelle nous vivions, Giuliana était une référence fondamentale. Elle était restée pure au milieu d’une bourgeoisie inculte qui s’était acoquinée avec les groupes criminels. Elle ne s’était jamais rendue, gardant une claire et cohérente intelligence dans les années les plus obscures de la ville, quand chaque jour on comptait des gens assassinés par la mafia.
  Je me souviens du coup de fil de Giuliana : « Ce soir on se réunit chez Marta, vous viendrez ? Essayons de faire quelque chose. » Paolo et moi nous y sommes allés.
  La nuit du carnage, au désespoir, Marta, la fille de Giulana, s’était ruée à la maison, avait ouvert son placard, pris un drap et écrit dessus en grosses lettres : NON À LA MAFIA. Et elle l’avait suspendu dehors à son balcon. Peu de temps après, un autre drap était apparu sur le balcon d’en face. Comment peut-on expliquer à d’autres Italiens quel extraordinaire courage ce geste avait exigé, ici où nous vivons ? Comment peut-on expliquer au peuple de notre propre nation qu’il y a une partie de l’Italie où la démocratie n’existe vraiment pas ? Où un pouvoir fou de sang, nourri par le trafic international des armes et des drogues, et par les jeux politiques qui divisent le monde, étrangle toute tentative de liberté ? Comment peut-on expliquer cela sans être considéré comme un mythomane exalté ou sans recevoir en plein visage la banalité des lieux communs ? La Sicile : soleil, chapeaux à la Coppola, luparas. Cependant c’est dans ces années – je devrais presque remercier nos martyrs – que nous avons pu parler enfin ; même si cela n’a duré que peu de temps.
  C’est un endroit différent du reste de l’Italie : ici il y a la mafia. Comment peut-on expliquer que ce n’est pas juste une question d’actes criminels, mais par-dessus tout un affront à l’individu ? Nous, les Siciliens, nous avons toujours été des héros de bandes dessinées dans le folklore mondial, avec le personnage du boss dans son costume à rayures, son borsalino, et qui fume un gros cigare. Comment peut-on expliquer que c’est quelque chose de bien plus sérieux et qu’il est difficile de ne pas être contaminé par cela. Mafia signifie non seulement la mort, mais aussi par-dessus tout de grands silences et l’impossibilité d’exister librement. La mafia est un projet autoritaire qui nie notre culture et notre liberté de penser. Vous n’avez pas le droit d’être différent ; vous devez être tel que les cannibales et leurs alliés veulent que vous soyez. La mafia tue la diversité. L’affront et l’outrage est que cela vous empêche de vivre ; cela comprime la personne dans une forme d’existence qui ampute et avilit une partie d’elle-même.
  Peur de mourir. La peur est le sentiment le plus éprouvé dans la ville. Des événements scandaleux se produisent : violence contre les gens, injustice ; la culture est effacée. Pourtant personne ne réagit.
  Ici, personne pour se souvenir du mot « scandale ». Personne ne dit : maintenant c’est assez. Les cris et la fureur ne sont pas permis. C’est ça le véritable enfer. Tout est digéré en silence.
  C’est pour cela que le geste de Marta fut une révolution et que naquit le Comité des Draps. C’était une révolution de draps : pendre des draps blancs aux fenêtres, un geste silencieux de femme qui brise la conspiration du silence. Ce fut le premier geste de rébellion du peuple de Palerme : les draps se multiplièrent aux fenêtres.
