Factures du temps de Didier Vergnaud

n°3 de la série notes méridiennes dont on peut lire le n° zéro ici

Didier Vergnaud

FACTURES DU TEMPS

Le bleu du ciel

mai 2014

Première de couverture du livre,

avec une reproduction d’un détail de Fragments du Déluge ,

Jean Sabrier,1982, crayon sur papier, 56 x 76 cm. Collection particulière

« Toute configuration littéraire indique quelque chose comme une piste à suivre », souligne Marielle Macé (Façons de lire, manières d’être, Gallimard, 2011) dans le livre que, par hasard, j’ai lu quelques jours avant les poèmes de Didier Vergnaud écrits dans une durée de plus de vingt ans et assemblés sous le titre Factures du temps.

Je propose quelques notes méridiennes de mes lectures de Factures du temps ; ces notes ne relèvent pas d’une recension-recension mais d’une expérience de notation des pistes empruntées en continuité durant plus de deux semaines dans l’espace des poèmes de Didier Vergnaud et dans l’espace des conditions de ma vie quotidienne ; un cheminement sans aboutissement, c’est-à-dire sans méthode, au travers et à travers les façons d’écrire, manières d’être du poète et éditeur du Bleu du ciel : Didier Vergnaud.

Les circonstances me permettent de signaler la présence de Didier Vergnaud demain soir, mardi 3 juin, à La Machine à lire librairie bordelaise qui plus que jamais porte bien son nom.

Remarque pratique

Les citations extraites de Factures du temps sont reproduites entre guillemets ; guillemets français pour les phrases et guillemets anglais pour les mots isolés.


« Le fond de l’affaire, c’est tout un poème. »
Michel Deguy

UN POÈME QUI AVANCE COMME UNE HORLOGE

/ « Ouï-dire »

Il [Picasso] ne fait que noter des difformités qui ne sont pas encore parvenues à notre conscience. L’art est un miroir qui avance comme une horloge. Parfois.
_ [1]

[conditions de lumière] Une autre expérience de lecture est venue. Le lieu des phrases a laissé travailler le phrasé. Un à un, les mots n’allaient nulle part ; un mot n’a pas de souvenir établi. L’oubli du sens sédimente mon cheminement dans le livre. Je marche et remarche dans des traces en concomitance avec un même temps : « écoutant la superposition / de tous les livres / et des paroles / en couches successives »

[espaces de poème] Les mots vont dans le sens d’un espacement formant dormant durant plus de vingt ans. Leurs empreintes dessinent au commencement le mouvement d’une "balançoire". Un jeu d’enfant. « Recul de la gravité / Tout est dit à mon insu »

[fouilles de mémoire] Les manières de faire remonter les traces à la surface figurent un contenant à l’intérieur du temps. Chaque matin, durant deux semaines, je suis allée seule devant la fouille en attendant le réveil de l’enfant. « Voilà où je voulais en venir. / Par la porte. / La porte d’en face. »

[portes d’entrée] Aut’foés les ghens zou faisiant pas teurjhou. Dépeut qu’ol’a coumencé. [2] Les poèmes de long cours lient des paroles "facturées" à mes manières d’exister. Papé a consacré ses dernières forces à la fabrication de notre porte d’entrée.

[proclamations d’incipit] Asteur devant le poème je suis devant le temps. Il pratique le Temps-qu’il-fait. La couleur bleue du ciel indique ce que le temps fait faire. On s’arrange toujours avec le ciel mais la couleur ne fait pas l’action elle-même. Elle attend mon passage (pour) « en faire / en faire un déshabillé »

[bousculades de temporalité] ça se bouscule au portillon, « Dans le couloir des mots » « Patapon de l’existence / à concurrence » « Je ne suis pas une histoire » C’est carrément de la peinture : un rapport de lumières et de couleurs. Un "Outre-Bleu du ciel" en quelque sorte. La tonalité du bleu bouge en fonction de mes déplacements devant le texte. Ces façons de peindre du temps éclairent au présent le va et vient de ma lecture mouvante.

