Luis Ocaña face à face

Tombeau pour Luis Ocaña de Hervé Bougel lu par Nathalie Brillant-Rannou.


Expérience de lecture saisissante que celle de Tombeau pour Luis Ocaña par Hervé Bougel. Le genre du tombeau, offert ici à la première personne, ne donne pas seulement à voir et à entendre le destin du champion disparu. Il nous bouscule dans son sillage, nous interpelle jusqu’à l’os. Sans épanchement, sans fioriture, le texte claque, à coups de déportements violents mais maîtrisés, et le lecteur ne peut que suivre, respirant à peine, emporté presque malgré lui dans la « trace ».

Campé dans sa vigne sèche, saisi à l’instant où il décide de se donner la mort, Ocaña dégorge dans ce texte non pas le fil mais les nœuds de sa vie, les points, les poings qui ont su arracher, jusqu’à leurs trames, la route et la gloire.

On retrouve, on découvre, les humiliations passées de l’Espagnol, la fuite de Franco et l’hispanité d’un nom assumée finalement. La fierté d’un père de sang, le cadeau maternel à son enfant coureur, le premier vélo enfourché dans la rue ; chaque détail filtré de la biographie permet au lecteur de reconfigurer la pâte d’une vie rêche, où le soleil cogne plus qu’il n’éclaire.

Vert, ocre, rouge, les lieux et le décor des courses, tranchent dans un espace végétal et minéral sollicitant l’acuité de tous les sens.

Rapidement, le corps domine, ou plus exactement le mouvement, la projection de soi, efficace et toujours extrême, la pulsation, la gestion du souffle, proche de la rage. De cette musculature malmenée, rien ne dépasse, pas un gramme de trop, il faut viser, il faut savoir quel est son but, et en abattre, ne laisser à l’ennemi aimé aucun avantage. Arqué sur sa potence, le futur champion est impatient, il force sur toutes les encoignures sans pourtant qu’elles ne se brisent, et la syntaxe se plie à l’élan du style de l’auteur, tout autant.

Épique, peut-être, lyrique, pas vraiment. Cependant les mots entraînent, forcent l’admiration, nous enlèvent. La part sacrée d’Ocaña est plus proche de la chevalerie que du mythe sportif, du sang versé que du résultat à tout prix. Il y a du feu dans cette roue, une aspiration verticale. Mais sans Salut.

Ocaña, le nerf d’une œuvre. On retrouvera sa figure dans d’autres livres d’Hervé Bougel, telle une balise, une marque rouge. La brûlure.

Au terme des 71 fragments, en souvenir gravé de l’année de la chute d’Ocaña, le lecteur reste ébahi de son propre engagement dans une lecture rapide, tendue, nerveuse, pour laquelle il ne s’était pas cru prédestiné. La ligne finale franchie et le livre à la main, on ne peut que se sentir vainqueur et abattu par l’opacité de l’existence, qui n’en finit pas de nous faire revivre nos chutes, mais dressés, toujours, jusqu’au bout, dans la solitude de nos éternels désirs.

20 ans après sa mort, Hervé Bougel redonne présence et constance au champion, non pas dans un lustre passéiste et dévoué, mais, au-delà de l’intime et des mots, jusque dans l’élan d’une existence.

« Je n’attendrai pas » s’exclame le coureur italien Domenico Pozzovivo dans L’Équipe du 22 mai 2014. Et bien, nous non plus.


Hervé Bougel, Tombeau pour Luis Ocaña, Éditions La Table Ronde.

Nathalie Brillant Rannou, 3 juin 2014