  Nous étions une vingtaine. Nous nous rencontrions quasi clandestinement dans nos maisons. Nous agissions silencieusement. Nous avions les idées claires, nous étions petits et faibles, des gens ordinaires et sans pouvoir. Nous étions peu nombreux mais nous avions une identité nouvelle, forte, victorieuse : il s’agissait de travailler dans des espaces modestes, cachés, à l’écart, et d’être résilients, présents à nouveau, autres, différents, de rappeler au reste des habitants qu’un monde sans mafia était possible, qu’il était possible d’être soi-même et de reconnaître les injustices – un monde où des choses pourraient être bâties en partant de notre propre culture et non de la culture que d’autres disent nôtre. Nous voulions un monde dans lequel il serait possible que sicilien veuille dire beauté au lieu de mafia ; un monde où, en tant que Siciliens, nous affirmerions à nouveau les valeurs de paix, de justice et de culture au lieu de la délinquance et des chapeaux à la Coppola. C’était très simple et très compliqué. De fait, nous prîmes sur nous-mêmes l’énorme tâche de « penser » une pensée neuve et originale, dans un pays où la seule pensée qui existe était celle destinée à l’export. Je rêve d’entendre mon peuple dire : « Ceci est de l’art… Ceci est de la culture… Nous aimons cela… Ça, c’est nous… » au lieu de ce que j’ai toujours entendu : « Vous devriez aimer cela, c’est ce que nous attendons de vous, Siciliens, c’est le produit culturel qui vous définit et vous aimez cela parce que nous vous aimons de cette manière-là. » Ainsi, nous connaissions parfaitement le grand risque que nous prenions en décidant de penser et d’exprimer notre pensée dans un pays où le pouvoir et la pensée sont exclusifs et autoritaires. Penser, alors, était terriblement effrayant. Il valait mieux se faire dire par d’autres quoi penser.
  Je me souviens du jour où nous avons décidé – lors d’une réunion dans la maison de Giuliana – de coller sur nos vêtements un petit badge fait d’une résistance électrique, à la fois caché et évident dans sa signification au premier degré : résistance ; résister et être ; se souvenir des cris et de la fureur, se souvenir qu’il y a une limite, que les horreurs, les scandales et les outrages doivent être dénoncés. Nous voulions exister. Nombre d’entre nous étaient des artistes, des écrivains, des peintres, des gens de théâtre qui avaient été forcés au silence les années passées, forcés d’émigrer ou de se vendre pour une bouchée de pain. Maintenant nous étions là, offrant notre créativité avec joie, pour exister à nouveau en tant que personnes. Cette petite chose à Palerme, qui pourrait paraître banal dans d’autres endroits du monde occidental, était réellement, et est toujours, une révolution.
  Si le Comité des Draps n’avait pas existé dans ma vie, je n’aurais jamais réalisé à quel point il est important de travailler à petits pas, d’une manière presque monacale, quand les géants autour de vous agissent et tuent à la fois physiquement et moralement.
  De fait, ils tuaient.
  Je me souviens du juge Paolo Borsellino prononçant son testament dans le hall de la bibliothèque municipale. Il nous avait convoqués.
  Qui, « nous ? » Nous, les Palermitains.
  Il nous avait convoqués pour célébrer la mémoire de Giovanni Falcone, mais il parlait de lui-même ; il nous disait adieu ; il savait ses jours comptés.
  Et ce fut le 19 juillet 1992.
  Cette fois la bombe explosa en plein centre-ville : immeubles éventrés, fragments de corps volant dans les airs et pendant aux balcons ici et là. Je me souviens du mur compact des jeunes des escortes la nuit de son exécution.
  Nous descendîmes dans les rues une heure après ce carnage. La peur était aussi épaisse et palpable que du tissu. Il n’y avait plus d’alternative. Les policiers d’escorte, les amis et collègues de ceux qui avaient été massacrés par les bombes du 23 mai et du 19 juillet portaient des bandes noires au bras en signe de deuil. Nous marchions derrière eux dans les ruelles de la vieille ville, territoire de toujours de la mafia. Les jeunes des escortes marchaient le visage dur, ils étaient sans armes, ils n’avaient que la force de leurs bras et de leurs poings. Ils s’arrêtaient devant les portes de ceux qu’ils savaient être de la mafia ou de ses collaborateurs et ils frappaient de leurs poings les panneaux fermés. Les murs des ruelles étaient de plus en plus proches de nous à mesure qu’on avançait. Pour Falcone il y avait eu des pleurs, maintenant pour Borsalino c’était la rage et la guerre. Les portes étaient fermées, les immeubles paraissaient vides, mais peu à peu, de quelques balcons, des bras de femmes commencèrent d’apparaître et durant toute cette nuit, comme si c’était un geste indifférent de tous les jours, elles commencèrent de suspendre de ces très beaux draps blancs, ceux de la dot.
