Rimbaud design, ou l’expérience de l’altérité.

Patricia Castex Menier a publié ce printemps, dans la jolie collection « Plis urgents » de Rougier V. éditeur, Rimbaud design, un beau poème vif et grave, dont sept gravures de Solirenne inspirées du portrait de Carjat, accompagnent les variations [1]

Rimbaud design ?

Que serait un style Rimbaud aujourd’hui, non plus imaginé à travers les filtres de l’histoire littéraire ou de la légende, lesquels ont peu à peu élevé jusqu’au « mythe » la figure du « passant considérable », mais revu depuis l’expérience la plus quotidienne, la plus intime, secrète, et sans doute la moins avouée, à savoir celle d’une mère face aux résistances de son fils enfant puis adolescent, ces grands refus et révoltes de l’altérité, laquelle prend ses marques et impose l’épreuve de sa distance irréductible.

Vrai qu’il faut là encore dépasser les conventions d’autres images apparemment verrouillées, auxquelles Rimbaud lui-même a largement contribué, et inventer ou pressentir, sous le masque sévère et rigide de la « Mère Rimb », ce qu’une tendresse sauvagement retenue ou incapable, ne pouvait ou ne savait dire. Maladresse peut-être bien indissociable du jeu ordinaire de l’autorité parentale et de la liberté filiale…

On n’est pas surpris de ce projet quand on a lu l’un des précédents livres de Patricia Castex-Menier, Bouge tranquille [2], qui déjà posait la question de savoir quelle parole adresser à une adolescente dont on constate la dérive, autre beau livre, dont Emmanuel Laugier notait, dans Le Matricule des Anges, que « toute sa subtilité consiste à maintenir la proximité entre ce qui sauve et ce qui met en péril, pour reprendre la belle pensée de Rilke. »

La question est donc posée à nouveau dans Rimbaud design, à partir de ce qu’on peut connaître des liens de Rimbaud et de sa mère, de savoir en quoi cette histoire, dont le fils est le mémorialiste, parle encore aux mères et fils d’aujourd’hui.

Le point de vue de la narratrice de ce récit poétique est celui d’une mère qui vit ici et maintenant ; ce qui explique, par exemple, et c’est une manière de les faire siennes, qu’elle revisite dans un préambule adressé aux « lecteurs attentifs », et qui donne la mesure de son projet, certaines scènes ou postures emblématiques qui font lien entre le récit ancien et son hypothétique double d’aujourd’hui : « À moi l’histoire de ce petit livre. » ; ou bien : « J’ai horreur de toutes les hauteurs. Grandes idées et ascenseurs, professions de foi et avions, tout en altitude, et anxiogènes. » ; ou encore : « J’ai de ma mère gauloise l’œil marron brun, la cervelle inquiète, et la maladresse dans la lutte. (…) ».

Il n’y a pas là volonté de désacraliser, mais libre choix de tout lecteur de s’approprier ce qu’il lit ou de le réécrire, exerçant sa liberté libre, tout en conservant, au cœur même de la gravité, une distance d’humour, et donc sans doute de vérité, qui est l’un des charmes du texte de Castex Menier.

C’est donc par des détails banals, petits faits bien connus de la vie quotidienne, que se constituent en vis-à-vis les portraits de la mère et du fils. Elle observe le comportement à risque de son fils dont « le bonheur ne tient jamais qu’à un fil », ce « funambule » à « l’équilibre à la Calder » ; alors qu’elle-même se tient dans un retrait sans complaisance mélancolique, et d’une objectivité parfois cruelle dès que, méditant sur l’histoire intime de sa grossesse, elle observe de loin, « les mains posées sur l’arrière-saison de son ventre », « les petits mondes » de l’autre, qui sont autant de « planètes inconnues » :

La mère s’étonne. Elle regarde le fils, ses

soucis de col en v, ses tracas de mèches sur

le front, ses tourments de slim comme une

seconde peau, la mère s’étonne avec ses gros

sabots.

Le choix de respecter la distance, de se tenir dans une sorte de présence-absence n’empêche pas certaines connivences, comme celles que rapportent les deux avant-dernières pages du livre, évocations d’un voyage en Italie :

Rivage de juillet en Italie.

Un baladeur pour deux, Lily Allen, une chanson

en boucle à partager. Pour 3 minutes 50,

vagues. Liés aux oreillettes. Drôle de cordon.

Reste que la dernière vision du fils le montre vu de dos, tourné vers le large, non pas « archange » sans doute ; simplement l’autre qu’il demeure, « face à l’Adriatique et vu de dos, le fils en bermuda rayé, les pieds dans l’eau », au risque de devenir celui qu’il est.

Jean-Marie Barnaud - 13 juin 2014

[1Les gravures de Solirenne s’inspirent sans doute de tous les clichés de Rimbaud sortis de l’atelier de Carjat. En tous les cas, il me semble qu’elles montrent un regard qui se détourne, s’éclaircit, et regarde de plus en plus loin....

[2Cheyne éditeur, 2004.