Martine Sonnet | Aux Morillons

Cette image, je l’ai prise début janvier 2014. Passant devant ce petit parc, j’ai vu ce banc déserté. Puis, après quelques pas, j’ai fait demi-tour, j’ai attendu quelques instants. Et j’ai pris cette image. Un peu inquiet, un peu terrifié. Et plus tard, un peu amusé me rendant compte que l’image (celle vue, celle prise) était une surface de projection. Ce qui avait vacillé en moi était l’idée de la disparition. Parce que j’ai toujours été très ébranlé et inquiété par les chaussures laissées dans la rue, souvent au bord d’un trottoir, par les vêtements étalés dans l’absence des corps sur d’autres trottoirs ou routes des villes. Mais l’on pourrait sans doute envisager d’autres interprétations, d’autres chemins d’imagination...
J’ai donc soumis la photographie autour de moi à différents auteurs avec comme proposition la saisie libre de cette image. Voici donc une variation d’écriture et de lecture.

Sébastien Rongier


Martine Sonnet | Aux Morillons

Ils ont été tout juste corrects, rue des Morillons, ne m’ont pas franchement ri au nez mais n’en pensaient pas moins. Une poupée gonflable, mon bon Monsieur, si vous voulez l’empêcher de jouer la fille de l’air, c’est de la surveillance vingt-quatre heures sur vingt-quatre et sept jours sur sept.... Pour être superflu, c’était superflu comme réflexion, après dix-sept ans de vie commune et ordinaire avec Natacha. Le préposé à l’accueil de la division OPBPJP* a enchaîné que, de toutes façons, on leur en apporte très rarement des poupées gonflables à cause de l’a priori. Les gens n’aiment déjà pas en déloger une oubliée sur le banc où ils veulent s’asseoir, alors pensez : s’afficher avec elle jusqu’à la rue des Morillons, ils se dégonflent - et elle aussi, discrètement, ils font ce qu’il faut, trouvent la valve, et ni vu ni connu en chiffon dans la première poubelle. Quand c’est une patrouille de jardiniers qui tombe dessus, encore moins de sentiment : un petit coup de serfouette dans la couenne et pffuitt y a plus personne. Le préposé a vu que je tremblais comme une feuille alors il s’est tu, un peu gêné, et m’a tendu le formulaire. En reniflant, j’ai attrapé le stylo attaché au comptoir par un ressort trop court, j’ai coché quand il fallait, dès fois au milieu des fois à côté, et rempli le reste comme j’ai pu. Sans arriver au bout des lignes. Les circonstances précises c’était que Natacha avait absolument voulu aller s’acheter ses chaussures neuves sans attendre que j’aie fini la vaisselle de midi et qu’on avait convenu de se retrouver juste après, sur notre banc habituel. Là où j’avais récupéré son sac, son gilet et la boîte des neuves avec les vieilles ballerines à l’intérieur.

Martine Sonnet

*OPBPJP : Objets Perdus sur les Bancs des Parcs et Jardins Publics

On retrouve l’ensemble des contributions ici.

18 mai 2014