  Je me souviens de la peur de cette nuit et d’avoir pensé : la guerre civile a éclaté ; je ne peux rien y faire.
  Nous étions au fond du puits, dans l’un des pires endroits du monde ; mafia et Europe ; tout était confus de sorte que nous ne pouvions rien comprendre. Et pourtant, avec toute cette horreur, nous avions tout d’un coup une opportunité : le monde entier nous regardait, nous n’étions plus seuls. Nous pouvions parler et être crus. Maintenant chacun parlait de cet enfer appelé Palerme. Cela a changé complètement les perspectives de nos vies.
  Je me sentais ivre à l’idée que maintenant, si on parlait, les autres, ceux du dehors, nous croiraient. Ivre : je pouvais penser et parler. Mon chagrin, ma tragédie, mon emprisonnement ; la douleur et la tragédie de mon peuple pouvaient être reçues, comprises, supportées.
  Ce ne fut pas facile. Nous étions incultes : des décennies durant nous avions été tenus hors des influences du monde contemporain. Un abîme d’ignorance nous séparait du monde occidental. C’était délibéré : nous devions rester tels, un peu sauvages, une caricature de nous-mêmes. Une île dorée, proprement l’île que nous sommes, donnée à tous les trafics internationaux. L’île du mythe, des poètes, des dramaturges, d’Eschyle à Pirandello, était devenue le pays où des dictateurs sauvages et sanguinaires agissaient en maîtres.
  Cela me prit un bon bout de temps pour comprendre ce simple mécanisme, mais quand j’y parvins, je décidai de faire quelque chose de très précis : de la culture. Parce que, ici, faire de la culture est une action révolutionnaire.
  Cependant, à ce moment, notre tâche était de nous réveiller nous, les petits provinciaux, nous, du puits, avec nos yeux pauvrement exercés ; nous devions nous extraire des lieux communs qui nous sont attribués, mettre les dictateurs dehors, ressaisir notre histoire et nous mettre, de nouveau, au centre du monde. Ce ne fut pas facile. Nous avions perdu l’habitude de voir avec nos propres yeux ; trop longtemps ils nous avaient habitués à regarder avec leurs yeux. Maintenant nous avions besoin de nouvelles lentilles, nous avions à nous habituer à la démocratie, à la liberté de penser, à la confrontation des idéologies. Nous étions enivrés par la rapidité du succès que nous avions l’air d’avoir obtenu. Nous avions beaucoup trop confiance dans nos capacités et nous avons mal employé notre immense énergie et désir de liberté. C’était dur, trop difficile. Alors, quelques années plus tard, eux – les autres – sont revenus.
  Néanmoins, avant la défaite, nous avons eu quelques années pleines de joie et d’enthousiasme. Je me souviens de Guido, assis dans mon salon, pendant que les autres parlaient et parlaient, lui il dessinait un logo après l’autre pour trouver le symbole juste pour la campagne politique par laquelle nous croyions trouver notre liberté : « Ensemble pour Palerme. Votez pour Leoluca Orlando à la mairie. » Je me souviens du logo que nous avions tous aimé : deux mains serrées ensemble, comme lors de la chaîne humaine, quand nous nous tenions les mains si fort que nous en avions mal aux bras.
  Je me souviens de la nuit de la victoire de Leoluca Orlando, quand il fut élu maire, et que nous nous sommes tous rassemblés place Pretoria avec des larmes dans les yeux. Notre victoire. Nous trouvâmes la porte de la mairie fermée. Quelqu’un apporta une très longue échelle et Leoluca – lui que nous appelions tous Luca – y grimpa. On aurait dit qu’il prenait le palais d’Hiver. Je me souviens du Luca de cette époque. Le très aimé Luca. Il nous poussait ; il semblait accueillir nos pensées, il les citait à la télévision, les faisait circuler dans les foyers italiens. En ce temps-là, il semblait être notre porte-parole. Des dizaines de fois, d’une manière très simple et familière, nous nous rassemblions avec lui chez l’une des nombreuses personnes qui chaque jour rejoignaient la nouvelle manière d’être et là, avec simplicité, il était notre porte-parole, tous nous parlions librement et nous nous sentions partie prenante de la nouvelle ligne de pensée.
