Benoît Vincent | Vous êtes ici

Il faut qu’on parle tous les deux.

Je crois qu’on ne s’est pas très bien compris, toi et moi.

Je ne suis pas venu ici pour te parler du coin, tu comprends ? Je ne suis pas venu ici pour faire couleur locale, tu saisis ?

Les cartes postales que je t’envoie, je ne te les envoie pas pour te chanter le pays, t’évoquer des paysages typiques, ou suggérer je ne sais quel pittoresque (ce dernier mot m’écœure). Ce n’est pas un programme de balades, que cela, et je ne construis pas un catalogue de patrimoine.

Je ne suis pas un office de tourisme, moi.

Je te parle d’un pays et d’un paysage, soit ; je ne suis pas venu t’en vendre des morceaux conditionnés à la va-vite, pour la gloire des aménageurs, et s’il y en a un peu plus, je vous le laisse ?

Je tente de te raconter comment, par le biais d’une activité pleine de bons sentiments, j’en suis venu à me méfier de toutes les entreprises de patrimoine. Je tente de te raconter, comment j’ai pu, à l’interface de données bien réelles (des pratiques agricoles, des paysages, des organismes vivants qui le façonnent, des routes, et des langues et leurs accents), expérimenter par ma personne même l’inanité des politiques territoriales, c’est-à-dire en réalité l’inanité de leur portée politique dans le cadre territorial où elles s’expriment — et durant cette expérience, certes riche, comment je suis entré, moi-même, fils de rien et de personne, en contact, en contact physique, corporel, amoureux, avec non pas ce territoire mais son sang et sa chair : le relief, les végétations, les gens.

Quel retournement s’est produit, plus je m’enfonçais dans la forêt (ou dans l’eau, ou dans l’est, on s’en fout ici), qui a transformé toute cette énergie fougueuse en autre chose qu’une énergie, en une préoccupation (pour ne pas dire conscience) et comment cette préoccupation permet enfin de vivre ? Comment avec de bien maigres moyens, quelques artefacts médiocres (un emploi aidé, un réseau d’acteurs, internet, quelques logos), quelques astuces personnelles (une nuit à la belle étoile, une bergerie, un cache-cache dans les marnes, un champ d’oliviers, l’ascension d’un petit mont ventoux), et beaucoup de gesticulations, j’ai pu accéder (loin de moi l’idée d’une prescience ou d’un prédisposition quelconque) à une espèce de lucidité, lucidité triste et joyeuse, lucidité mélancolique, elle-même accompagnée assez vite d’une sereine déculpabilisation.



On est tous plus ou moins fautifs. On a tous laissé faire.

On est là, à penser devoir encore rendre le monde meilleur — et rien ô rien n’est plus doublement douloureux que de penser que nos actions sont efficaces à rendre le monde meilleur. Il faut avoir une sacrée dose de bonne volonté — c’est-à-dire une belle chape de morale sur les épaules et dans les esprits — pour imaginer que nos actions peuvent changer les choses.

Nous consommons des produits biologiques, nous tentons le covoiturage, nous participons à des ateliers citoyens, nous prenons des abonnements à des médiathèques (où nous nous servons régulièrement et abondamment), nous choisissons les énergies renouvelables et nous diagnostiquons notre isolation, nous fermons la lumière derrière nous, nous fréquentons des cinémas art-et-essai, nous trions nos déchets, nous coupons l’eau lorsque nous nous brossons les dents, on y pense même en se rasant, et nous nous brossons les dents trois fois par jour, dans le sens des aiguilles d’une montre (ou l’inverse, je ne sais plus...) : chaque jour en somme nous nous démontrons que nous sommes de “bonnes personnes”, de “belles personnes”, et que ce n’est certes pas nous qui engendrons toutes ces catastrophes que le monde, rigoureusement, méticuleusement, enregistre.

Nous consommons tout ce qui porte un label de bonne conduite, un blanc-seing au regard des trois piliers du développement durable (qui sont quatre comme les mousquetaires). Nous votons car c’est un droit et un devoir (en même temps), même si rien de ce que nous votons nous ne souhaitons le voter. Nous travaillons quand nous le pouvons même si nous ne voulons pas, au fond de nous, travailler ainsi. Nous nous indignons à tour de bras, plus souvent qu’à notre tour, et nous récusons d’un bloc la corruption, le machisme, l’homophobie, le réactionnisme, le racisme, le terrorisme, la pollution, la guerre et le mal. Nous soutenons par contre l’altruisme, l’humanisme, l’altérité, la liberté, la solidarité, l’écologie, l’État. Nous intervenons en Lybie, en Syrie, au Mali ou en Centrafrique, car nous déployons la démocratie à travers le monde et nous savons tout des droits de l’homme.

Nous faisons tout cela. Nous sommes tous intervenus en Lybie et en Centrafrique, et nous sommes tous des Berlinois, des Américains, des Toulousains. Tout cela que nous jugeons avec hauteur, c’est nous.

Nous sommes, et demeurerons, de vulgaires petits curetons crasseux, abrutis et égocentriques.



Nous sommes un peuple vil et lâche, et à peine un peuple, d’ailleurs, plutôt une juxtaposition de micro-foyers poursuivant chacun leur propre intérêt, et, une certaine stabilité (financière, culturelle, éthique) acquise, et chèrement, nous cherchons à tout prix à la conserver.

Nous détestons rien moins que l’inconfort.

