Mathieu Brosseau | Le sablier filamenteux

Cette image, je l’ai prise début janvier 2014. Passant devant ce petit parc, j’ai vu ce banc déserté. Puis, après quelques pas, j’ai fait demi-tour, j’ai attendu quelques instants. Et j’ai pris cette image. Un peu inquiet, un peu terrifié. Et plus tard, un peu amusé me rendant compte que l’image (celle vue, celle prise) était une surface de projection. Ce qui avait vacillé en moi était l’idée de la disparition. Parce que j’ai toujours été très ébranlé et inquiété par les chaussures laissées dans la rue, souvent au bord d’un trottoir, par les vêtements étalés dans l’absence des corps sur d’autres trottoirs ou routes des villes. Mais l’on pourrait sans doute envisager d’autres interprétations, d’autres chemins d’imagination...
J’ai donc soumis la photographie autour de moi à différents auteurs avec comme proposition la saisie libre de cette image. Voici donc une variation d’écriture et de lecture.

Sébastien Rongier


Mathieu Brosseau | Le sablier filamenteux







Chère petite,





Tu n’as pas laissé beaucoup d’affaires après ton départ, quelques signes seulement, l’oubli se délestera de leur poids après leur avoir inventé une vie.


Tu comprendras que la confusion n’a pas lieu ici, même si pour enrichir sa parole, M. actionne et investis plusieurs liens qui lui font surprendre la disparition en se déplaçant, l’œuvre est un agencement animal, un hommage inhumain, une trace forcément perdue. Bla-bla-bla. Les fictions et leurs faits ont toujours existé, existeront toujours, un peu mais pas beaucoup, un peu comme toi. Une vie de fleur !


Écoute, petite.

M. Filamenteux, assassiné. C’est une question de climat, de mauvais choix (le tien) et de


Br br br

La co

La commu

A été rrrrr

U

Br

La communication

Br br

Cass


« Alors on danse »


(Art populaire, mania de l’imprévisible et des demoiselles hors d’âge)

(désir de pétrole)





Écoute plutôt ça : j’ai eu une discussion avec un vrai frère, un vrai pote.


Toute l’énergie pas mise dans le pinard rejoint la plaine du contact.


Y a des territoires pour crever, le ti chat malade va chercher un angle dans la pièce juste pour faire un cercle autour de son âme méduse cramée.


Pourquoi ? M. s’interroge sur tous ces escaliers qui montent montent montent vers ce même lieu au sein du ciel : le sablier, aïe aïe aïe, chaque lien est un grain.


Alors on palabre ? On se tourne, retourne, cherche du gens, on jacte ?


Putain y a pas un mec pour causer avec nous dans la rue, du vrai gens quoi ?


J’aurais pu être largement et nombreusement autre chose mais y a le monde plat, il me rend aussi cynique que lui


Un amour n’en cache pas un autre, les arbres ne se cachent pas les uns les autres, tu peux te lier à un esprit, et les arbres peuvent se pousser les uns contre les autres, pour que d’autres arbres apparaissent, pour d’autres liens, le phénomène est sans objet, il n’est qu’apparitions et oublis, la bête d’homme est là-dedans, cette apparition verticale du temps, ses esprits. Et au-dessus, la sérénité cynique du monde plat.

Il n’y a pas d’âges, pas plus que d’esprits. Il n’y a que des phénomènes superposés par effet de rouleau et qui en définitive n’en sont qu’un seul, communiquant, le singulier et le plusieurs se rejoignent, les langues apparaissent dans les plis de cette immense vague, ce phénomène qui décole et s’écrase en un rouleau multiplicateur de confettis géants, aucune forêt ne cache l’arbre, aucun arbre ne cache l’autre arbre, il n’y a qu’une vague d’arbres uniques, au dessus duquel se courbe le monde plat du ciel, aspirant les vagabonds, les errants par son sablier

Bla-bla-bla


Bla la la, on a quand même réussi à parler à travers les mots.


J’étais content de te causer mon pote même si parler c’est déjà finir, je lui dis..




C’est drôle quand tu laisses ta marque, petite, c’est pas grand-chose, un signe ou deux, on pourrait croire un instant que c’est un objet, ta traînée. Quelques cailloux alignés par terre, c’est ce qu’on appelle esprit. C’est juste un pli de vague.


Tu laisses des traces rigolotes, oui ! On se soumet à ton harmonie puis à ton atonie, puis plus. Tu n’existes pas vraiment en fait, un peu comme les cauchemars ou les rêves. T’as pas le sens des réalités, trop verte. Il est surtout question d’oubli, de l’oubli de ton existence ponctuelle qui forme un escalier fleuri, une vue sur le sablier filamenteux.


Tu provoques des lignes simples et imprévisibles. Même si t’as du flair, c’est ta conscience qui parle aux chiens, pas ton flair. Même si une-bête-qui-voit habite ta tête, tu provoques des rapports homo sapiens, des histoires sans corps ni cris. Des plis que j’éprouve pour vérifier comment tu existes, si tu existes. Je regarde si tu meurs ou pas.


Tu m’évoques autre chose que ce que tu fabriques.


Tu m’évoques la disparition. C’est sûr, y a un devenir bête auquel tu t’es refusée par lâcheté. T’es partie, contrite, en refus. Il faut parler comme une bête à une bête, pas autrement et c’est par ce genre de relation qu’on obtient une belle vue sur le très mouvementé sablier filamenteux (paysage très marin). Le vrai respect, c’est de parler comme, pas d’ailleurs mais depuis l’autre. On ne se fout pas de la gueule du gens, on lui parle. Art populaire, accès direct sur la bête, à laquelle tu t’es refusée, petite. Et si le gens cause pas, c’est parce qu’il n’est pas assez bête, on négocie avec les plis de la vague pour surfer et jouir du vide.


Y a pas de choses, y a que des pertes.

Y a pas de gens, y a que des pertes et des liens crevés dans l’espace.


Comme le ti chat.


Alors je repars vers là où j’étais pas (pas possible autrement à cause du sablier hyper filamenteux).


C’est drôle. Faut rire, faut rire et avancer. Ouais, faut rire et regarder.



Ton viel ami.






IN "L’AMOUR EST UN ART POPULAIRE", CHAPITRE D’UN ENSEMBLE A PARAITRE AUX EDITIONS CENTRIFUGES.



Mathieu Brosseau


On retrouve l’ensemble des contributions ici.

22 août 2014