  Je voudrais parvenir à garder cette mémoire intacte, et placer cela au cœur de l’utopie avec plein d’autres petites et précieuses choses, parce qu’après cela, au contraire, l’histoire s’enraya.
  Dès que Luca devint maire, ce fut le temps de gouverner. Tout était bien plus compliqué que ce qu’il nous avait semblé quand nous étions dans les rues. Les draps blancs restaient suspendus aux fenêtres. Le monde entier parlait de Palerme comme d’une Renaissance. Celui qui nous gouvernait s’épuisait à faire vite, à garder toujours un coup d’avance sur ceux qui à nouveau nous poursuivaient, nous menaçaient de mort, volaient notre air et notre souffle. Nous étions ivres de notre propre fierté et de notre dignité retrouvée. C’était difficile de réaliser qu’en même temps tout n’allait pas pour le mieux.
  Des années durant nous avons été au centre du monde.
  Ivres. Très peu m’écoutent. De nouveau c’est le silence autour de moi. Eux – les autres – sont revenus.
  Même alors il y avait des coups de feu dehors.
  Dans la ville en deuil, les gens continuaient de mourir. De nouveau je devais entendre ce son haï : pack, pack, pack. Quand ils tiraient sur un homme, vous pouviez seulement entendre un bang sec. Dans la ville, la guerre faisait toujours rage. Les petits soldats verts-de-gris, leur mitraillette à l’épaule, se collaient contre les murs à la recherche d’un peu d’ombre. Ils protégeaient les maisons des juges, de quelques politiciens et de plus en plus de gens normaux qui s’engageaient dans la lutte, prenant le risque d’être tués. Les jeunes soldats avaient souhaité faire leur service militaire dans les Chasseurs alpins et pour finir ils étaient là dans la chaleur de l’été palermitain à 40°, vigilants pour qu’aucune bombe n’explose plus.
  Et aussi parce que, bien sûr, si une autre bombe explosait, ils seraient les premiers à sauter avec.
  Dans ma rue, il y avait cinq longues bandes qui indiquaient où les voitures ne pouvaient pas être garées, par danger des bombes. Les jeunes soldats restaient là, effrayés, brûlants ; les locataires de l’immeuble leur apportaient du thé glacé ou de la glace pilée au citron ; les gosses qui passaient devant eux à vélos stoppaient net, enthousiastes, pour admirer leur mitraillette.
  Un peu plus loin, devant la prison la plus importante de la ville, Ucciardone, ce sont des tanks qui étaient de garde. Ici aussi de jeunes soldats étaient prêts à se battre pour défendre nos vies.
  Luca Orlando et des dizaines et des dizaines d’autres personnes vivaient sous surveillance armée. Il se déplaçait en utilisant trois voitures blindées. S’il venait nous visiter, son secrétaire, Fabio, devait d’abord téléphoner pour arranger le rendez-vous. Alors une voiture de police venait stationner sous nos fenêtres plusieurs heures à l’avance. Tous les gens dans l’immeuble en étaient informés et certains se plaignaient : « Est-ce vraiment nécessaire de nous faire prendre des risques ? » Puis l’escorte armée devait venir contrôler l’appartement tout entier. « Y a-t-il eu des ouvriers récemment, ici ? » Alors Luca arrivait, sortant en courant de la voiture seulement après que la porte de l’immeuble avait été ouverte. Son escorte devait bloquer l’accès des escaliers, il devait prendre l’ascenseur, et finalement il entrait chez nous avec un de ses gardes du corps. Les enfants plaisantaient et jouaient gaiement comme si tout cela était normal.
  Mais normal ce ne l’était pas. La peur vous rend fou. Elle exacerbe vos réactions, elle les rend anormales et hors de contrôle. Une fois, Luca me dit : « Je suis devenu un monstre. » Il m’a fallu des années pour comprendre ce qu’il voulait dire. Je n’en étais pas capable alors, j’étais ivre.
