Césarine de nuit, d’Antoine Wauters

1. On ne dira sans doute jamais assez à quel point la littérature est affaire de point de vue. Dans ce texte, Césarine de nuit, celui qu’on appelle généralement le narrateur ne vise pas tant à s’effacer, à se faire oublier, qu’à dissoudre sa singularité dans une multiplicité, un collectif indéfini. C’est « on » qui parle, qui voit, qui donne la parole ou la relaie, la relate ; c’est « on » qui crée la distance nécessaire, qui assure la protection, sorte de présence-absence assurant l’équilibre, la survie d’un monde proche de l’agonie. Dire ici qui est ce « on » n’aurait pas grand sens, sachez qu’il change de visage et que parfois il n’en porte aucun. Sorte de seuil qu’on atteindrait à la condition de ne plus s’appartenir, seuil de parole, seuil de mots, seuil où l’expérience et son dire - son grognement comme son chant - se mêlent au point de ne plus accepter qu’on les sépare. Car les séparer, ce serait les tuer, ce serait mettre un terme à l’histoire de leur naissance réciproque - je parle toujours de l’expérience et de sa mise en mots, mais je pourrais dire aussi Césarine et Fabien, et même Charles ou encore Jules ou Jean-Jules. (On dit jumeau ou frère, mais tout ceci ne doit-il pas être entendu au sens figuré, tout ce qui se réfère à la famille et à son institution ne doit-il pas être abandonné ?) Mais on ne sépare pas ce qui somme toute l’a toujours été, et peut-être jamais plus que dans l’union, incestueuse ou non, fantasmatique ou réelle. La littérature procède d’une séparation de même que les corps procèdent d’une individualisation, c’est à partir de là qu’on tisse, qu’on coud - et qu’on déchire, qu’on disloque. On pourrait dire qu’il y a d’un côté Césarine des forêts et d’un autre Fabien des villes, mais tout communique par-delà les fleuves ou les murs, les silences et les coups, les souvenirs, l’oubli.

2. Cette enfance, celle de ce « on » comme des personnages de ce récit, est une enfance criminelle. J’entends par là désigner un débordement de vie qui ne peut pas ne pas causer la ruine autour de lui, le désordre, la transgression. Vie violente, battue, blessée, mais qui garde sa fierté, ne veut pas de vos plaintes ni de votre compassion, qui ne veut pas de vos excuses et qui en un sens réclame un châtiment à la hauteur de son idée, non pas pour le plaisir d’avoir mal mais pour la raison que cette vie existe par là, par le mal qu’elle endure et qu’elle affronte, qu’elle sublime, qu’elle dirige et fait danser. Le châtiment ne s’oppose pas à la vie mais la porte pour ainsi dire à l’existence, au verbe, je ne les sépare pas - on ne les sépare pas. Vie de sang et de cendres, première, sauvage, auréolée des méfaits commis dans l’innocence ou l’inconscience, race ennoblie par le sang versé, beauté embellie par la douleur impersonnelle, celle qui coule dans les larmes du monde, les eaux de toutes les fontaines comme de tous les ventres.

Césarine est un mythe, ce qui ne l’empêche pas d’être aussi un conte. Notre époque est rétive aux mythes, ce qui ne veut pas dire que nous ne les aimons pas ou plus mais que ne sachant plus les produire ou les fabriquer nous les aimons à partir de cette impuissance. Qui dit mythe dit alors perte, et toucher au mythe c’est toucher à quelque chose qui a été, que l’on retrouve, que l’on redécouvre - non sans effroi, l’involontaire, la surprise, l’étonnement jouant ici un rôle capital. On pourra alors penser à l’une des paroles de la petite Monelle de Marcel Schwob, quand elle dit à celui qui l’aime : « Oublie-moi, et je te serai rendue. » Parole talismanique s’il en est, qu’on se doit d’oublier pour lui donner vie. Avec Césarine aussi le temps fait retour, non pas pour asseoir le règne d’une nostalgie éreintée mais pour affirmer ceci : l’enfance, c’est l’avenir. C’est un nom pour désigner les puissance de la vie sans laquelle elle ne vaut plus la peine, enfant éternel.

« De bracelets, de colliers de perles avec le sable d’îles lointaines qu’il faut imaginer terribles, sales, bien moins pratiques que notre belle grande ville avec son fleuve d’aluminium et ses rebuts dorés, on orne Césarine. Doucement, on la couvre des matières du temps. Et quelle joie de lui faire porter, la corseter, la revêtir du plus ancien au plus nouveau tissu : lin, satin et bien sûr élasthanne, qui rend légers ses sous-vêtements et souples ses chemises d’été. »


3. Ce que Césarine redécouvre, ce qu’elle nous montre, ce qu’elle nous rappelle, c’est que le mythe de la femme ou de la fille est aussi celui de l’esclave et de la prostituée. Le XIX° siècle se l’était rappelé, parfois sous couvert d’exotisme, parfois au prétexte d’approcher les rivages de la folie ou de la perversion : ultimes parures du rêve après lesquelles il ne reste plus qu’une vision crue, cruelle, froide et paradoxalement moralisatrice. Je dis paradoxalement parce qu’à force d’en appeler à la raison et de vouloir échapper aux formes troubles de la séduction, on en arrive à ne plus comprendre comment des criminels ou des prostituées peuvent ou ont pu refuser qu’on les sauve (si le crime a perdu son aura, le châtiment, la peine, ont perdu leur sens). J’évoque notre époque parce que justement Césarine la traverse et l’éclaire de sorte qu’elle ne peut que nous apparaître pour l’essentiel dépourvue de grandeur et de beauté, livrée qu’elle est au calcul et à la raison (bien sûr elle ne se réduit pas à ça, et l’existence de ce livre en administre avec délicatesse la preuve). L’histoire de Césarine et de Fabien est celle d’un appétit de vie tel que tout enfant le porte en lui mais tel qu’on se demande aujourd’hui quelle forme il pourrait prendre, quelle langue, en dehors de celle qu’on lit. Histoire de formation, d’engendrement, de disparition, d’évanouissement. Leurre, trahison, enfermement, punition. Comment trouver un corps à habiter, un corps à vivre, à exalter ? Tâche ardue où Césarine persiste jusqu’à se perdre ou fuir. C’est alors la nuit. Son élément ? Chiffre magique qui exauce une prière de solitude, non pas en niant l’abandon ou en l’affublant de son contraire - « le petit os et son sosie » - mais en le forçant comme on forcerait une serrure. Il y avait les murs de la prison, les cordes, les anneaux, les menottes, etc. les murs du langage et même ceux de l’amour, peau de ma peau qui s’en va, qui me quitte, mais au-delà de ces caresses ou de ces cris, des gémissements et des chants crépusculaires, reste la Nuit, forme ultime et primordiale de l’intuition grâce à laquelle, joueuse invétérée accoudée à la table du ciel, la vie se refait en loucedé.

« Elle veille assise à la fenêtre, non loin de voir, par là, couler le fleuve en la grande ville. Césarine bleue de nuit, petit ventre ronflant, petit corps encrassé qu’on garde sous nos yeux, très tendre en son empire. Ne sait rien des douleurs à venir, de Fabien ventre à terre et de ses os brisés. Il lui faudra faire chemin d’abandon, de renonce. Fendre la joie, le fil aimant, sa vie au bois comme l’eau vive. Elle partira vide. »

Vienne le temps des supplices, celui où les enfants savent rire leur cachot.

Pascal Gibourg - 24 mai 2014