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Croisements de voix (Punchline 3)

Croisements de voix (Punchline 3)


par Sandra Moussempès, en résidence à la librairie Texture (Paris XIX), dans le cadre du dossier transversal "ateliers d’écriture en résidence".


Les textes des élèves sont à lire ici.
I

Le 14 février ont démarré mes rencontres au collège Sonia Delaunay, situé quasiment en face de la librairie, situé en zone d’éducation prioritaire, il semblait évident pour moi et la librairie Texture de relier à notre projet une classe du collège. Mourad Khelil, professeur de français, m’a accueilli dans sa classe de quatrième. Je souhaitais dans le cadre de mon projet sur le croisement des genres, laboratoire flexible, évoquer et avoir des réponses, des pistes sur la signification de la punchline.


II

Cela fait presque 25 ans que j’interviens dans des classes de collège (dites en zones violentes souvent) et il faut bien dire il n’y a nulle violence que celle des conventions parfois renforçant les clichés autour de l’expression artistique, l’expression tout court. L’expérience de cet atelier au collège Sonia Delaunay est ici relatée, autour de la punchline, notion qui m’interpellait depuis quelques temps. Les élèves avaient chacun leur propre définition et moi-même j’approchais de quelque chose qui aurait une définition intrinsèque. Dans la répétition, l’incantation, revenaient des mots et ces mots se plaçaient différemment pas nécessairement en refrains policés ou en phrases établies.


III

Je peux évoquer également l’écoute et le désir d’écriture très fort, même chez ceux qui n’écrivaient pas mais voulaient écrire puis écrivaient sans le vouloir sans vouloir écrire ce qu’ils pensaient écrire on était là dans l’écriture, on quittait même la punchline et des mots comme gothique, hippie, schizophrénie, vide, trous, etc. s’immiscaient dans le projet. Peu importaient l’hésitation ou l’assurance.


IV

J’avais hésité (par les temps qui courent et le politiquement correct à tous les étages) à présenter mon livre CD "Acrobaties dessinées" avec la photo vintage de moi au dos de la couverture, celle de mes 21 ans dans les années 80, en guêpière et pose de lolita mélancolique, était-ce approprié dans un collège classé "zone violente" ? Avec sans doute différentes religions et leurs obligations tacites. Mais je m’étais trompée, je m’étais moi-même auto-censurée car ils voulaient voir, et entendre ce livre-là comme les autres, entendre les audio-poèmes et me redemandent de les écouter plusieurs fois, dans le plus grand des silences, pas la moindre remarque graveleuse, le moindre sourire railleur, mais des questions sur la composition musicale, l’équilibre entre voix chantée, poème, les sons, une compréhension aussi et toujours ces vagues de silences.

Je pensais que les mots issus de mon audio-poème autour de Britney Spears autour du féminin, de l’icone déchue, allait faire sourire :
"Scarlett scarifiée, sacre, simulacre, stupre, prétendument écervelée, Va porter un cierge, mets tes bras en Croix, Aspire l’hostie coupante qui fond dans ton palais (...)"
Il n’en est rien, lorsque nous abordons les Icones déchues, ils me questionnent aussi à nouveau sur la composition du CD, le lien entre voix et texte, je les questionne sur les musiques qu’ils écoutent, celle que nous aimons en commun comme le Dubstep jamaïcain et celui de Miami. Puis ils écrivent. J’ai oublié d’amener les bougies que j’allume toujours en séance d’atelier d’écriture pour obtenir à la fois une forme de relaxation propice à la créativité et un point de méditation qui stimule les pensées. Je leur demande donc d’imaginer ce point et d’écrire ce qui vient sans penser à ce qu’ils écrivent.


V

D’habitude je suis sollicitée par des structures qui m’envoient dans des collèges, cette fois-ci c’est moi et la librairie Texture qui avions sollicité le collège Sonia Delaunay, j’apprends qu’ils ont déjà lu à la Maison de la Poésie de Paris que leur enseignant Mourad Khelil est lui-même imbriqué dans la littérature de banlieue (en refusant les clichés) depuis plusieurs années, les choses ainsi font sens, je traverse l’avenue de la librairie Texture au collège, chaque soir la veille, nous faisons une soirée lecture/performance, les choses s’étaient ainsi ritualisés.


VI

Écrire c’est aussi retravailler les premiers jets avec parcimonie, sans détruire ce qui faisait l’unicité du texte, raturer, reconstruire, de nouveaux textes voient le jour lors de la seconde séance, ils viennent lire devant les autres, ou d’autres lisent pour eux, leurs textes. Je m’aperçois que certains ont écrit d’autres poèmes entre les deux séances.

Namori me montre, quand la sonnerie retentit, un grand cahier rempli de poèmes qu’il écrit depuis longtemps. Namori qui me remerciera plus tard lors d’un envoi de texte oublié pour ce "projet" d’atelier d’écriture avec eux. Il lisait aussi les textes de ses camarades plus timides.

Au moment de les quitter après la troisième séance, je me rends compte qu’ils m’ont beaucoup donné, pas de posture ou de calcul, juste l’envie d’être sincère, d’affronter leurs profondeurs faites d’ombres et de lumière, avec spontanéité, c’est salvateur ça aussi..

On peut lire certains de leurs textes (d’autres ont été perdus, oubliés quelquepart c’est aussi ce qui fait la beauté du geste éphémère) ici.

Dans cet espace-temps réservé à leurs vraies préoccupation, loin des faux-semblants.


Le 10,06, 2014

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D’autres expériences d’atelier menées par Sandra Moussempèes dans des classes, à lire sur son blog : http://sandramoussempes.blogspot.fr/2012/08/un-atelier-decriture-avec-deux-classes.html

http://sandramoussempes.blogspot.fr/2011/04/atelier-decriture-lecole-des-ecrivains.html#links

Les photos d’illustration sont de Sandra Moussempès.

13 juin 2014
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