Mark Rothko, Une vibration continue

Lors d’un séjour à Paris en 1999, au musée d’Art moderne je découvre l’œuvre de Mark Rothko. Je me rendrai au musée chaque jour de cette semaine gravée dans ma mémoire physique et émotionnelle. À la caisse, lors de mon dernier passage, on m’a laissée entrer gratuitement ! Chaque jour, je refaisais lentement le parcours des débuts jusqu’au terme, avec la salle que j’appelais « œuvres au noir » consacrées à la chapelle de Houston. Éblouie par le cheminement, en empathie à partir des années 1950. Comme épousant l’intériorité de cette œuvre dont je ne savais rien sauf ce que j’en voyais, c’est à dire tout. Tout ce qu’un peintre peut donner à voir entendre toucher sentir : ses tableaux. Depuis je suis allée à la fondation Beyeler plusieurs fois, pour une exposition particulière en 2001, puis pour m’asseoir dans les « Mark Rothko Rooms », où sont exposées en permanence des œuvres du peintre.
Quinze ans après, en lisant le livre d’Annie Cohen-Solal [1], je comprends où et comment se nourrit cette intériorité qui lui est propre, quasi méditative.
À trois ans, en 1906, l’enfant Rothko est placé dans une école talmudique qu’il fréquentera jusqu’à l’âge de dix ans. Le père n’est pas religieux, mais dans la Russie tsariste où ils vivent, ses deux fils aînés risquent d’être enrôlés de force dans l’armée, et il veut protéger le petit dernier. Les Juifs ne sont pas bienvenus en Russie, où des pogroms ont éclaté l’année de la naissance de Marcus. À dix ans, Marcus Rothkovitch, de son nom d’origine, part avec sa mère et sa sœur rejoindre père et frères qui ont émigré aux États-Unis. Son père meurt et c’est Marcus, onze ans, qui va réciter la kaddish pour son père chaque jour pendant une année.
Très jeune donc, Mark Rothko connaît la rigueur aride de l’apprentissage de la Torah, la solitude de l’étude des textes sacrés, puis le déracinement et l’exil, une autre forme de solitude. Il porte sur ses jeunes épaules la responsabilité morale de la famille.
Cette solitude éprouvée et vécue toute sa vie intensément, excessive jusqu’à l’orgueil, paralysante jusqu’à la terreur, Rothko en tirera aussi sa puissance d’outsider, sa discipline féconde, sa capacité à aller là où la peinture le mène, en dépit des commanditaires, des galeristes et des critiques. Ce n’est qu’à la fin de sa vie, où affaibli par la maladie (anévrisme de l’aorte), les excès d’alcool et de tabac, que des galeristes feront main basse sur ses œuvres devenues des trésors sur le marché de l’art.
Aux États-Unis, Rothko est d’abord étudiant en théâtre, mais lors d’une visite avec un ami dans un atelier de peintre, il connaît une forme de révélation, « peindre la figure humaine », un mélange d’attraction physique et de réflexion philosophique, des valeurs complémentaires chez lui qui ne vont pas sans batailler mais leur résolution artistique fait merveille.
Annie Cohen-Solal n’écrit pas une biographie de Rothko, mais une histoire de la peinture de Rothko dans l’histoire de la peinture du XXe siècle en même temps que le parcours spirituel - intellectuel et sensuel – d’un homme. Cet aller-retour entre monde extérieur et vie intérieure (une vie déjà très riche lorsque Rothko commence à peindre) est emblématique du parcours du peintre. Créateur d’un collectif d’artistes (le groupe des Ten), professeur de dessin, il peut aussi s’enfermer durant un an sans peindre, à rédiger une étude approfondie sur l’art depuis la préhistoire, afin de faire le point sur son engagement d’artiste (The Artist’s Reality [2]).
C’est le même qui veut faire œuvre de partage et de sociabilité lorsqu’on lui passe commande d’œuvres pour un restaurant (Le Four Seasons Restaurant au Seagram Building) et réalise, après un voyage en Italie - où il découvre notamment les fresques étrusques de Tarquinia -, suivi d’un séjour en Cornouailles où il s’éprend d’une chapelle médiévale en ruine, que son travail est incompatible avec l’effervescence d’un restaurant mondain et qu’il n’est pas un décorateur !
À la fois Juif, américain, européen, Rothko fait en permanence exploser son identité et sa connaissance pour repousser les limites de la vision en peinture, de la couleur et de la forme.
À New York dans les années 1930, l’art n’est pas au cœur de la vie intellectuelle, le MOMA ouvre et expose les artistes européens, et il est frappant de voir qu’il n’y a pas d’équivalent dans la peinture américaine. Qui opposer aux Cézanne Matisse Picasso Braque Mondrian ? Avec les Ten qui sont neuf en réalité, Rothko fait partie des opposants à la peinture figurative provincialiste alors majoritaire. Il peint encore des portraits et des paysages. Insatisfait, cherchant sa voie, il travaille à son livre en 1940, puis rencontre Robert Motherwell qui sera un ami, avec Clyfford Still, Adolph Gottlieb, Barnett Newman et quelques autres.
La guerre, l’immigration massive d’artistes européens changent la donne. Bientôt, New York devient la ville de la nouvelle peinture. Rothko et ses amis peintres traversent à toute allure le symbolisme et le surréalisme, et en 1944 il découvre l’Atelier Rouge de Matisse (peint en 1911), dernier déclencheur dans sa trajectoire artistique qui ressemble jusqu’ici à un work in progress.
Cinq ans plus tard, il signe ses premiers tableaux abstraits dont les valeurs colorées et les formes géométriques préfigurent l’œuvre à venir. Il a la cinquantaine, il n’est plus un jeune peintre, mais toute son œuvre est devant lui. Pollock, de neuf ans son cadet, expose ses Drippings et il est déjà célèbre.
L’histoire de Marcus Rothkovitch, l’enfant habillé de noir qui devient Mark Rothko est une vibration continue. La vibration des couleurs, leurs rapports entre elles, les « harmonies de couleurs et de formes » occupent le peintre pour chaque tableau comme pour chaque exposition. Peindre et exposer sont des expériences sensibles. Plus l’œuvre grandit, plus le peintre cherche à être « à l’intérieur du tableau », dans sa lumière, fût-elle noire. Le noir n’est jamais complètement noir, c’est une couleur qui porte ses propres vibrations, et éclaire à partir de son noyau d’obscurité.
Dans les années soixante, Rothko est un homme célèbre, riche, et seul, malgré sa famille qu’il quittera un an avant sa mort pour résider seul dans son atelier, ultime ermitage. Sa chapelle, il l’aura à Houston, au Texas. Son expérience finale sera là, peinte en quatorze panneaux, expérience de la sensation absolue. Mystique ? C’est trop dire. Spirituel oui, au sens où corps et esprit se posent, dans un recueillement et un dépouillement propices non à l’adoration mais à cette interrogation sur la figure humaine qui n’est pas figurative mais contemplative, austère, secrète et lumineuse.

Claudine Galea

19 mai 2014

[1Annie Cohen-Solal, Mark Rothko, Actes Sud, 304 pages, 35 euros.

[2En français : La réalité de l’artiste, édition et introduction de Christopher Rothko son fils, traduit de l’anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat (Flammarion, 2004).