À dire le vrai, ce n’est pas seulement notre faute. Nous n’avons pas demandé à être comme cela ; nous n’avons pas cherché à vivre ainsi. C’est plutôt dans l’ordre des choses... la continuité, qui a son petit tour historique (et son petit caractère magique), la génération, les enfants de nos parents, parents qui n’ont pas tout eu comme nous, nous, nous avons tout eu, et eux qui se sont battus pour nous — puisque nous sommes la génération future.

Rappelons-nous qu’il n’y a plus de guerre en Europe depuis soixante ans (pour peu qu’on n’habitât pas en Yougoslavie — et qu’on ne garde pas les frontières vers l’est, ou vers la Méditerranée). Cela devrait suffire à nous rassurer. Cela devrait nous inciter à poursuivre ce chemin largement emprunté aujourd’hui (nous sommes partis de loin, et depuis longtemps), à maintenir le cap et la vigueur de notre amble, puisque c’est en tout état de cause vers le mieux que nous nous dirigeons. Le mieux, le bonheur. Le bonheur, l’ataraxie. La fin de toutes les souffrances.

Nous devrions continuer, étant donné que chaque jour est un progrès face au jour précédent. Il n’y a pas de raison de changer une équipe qui gagne. Jésus, l’inconscient, le capital. Le grand soir. La fin de l’histoire. L’arrivée des aliens.

Le réchauffement climatique s’annonce toujours plus dramatique, et ses conséquences toujours plus catastrophiques ; la biodiversité est menacée au point qu’une espèce sur deux aura disparu en 2050 ; les énergies fossiles s’amenuisant, nous poursuivons notre virile conquête du nucléaire ; les maladies médiévales refont surface ; près de dix millions de personnes (14%) en France vivent sous le seuil de pauvreté (977€, soit 60% du salaire médian) ; les salaires n’ont jamais été aussi bas, ni les richesses si mal partagées ; les tensions ethniques, communautaristes, voire religieuses n’ont jamais été si aiguës ; nos enfants sont nourris des cancers de demain, et cette maladie n’a cessé de progresser.

Tous les acquis sociaux du passé, et notamment ceux établis par le Conseil National de la Résistance, sont abattus les uns après les autres. Mais nous, nous agissons. Nous agissons local (pour un changement global). Nous agissons local depuis vingt ans, allez, au bas mot. Et tout s’est aggravé.

Nous sommes la première génération qui vivra moins longtemps que la précédente, pour des raisons naturelles. La première depuis la nuit des temps.

Alors tu vois, moi je pense que nous sommes fautifs. Tous. Je pense qu’on a tous laissé faire. Chacun à notre manière. Chacun selon nos influences ou nos aptitudes. Oui. Mais chacun, et tout le monde.

Mais nous avons tous des iPhones et la 4G est enfin déployée à travers tout le territoire. Gaz à tous les étages.

Salade, tomate, oignon ? Je vous mets tout ?


*

Tu vois, ça, comme ça, ça me fatigue. Ça me fatigue plus que ce que ça ne me dégoûte ou que ça ne m’effraie. Tellement morose est le tout autour, et tout ce malheur est tellement abstrait — à la limite — puisque j’ai encore le loisir de regarder Le Grand Journal et d’écouter le Masque et la Plume. Puisque je peux encore m’indigner d’humoristes "douteux" ou de philosophes "réactionnaires", et de tous les "populismes" qui les enveloppent.

C’est que je ne suis pas mort, pas vrai ? Je ne peux pas être mort, pas vrai ? Dis ? Tu m’entends ?



J’ai inventé mes racines. C’est difficile à dire, et plus difficile encore à avouer. Je me suis créé des origines, et un cadre qui leur convient. Un centroïde, un barycentre.

Je me promenais avec René, l’un des botanistes (barbu et chenu) qui m’a enseigné la botanique, dans une forêt de la Garde-Adhémar, à la recherche de gagées ou du narcisse endémique (le narcisse douteux Narcissus dubius si cher à Hélène Sturm), et je réalisais, hébété, que ce décor, cette ambiance paysagère, comme ils disent, me collait à la peau tout à fait. Douteux ? Inquiet.

Cette forêt sempervirente, aiguë et sèche, et sobre et basse, où le chêne vert et le chêne kermès (dont on cultivait les pieds pour la cochenille qui l’infeste et produit, une fois écrasée, cette teinture rouge carmin utilisée en tissage), se mêlent aux alaternes, aux pistachiers et aux cades, laissant parfois des clairières produire leur inoubliable micropaysage de minuscules plantes annuelles (deux semaines de floraison en mars-avril) envahies de mousses et de lichens, ür-végétations miniatures de dalles affleurantes, cette forêt résonne en moi comme témoignage à la fois d’un ailleurs mais d’un ailleurs tout à fait mien, comme si je me prenais ici à rêver des mêmes essences transposées près d’une mer (désormais retirée), mer qui dirait d’un coup sa méditerranée et son afrique (c’est-à-dire la ligne de démarcation et la passerelle). Et c’est parce que cette mer s’est retirée que cet ailleurs est mien, et que je suis devenu, ainsi, un héritier celto-ligure, chasséen, néolithique témoin d’obscures origines. Je suis ici chez moi, car j’étais jadis d’un autre monde, car j’étais d’un autre temps un étranger.

Jadis un étranger.

Un étranger de jadis.

Benoît Vincent


Benoît Vincent est botaniste et auteur. En 2012, il publie Genove, villes épuisées, né de séjours prolongés dans la ville de Gênes en Italie. Il est membre actif du Général Instin et coanime la revue en ligne Hors-Sol. Son site :www.amboilati.org.

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Benoît Vincent - 30 avril 2014