  Très peu m’écoutent, je sais. C’est difficile, mais c’est une lutte qui vaut la peine d’être vécue. En ce temps-là, la lutte pour notre propre survie, pour ne pas être tués, pour ne pas nous rendre à « leur » pouvoir, nous dévorait de l’intérieur. C’était trop dur, trop difficile. L’affaiblissement commença, les collusions, et, petit à petit, tout changea. Le monde alentour nous dévorait.
  C’est pour cette raison que je choisis d’agir à petite échelle. Un jour, au milieu de cette confusion, au cœur de cette ivresse, je décidai : je veux continuer, c’est ma vie, je ne veux pas me rendre. Peut-être, jour après jour, vont-« ils » finir par me dévorer, mais ce sera plus facile de résister à de plus petites dimensions, même si la tempête ne se dissipe pas et si les querelles, les agressions et les violences ne changent pas. Mais c’est possible de continuer. Ou, mieux, tout, autour de toi, te dit : abandonne, et au contraire, finalement, tu continues. C’est cela mon poste et ma bataille.
  Dans toute cette vie étrange que le destin m’a donnée, à un certain moment - pour résister, pour faire de la culture - je décidai avec quelques amies d’ouvrir une minuscule librairie. Un minuscule espace culturel. Un lieu pour penser : Libr’aria. Un lieu de diffusion de la culture. Notre contribution à la résistance. Être là. Un lieu où accumuler, archiver, disséminer la diversité intellectuelle et l’écrire, la raconter, la créer.
  Cela me fait vraiment peur d’écrire ces choses. C’est si difficile pour moi de m’éloigner de ce tournant, je l’embrasse de manière à ne pas le voir ni l’observer. Comme les autres gens de Palerme, je bouche mes yeux. J’oublie notre responsabilité. C’est plus facile.
  Mon tournant, c’est tout cet amas de choses, d’espoirs brisés, de désirs trop compliqués, d’incapacités, de frustrations et de joies. C’est le moment – qui dura dix ans – où je compris vers quel lieu et vers quelle existence je devais aller. C’était, précisément, en restant dans la tristesse et la frustration que je compris quelle était ma place dans le monde. Je suis reconnaissante au destin de m’avoir donné la chance de comprendre, au milieu de l’incroyable chaos de ces années. Mais je ne peux toujours pas comprendre comment je me suis débrouillée pour renverser ma façon de percevoir la réalité dans laquelle je vivais. Toutes sortes de choses se passaient autour de moi : de grands espaces culturels s’ouvraient ; le temple de l’opéra était enfin restauré au bout de vingt ans et rendu aux citoyens ; chaque lieu était un espace théâtral ; pourtant, quelque chose n’allait pas. C’était le silence à nouveau. Cette fois-ci, le silence et le consentement prenaient la forme de l’éloge du prince.
  J’avais besoin, je souhaitais et je souhaite être une voix libre. Je croyais, et je crois encore, que la responsabilité de l’intellectuel et de l’artiste est toujours et simplement de faire entendre librement leur propre voix, en dehors du chœur.
  Pendant ce temps, au contraire, derrière la façade, les seigneurs de guerre reprenaient le contrôle de la ville. Il était de nouveau nécessaire de se battre pour exister ; nous devions le faire et nous l’avons fait. Libr’aria est notre petit espace, minuscule est l’espace que la dignité se permet dans cette ville, la dignité de la différence que chacun porte en lui.
  Il fallait recommencer, comme au temps du Comité des Draps, dans nos propres murs, mais cette fois en cherchant ce qui avait manqué au Comité des Draps : la connexion internationale, la recherche de semblables de par le monde, spécialement les maîtres, ceux qui ont déjà vécu, traversant le désert et changeant leur regard sur le monde.