[une poétique chronophotographique] La variété des instants façonnés dans la frase [3] ne contredit pas la continuité du poème qui marche durant plus de vingt ans dans une matière verbale signée [4] mais en dessine la linéarité en pointillés "monochromes" « En place » « Arrivée d’eau / poursuite sur le rempart / pas de néon qui tienne »

[une oscillation factitive] Cela bouge sans cesse « Sur le carré du coudre ». Bâtir dans la pénombre d’un noisetier ce n’est pas faire construire c’est assembler au moyen d’un faufil des morceaux de tissu. Ceci vise un vêtement singulier. Le poème revêt le temps de celui qui écrit avec des sautes de langage qui ne se montrent qu’en action. Je ne sais ce que je vois qu’en travaillant, disait Giacometti. Et je lève la tête vers lui pour mieux lire les balancements « dans un brouillard de lampions ».

[une fabrique de continuités] La vie et l’œuvre sont travaillés dans la durée du Blurring of Art and Life dont la beauté est d’être sans fin recommencée : est sublime la chute retenue / la descente qui remonte / le danseur qui tombe moins vite que nous  [5]. Et puis encore Poèmes en pensées avec Motifs pour poèmes. « Retombée de loin répétée »



hors champ | situation de lecture

Petites mains ont bien frappé, petit moulin a bien tourné : l’enfant se réveille. Faux départ dans le poème. À l’instant même où le mot "ciel" fait en couleur les yeux du nourrisson, le cadran de l’horloge défait le noir et blanc d’une succession de bruits métalliques « Cliquetis signifiant machine ». Le corps du petit garçon porte les traces sonores du processus de leur engendrement par la succion.

[une poésie de timbre] Récréation : tempus en latin, chronos en grec, trouver son rythme en vivant en lisant en écrivant car le temps va finir ; le temps qu’il fait ne fait qu’une portée de notes sans partition (énergies potentielles) ; le poème pratique une réversibilité de sablier (vanité du sujet du temps qu’il fait), il invente des lieux, il façonne, il fait de la place ; il marche de loin car « (son) visage a la durée d’un effacement » [6] la nuit on ne voit pas la couleur de ses yeux pourtant ils sont toujours bleus.

[Erased Time Drawing] C’est l’anecdote du dessin effacé qui fait œuvre, c’est la fable du vieil homme sur son lit de mort qui fait croire à ses enfants qu’un trésor est caché dans sa vigne, c’est le retour des lucioles, c’est l’homme qui marche dans la couleur, c’est la Ralentie, on a tout le temps ; tranquillement, toute la vie. « j’avance au profit / au profit ∞∞∞∞∞∞ ajout / j’ajoute ∞∞∞∞∞∞ au profit ∞∞∞∞∞∞ la répétition »

[une intermittence (idiorrythmie / RB)] Des éclats de lumière surgissent dans l’obscur à l’écart de la sente :

« Une flèche, oui une flèche »

En emporte le temps qui avance.

« questions entièrement faites de questions »

Peut-il dire longtemps une pointe dure qui sèche sans préméditation ?

En dépend l’état du corps qui recule.

Peut-il peindre longtemps un poème-portrait qui efface son propre visage ?

Une main de lecture manufacture l’opération.

Peut-il écrire longtemps un essai de finir sa phrase qui le réconcilie avec le temps ?

L’enchaînement de mes impulsions ne résiste plus aux généralités de mes images de pensée. Je me laisse porter et déporter par un flux de gestes ; tout geste a son écho dans L’Espace du poème :

- C’est insensé ce bébé qui a l’invraisemblable audace de manifester des troubles de comportement qui n’engendrent pas de jugement ! pense la grand-mère vivant littéralement la pauvreté en expérience.

[agir] Au commencement, les gestes d’un ludion à tête de crâne mettent en évidence les poussées qui s’exercent à main gauche et à main droite sur une ligne d’air horizontale sans bifurcation. Je me rappelle des jours de calme plat.

