Raymond Penblanc | Il est passé par ici. Il repassera par là. (1)


J’avais entendu parler de Lui, sans savoir exactement qui Il était, ni en quoi consista précisément Sa carrière, sans même savoir si Son nom commençait par un H, comme pour lui donner davantage de mystère. Je n’en avais donc aucune attente, alors que j’aurais dû me douter que Lui aussi, un jour ou l’autre, finirait par mettre Ses pas dans ceux de ses glorieux prédécesseurs. Il se trouve que j’habite à une demi-lieue de la route empruntée par Napoléon à son retour de l’île d’Elbe, encore dénommée « Route Napoléon », où il n’est pas rare de rencontrer des familles entières en quête de signes qu’y aurait laissés l’empereur, signes aujourd’hui effacés par le temps (si tant est qu’ils aient existé, en dehors de ces citadelles, casernes, auberges et autres châteaux ayant servi de gîtes à l’hôte impérial, lequel ne se doutait pas un seul instant, tout à son ivresse du retour, qu’il marchait au-devant d’une défaite plus retentissante encore que celle de Leipzig). La route des grandes Alpes a toujours été celle des géants, ceux qui savent imprimer leur marque au destin, qui prennent des décisions audacieuses et s’y conforment, comme, bien avant Napoléon, Hannibal Barca, cet autre général. Lui aussi croyait marcher au devant d’une victoire éclatante, lui aussi avait choisi la voie la plus périlleuse pour l’y conduire. C’est à ces deux-là que je songeais en gravissant le sentier conduisant aux bergeries, quand, soudain, je tombai sur quelque chose que je n’avais encore jamais repéré jusqu’ici.




J’aurais été confronté à des branches cassées (ce serait bientôt le cas, et je devrais alors réviser mon jugement), ou à des herbes foulées, j’aurais tout de suite songé au passage d’un cerf ou d’un sanglier. Ce que je découvrais me parut avoir été tracé par une main soucieuse de délivrer un message clair, ou par un pied, mais pas n’importe lequel, un pied connaissant parfaitement son alphabet, et qui savait par conséquent ce qu’il faisait. C’est pourquoi je tombai assez vite d’accord avec moi-même, en décrétant qu’il ne pouvait s’agir que de la pointe d’un sabre ou d’une botte, et que, si je poursuivais mon chemin en mobilisant la même vigilance, j’allais sûrement rencontrer d’autres messages, encore plus explicites. Guidé par mon intuition, je continuais donc en direction des cimes, lorsque je fus alerté par un agencement particulièrement significatif de petites pierres blanches, les une très plates, les autres non.




Puis, tout de suite après, par les initiales, toujours les mêmes, très grossièrement gravées dans le tronc écailleux d’un jeune pin sylvestre, à hauteur de regard.




Et enfin par la juxtaposition (sommaire) de branchettes cassées, preuve, s’il en était besoin, que l’auteur de ce nouveau message devait être assez pressé.




Pas de doute, m’écriai-je. C’était Lui, c’était bien Lui, le fameux général, dont je découvrais que le nom ne commençait donc pas par un H, ce qui me fit l’effet d’une petite bombe. Sans H, c’est-à-dire sans hache (et sans fusil, sans intention belliqueuse, un général marcheur, coureur peut-être, mais pas de ce qu’on croyait, un général pressé). Pas d’hache, pas d’âge, éternel en somme, Instin de tous les instants. Ce fameux Instin, que mes condisciples considéraient avec le plus grand respect, allant jusqu’à adopter des airs de conspirateurs, en raison de leur appartenance à cette secte d’initiés, dont moi aussi, me dis-je avec une émotion difficile à contenir, j’allais (peut-être) pouvoir bientôt faire partie.




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29 avril 2014