  Mais où aller chercher un autre regard, quand tu n’as pas l’habitude de regarder avec tes propres yeux ? Seulement maintenant, après avoir laissé depuis longtemps ce tournant derrière moi, je commence de comprendre que la manière dont tu regardes le monde est la révolution. J’ai décidé de faire ainsi avec ma vie : d’enseigner ce que Giuliana, une petite femme libre, m’avait appris : apprendre à regarder de ses propres yeux.
  Au début ce fut difficile parce qu’il fallait décider de s’arrêter et d’aller contre le courant, en plein boom, au moment même où tous les gens se congratulaient d’être si bons, si parfaits, les sauveurs de la ville ; il fallait s’arrêter, observer patiemment, choisir de ne pas se laisser entraîner par le courant qui ne paraissait plus si clair.
  De nouveau, pendant que j’écris, je sens un nœud dans ma gorge. Trop de souvenirs ont surgi tout d’un coup. Je voudrais les chasser mais, de fait, c’est moi qui les retiens ; je le sais, c’est ce passé toujours présent qui est là, vraiment, à me réchauffer ma vie, maintenant que les choses ont changé.
  Il y a un grand silence ici. Mais ma librairie existe toujours ; nous nous sommes querellées, nous avons pleuré mais la librairie a tenu le coup, elle est là.
  Encore – comme toujours – dans le soleil d’hiver, je vais vers la plage enchantée de ma merveilleuse et malheureuse ville. Les lis blancs surgissent, doux, inattendus, des tas d’ordures, la légère puanteur des égouts à ciel ouvert se mêle à celle des algues qui pourrissent sur le rivage. Plus loin, la mer se brise tranquillement sur un fin cordon de coquillages roses. Peut-être suis-je ici sur la plage enchantée uniquement pour comprendre comment nous guérir, moi-même et tous ceux autour de moi. Pour se guérir – mais de quoi ? De ces ordures débordantes ? Voici une benne à ordures ouverte et à moitié carbonisée : tampax, couches, peaux de fruits de cactus, sprays super-toxiques, morceaux de papier avec des chansons écrites à la main, une pelure de melon rouge, un os sur lequel se jette un chien de passage.
  C’est une question de trouver un passage parmi les débris.
  Guérison. Sûrement une bizarre manière d’être, dans le monde occidental. Qui comprend quoi que ce soit ? Il y a une grande confusion. Europe-Afrique. Je suis ici ; les vicissitudes de cette ville je les connais toutes.
  Le monde est un cimetière de cultures assassinées et nous sommes l’une d’entre elles. Je n’ai rien d’autre à faire dans cette vie que de raconter cette histoire. Mais si j’y parviens, ce sera énorme.
  Des morceaux de ma vie me reviennent à l’esprit : des cheminements de douleur, puis de joies, des petites victoires et des grands chagrins. En tout cas, à la face des puissants et de leur indomptable arrogance, je pense encore. À la face des bombes qui ont explosé dans nos esprits, à la face des morceaux de corps répandus sur l’autoroute. Oui c’est exactement ça : à leur propre face – me voici, sur la plage, vivante. Je n’ai pas été tuée, ni dans mon corps, ni dans mon esprit. À leur propre face. Et par la suite on peut être témoin et se souvenir. Moi, par exemple, dans toutes ces années j’ai tout vu. Je suis au courant. Je sais comment se sont déroulés les faits. Je suis un témoin. Je porte avec moi les mots et les histoires de personnes très particulières, de personnes que je connus dans le feu car elles grandirent dans le feu.
  Beaucoup de vagues de la mer doivent se glisser entre le monde et moi pour le rendre assimilable.
  Serai-je capable de vivre ? Et à quoi ressemblera ma vie avec toutes ces choses que j’ai laissées derrière moi ? Le temps du marcheur efface les scories, c’est donc aussi le temps du renouveau. Le tournant est toujours là bien en vue, tandis que j’avance, avec mes amis et mes compagnons. Après les scories, après les branches sèches, il est temps d’aller, même si les pieds font mal.