[sentir] Le poème se tient debout vertical, il peint une vanité. De part et d’autre d’un crâne, un sablier est apposé à une tulipe dans un vase. La fuite du temps et la défloraison sont alignés sous le même horizon : « Avance commune / Décision d’une certaine allure »

[penser] L’allure c’est l’espacement. Le poème écrit au fil du pinceau, sans patron, à l’écart d’un gabarit préétabli. La main qui écrit caresse à plat un crâne et la main qui lit n’abolit pas l’inanité de la surface.

[portrait chinois ?] Ce serait une grammaire des temporalités permettant de relier le Déluge et l’arche de Noé. « autant en » : Fragment du Déluge, c’est la construction qui compte et la qualité imputrescible de la matière ligneuse. L’idée du temps ne peut se putréfier. Telle l’œuvre de Jean Sabrier, l’œuvre de Didier Vergnaud « est

une suite d’exercices visuels orientés vers une mise en évidence qui génère un plaisir pensif aussi bien qu’esthétique. Pas de démonstration, rien que des réalisations conscientes de leur contenu et des règles capables d’en faire partager la genèse et l’accomplissement. Quand elle est bien dirigée, la perception peut aller plus loin que ne va la vue, et là, dans un frémissement extrême, s’épanouit un sentir qui voit. »
_ [7]

[Dernières nuances (pour le moment) d’un petit tour dans l’avenir]

- Je sais, pour un compte rendu critique "actuel" c’est trop long !

Mais ces notations sont plus proches d’une resucée que d’une recension. Je fais partie du poème parce que les Factures du temps qui le font révèlent en même temps ce que le poète fait pendant plus de vingts ans en l’écrivant et ce que je fais en le lisant pendant plus de deux semaines (un temps de lecture qui proportionnellement au temps d’écriture n’est vraiment pas long).

Il faut du temps pour que la forme du poème prenne son identité dans la lecture car il a fallu du temps à "la langue mise sous pression" pour résister à l’attaque du temps.

Ce n’est pas une simple décomposition dans une durée indéterminée mais une perpétuelle reconstruction dans l’espace de ma bibliothèque où le livre est virtuellement composé par la projection de l’ensemble des autres.

- T’entends des coups de marteau qui assemblent les planches d’une longue caisse flottante ?

/ « on arrête là. »

Catherine Pomparat - 2 juin 2014

[1Gustav Janouch, Conversations avec Kafka, trad. de l’allemand par Bernard Lortholary, Maurice Nadeau, 1978, p. 191.

[2Langue gabaye parlée autrefois à Coutras où se tiennent les éditions le Bleu du ciel. Traduction : Autrefois les gens ne le faisaient pas toujours, ça dépend comment on l’a commencé.

[3La frase est le corps de farine, eau et levain, souple et élastique, que le boulanger travaille légèrement et assez vite pour empêcher la pâte de "languir" mais assez doucement pour l’empêcher de "brûler". note 1, in Notes méridiennes n° zéro

[4Si ce poème m’emporte, écrit Marielle Macé à propos d’un autre poème dans le livre déjà cité (Façons de lire, manières d’être, Gallimard, 2011) c’est peut-être aussi qu’il s’associe, dans mon expérience propre, à l’image d’une autre "signature", d’un autre geste depuis longtemps exécuté dans ma famille : la marque que l’artisan boulanger trace sur le pain, griffant la pâte avant de l’enfourner, la signant "à sa manière", ordinaire et inimitable.

[5Michel Deguy, poème mis en page par Alain Lestié / Affiche des éditions Le bleu du ciel

[6in Apposer, Postface à Factures du temps par Jérôme Mauche : « la tête penchée, car le visage cet effacement. / on arrête là. »

[7Bernard Noël, in Jean Sabrier / Célia Bernasconi, Bernard Noël, Jean Louis Schefer, Le Bleu du Ciel, 2001. Bernard Noël, Ce qu’on ne voit pas, p. 37