Isabelle Bonat-Luciani | J’en ai eu marre

Cette image, je l’ai prise début janvier 2014. Passant devant ce petit parc, j’ai vu ce banc déserté. Puis, après quelques pas, j’ai fait demi-tour, j’ai attendu quelques instants. Et j’ai pris cette image. Un peu inquiet, un peu terrifié. Et plus tard, un peu amusé me rendant compte que l’image (celle vue, celle prise) était une surface de projection. Ce qui avait vacillé en moi était l’idée de la disparition. Parce que j’ai toujours été très ébranlé et inquiété par les chaussures laissées dans la rue, souvent au bord d’un trottoir, par les vêtements étalés dans l’absence des corps sur d’autres trottoirs ou routes des villes. Mais l’on pourrait sans doute envisager d’autres interprétations, d’autres chemins d’imagination...
J’ai donc soumis la photographie autour de moi à différents auteurs avec comme proposition la saisie libre de cette image. Voici donc une variation d’écriture et de lecture.

Sébastien Rongier


Isabelle Bonat-Luciani | J’en ai eu marre

J’en ai eu marre.

Je l’ai laissé sur le banc comme un con.

Toute la journée l’entendre répéter les mêmes choses, le voir trainer les mêmes pas, son chat dans la gorge qu’il racle toutes les 5 minutes quand je voudrai lui faire bouffer des trucs

pour qu’il s’étouffe avec.

Merde.

Je l’ai laissé sur le banc comme un con.

Et j’ai couru.

Sans rien lui dire, je suis partie à tout berzingue.

Je l’ai laissé derrière moi comme il a dévalé nos vies.

Il ne sait plus rien d’aujourd’hui.

Il a oublié.

Il oublie tous les jours.

Et tous les jours j’ai perdu mon enfance.

Alors je cours

Je détale

jusqu’au détail d’une voix qui vient cogner un coin de mémoire

Cette voix d’un père affolé qui hurle « attention ! Descends de là »

J’entends le mien.

Je l’entends j’ai cinq ans.

Il a oublié de m’attendre sur le banc.

Il a dû oublier ça aussi, comme ses affaires

comme sa vie

comme la mienne dedans

comme demain.

Je m’assois sur le banc comme une conne

serrant le sac dans mes mains

au cas où il me raconte

ce qu’il est devenu

quand il a oublié.

Isabelle Bonat-Luciani

On retrouve l’ensemble des contributions ici.

15 juin 2014