Parham Shahrjerdi | Dans quel cimetière, je cherche qui

Dans quel cimetière, je cherche qui.

Il ou elle ou elle est censée d’être par ici.

À l’entrée, je demande son adresse. Où est-elle enfin ?

Jadis, je connaissais son adresse par cœur. Il m’arrivait de lui envoyer des courriers. J’avais pris l’habitude de lui écrire un petit mot sur l’enveloppe, là, à côté de l’expéditeur que j’étais. Qui j’étais.

J’écrivais sur l’enveloppe comme si j’écrivais sur un mur, une écriture publique lui était destinée. On appelle ça une manière. Une manie.


……………

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Et je vous embrasse,

P.


À l’entrée de quel cimetière, à l’accueil, un homme me sourit. Je compte ses dents, une autre manie : il lui en reste encore 17. Je ne souris pas. Malaise me submerge. Je viens prendre des nouvelles, non, je viens la voir, non, je viens m’affirmer le vide absolu, le manque sans mesure, l’absence totale. Je viens voir qu’elle n’est pas là, plus jamais là. Et pour cela, je dois me rendre à l’endroit précis où elle est, c’est-à-dire où elle n’est plus jamais.


L’homme à 17 dents me demande son nom de famille. Naïf, je lui demande : son nom de jeune fille ? Il me dit : toujours le nom du mari. Et il insiste : toujours. Je pense à ce toujours comme je pense à rien.


Je finis par donner son nom ou le nom de son mari, qu’importe. Et elle est inhumée à quelle date ?

Malade de ma propre mémoire, je dis : le 3 octobre de quelle année.


Il cherche son classeur. Tous les noms disparus sont toujours là, encore là. Ce qui reste, un nom, un prénom, une date d’arrivée. En même temps qu’il cherche, je commence à feuilleter mes pages invisibles ou non écrites.


C’est lundi. On est le 1er octobre de quelle année. Il est 16h30. Mon téléphone sonne. Numéro masqué. Comme je déteste répondre à ces numéros. La première fois, je ne réponds pas. Pas de message. Quelques minutes plus tard, de nouveau. Par hasard ou par malheur, je réponds. Une voix prononce mon nom. Je ne la connais pas. Elle me parle, brièvement, elle me dit qu’elle me connaissait depuis longtemps, qu’elle avait entendu parler de moi, qu’elle a une mauvaise nouvelle à m’annoncer. Elle continue de me parler et au fur à mesure je perds toute capacité d’entendre. Je retiens quelque chose comme le
3 octobre, dans quel cimetière.


Où es-tu qui es-tu.


Dans la mesure où l’absence devient l’oubli, peu à peu, l’oubli incarne l’absence même. La où elle n’est plus, mon oubli d’elle, il est là, entièrement là, et toujours là.


Il y a ce désir de prendre ce téléphone, de composer son numéro, par cœur. Par cœur, oui, parce que le numéro, ce n’est rien d’autre que son nom, sa figure par des chiffres. Son visage chiffré, si vous voulez, mon Général. Au fait, avez-vous jamais eu un numéro de téléphone propre à vous ? Quelque chose qui vous chiffre, qui vous ressemble, qui vous appartient, qui reste quand vous partez, au fait, au présent, que reste de vous sauf ?


Dans la circonstance. Dans l’envergure d’une situation particulière. Dans ce cimetière sans nom. Dans cette tombe sans nom. Sur cette pierre tombale sans nom. Dans cette tombe vide maintenant pour toujours. Remplie.


Pourquoi ton où est nulle part ailleurs.

Pourquoi te retrouver reste impossible.

Pourquoi tu n’as plus rien. Ta voix disparue. Ton visage aussi. Ton sourire. Et.

Mmm, mais pourquoi, pourquoi je t’ai perdue ? Pourquoi je perds tout ?


Son visage n’a pas de spectre. L’absence n’a pas de spectre. La disparue n’a pas de spectre. Il y a tout de même une certaine ressemblance. Tous les disparus, tous les êtres perdus se ressemblent. L’absence leur est commune. L’absente appelle l’absence. Soudain, tout disparaît, à commencer par les mots.




Parham Shahrjerdi (né en 1980 à Téhéran, Iran) vit à Paris. Ecrivain, critique et éditeur, il est fondateur du site Espace Maurice Blanchot et de la revue Naamomken. Parmi ses traductions : Blanchot, Duras, Bataille, Quignard et Artaud. Editeur d’œuvres importantes de la nouvelle littérature iranienne (interdites par la censure), et, en persan, d’œuvres de J. Baudrillard, J. Butler, G. Deleuze, J. Derrida, G. Bataille, K. Acker et A. Ginsberg. 
Site : http://www.parham.fr/

13 juin 2014