  L’un d’entre nous traversera le Styx, mettra une pièce entre les lèvres de Charon afin qu’il le porte au-delà des eaux qui séparent les langages. Un Fou, ses lèvres parfumées des bruits de l’univers, sera le premier à traverser les eaux. Et, de là, dans cet espace de liberté, il nous fera signe de le suivre, mais combien d’entre nous en seront capable ? Combien d’entre nous auront le courage de continuer quand le monde entier hurle : « Stop ! Pense à toi-même ! » C’est difficile de comprendre le côté noir des choses, comme de comprendre les morts silencieux. Mais si nous tendons nos oreilles, et si nous nous penchons un peu vers le monde pour observer les petites choses, les choses piétinées par la guerre, la violence et le pouvoir, peut-être peut-on comprendre un peu plus.
  La porte au travers de laquelle nous devons passer est très étroite. Là se tient Cerbère, et aussi Hermès, habitant des frontières. Lui, avec sa fameuse dextérité, va nous aider à comprendre une petite part, peut-être minuscule, de notre destinée.
  À pied. Un pied après l’autre, à petits pas, et puis, parfois, dans les descentes, en courant. Après, dans les montées, lentement et, dans les plaines, d’un pas rapide.
  À pied – oui, à pied nous nous en irons.
  Regarde, ma chère moi-même, regarde, le temps est en train de changer sur la plage. De gros nuages noirs se rassemblent là-bas, en haut. Les mouettes volent bas. L’odeur de la mer est forte et intense. C’est le moment de revenir à la ville sombre et bénéfique. D’ouvrir le rideau de la petite librairie. Qui sait, peut-être aujourd’hui deux ou trois personnes vont-elles entrer, comme hier, comme avant-hier, et petit à petit la légitimité de la désobéissance va-t-elle prendre forme, de plus en plus. L’important, c’est de raconter.
  Mais oui, les meilleures personnes se tiennent aux marges du monde. Toute la sagesse du monde est contenue dans leur parcours solitaire, dans leur tragique solitude, non comprise et qu’on n’oserait proposer ; dans leurs discours fous bénis de Dieu. C’est pourquoi j’ai choisi de les suivre et d’unir ma recherche aux leurs. Maîtres et moines s’en vont par le monde pour sauver ce qui peut l’être. Je suis avec eux.
  Maintenant ce tournant de ma vie est loin derrière moi mais si je me retourne je peux toujours le voir, je le garde à distance, je souris au destin qui m’a permis de comprendre.

  À Giuliana, amie et maître, tu nous manques tant.
  Levanzo – Palerme, mai - juin 2004.




Ce texte est publié simultanément par Andrea Inglese sur le site nazione indiana.
La version originale est en libre téléchargement sur le site de l’auteur : http://www.beatricemonroy.it/immagini/IlGestoDiMarta.pdf

Traduction de Laurent Grisel et Andrea Inglese, avec la collaboration de l’auteur.

Ce texte a été écrit pour une publication en anglais dans le n°10 de la revue The Open Page du Odinteatret.

Beatrice Monroy est née à Palerme où elle a participé au théâtre-école dirigé par Michele Perriera.
Elle écrit pour la radio (RadioRai), pour le théâtre avec Walter Manfré, avec Gigi Borruso et la Compagnia dell’Elica.
Elle a enseigné le théâtre et l’écriture de pièces à Naples, Palerme, Rome, Florence et Pise.
À Palerme elle a fondé et dirigé l’Atelier puis la Libr’aria, deux expériences d’enseignement de l’écriture et de diffusion de la littérature. C’est avec l’équipe de la Libr’aria et la Compagnia dell’Elica qu’elle a organisé La nuit des mille récits.
Ses dernières publications : Oltre il vasto oceano (Avagliano, 2014), Ragazzo di razza incerta (La Meridiana, 2013), Niente ci fu (La Meridiana, 2012).

À la demande de Beatrice Monroy, pour la Nuit des mille récits de juillet 2005, Laurent Grisel a écrit les Poèmes improvisés sur des thèmes siciliens ou crus tels suivis de Fabrique de clichés.
Beatrice Monroy a traduit en italien Un Hymne à la paix (16 fois) dont Andrea Inglese publie plusieurs chants dans la revue Testo a fronte.

Laurent Grisel - 22 avril 2014