Benoît Vincent | L’homme de paille

Lyon m’ennuie avec ses immeubles sans queue ni tête, mais lorsque je rentre de, je passe par le défilé du Robinet, à Donzère, ville célèbre pour son maire-ministre « traître », honni par les uns, haï par les autres, mais pour quelle raison, finalement ? De nouveau élu avec plus de 61% des voix, il est conforté à son poste : doit-on en conclure qu’il n’est pas un mauvais maire ?

(Il est encore loin, ceci dit, des 100% des voix obtenu(e)s par le maire de Grignan, à quelques kilomètres d’encablures, autre ministre d’ouverture — sous Michel Rocard cette fois — la marge de progression reste importante.)

Quoiqu’il en soit, Lyon m’ennuie. Je ne comprendrai jamais cette ville. Son métro sombre, son tramway inutile, son accueil froid, sa cuisine trop grasse, et ses quartiers défaits, présentés en vrac, ses espaces gâchés, ses zones blanches nombreuses, cette couleur marron omniprésente, cette collusion inlassable entre « la colline que prie » et « la colline que travaille » qui fournit les heures de gloires d’un catholicisme de gauche qui m’ennuie au plus haut point [1].

Quoiqu’il en soit, je traverse, en TER, l’un des accès réservés de ce territoire : le défilé de Donzère, en son unique voie ferroviaire (une fois n’est pas coutume), coincée entre des falaises calcaires imposantes et le Rhône, falaises où croît la rare Corbeille d’argent (Hormathophylla macrocarpa) ou Alysson à gros fruits, fleuri à cette époque de l’année, touches blanches sur le gris, sentinelles arbitraires et inaccessibles.

Les entrées sont importantes. Un autre jour, je revenais d’autres centres nordistes de décision, et passais par Crest, Saou, Bourdeaux. Et comment par là le paysage se transforme, se mallée, depuis les plaines agricoles, en collines chargées de marnes, de boustrigas et d’épines, des pinèdes rases et pauvres aux landes à spartiers et buis omniprésent. Quand tout à coup, une vache, puis deux, cinq, un troupeau, sur des herbes grasses que ne rechignent pas les orchidées.

Avant plongeon dans l’aridité des fossiles. Et la chèvre. Et pas d’eau.

Plus au sud, tu peux venir d’Albion ou Lure, et leur faîte lourd comme un sein de lavandes, et pénétrer ici par des cols successifs aux noms évocateurs : Reychasset et son permafrost plein de plantes polaires, Perty, avec l’accent tonique [peR’ti], Macuègne, Homme Mort, ou d’autres plaines — viticoles cette fois — par Piégon, Rochegude, le paysage varois de Saint-Restitut, ou des gorges vertigineuses de Trente-Pas ou de Valouse, et les ponts du Rhône, somme toute assez rares (et récents) comme ce fameux Robinet qui était l’un des premiers passages sur le Rhône (pour Viviers)... et à l’est ce sont les routes de l’Italie, par diverses gorges, l’Eygues, l’Ennuyée, l’Ouvèze, pour les Alpes, et où partout passa Hannibal — des témoignages en attestent partout.

Les entrées sont importantes, car elles sont le moment où vibre en toi ce qui délimite ton pays — ce sont de frontières intérieures, subjectives (mais les frontières ne sont-elles pas toujours subjectives ?). Ce pays se conquiert avec âpreté, c’est-à-dire avec la patience de ce que le paysage bouscule. Comment en effet faire œuvre d’humain, là où la nature impose tant de langages ? Toute une typologie des sols, des reliefs, des végétations, chacune son arbre, des saules et peupliers du fleuve, aux chênes blancs et pins sylvestre du nord, aux pins d’Alep et chênes verts du sud.


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Lyon... ne présente cet intérêt que de te détourner de ton propre moyeu, de te faire sortir de la boucle infernale qui est aussi ton petit autel permanent (il n’est pas souhaitable de demeurer à résidence perpétuelle), ta roue de hamster. Mais Lyon ne propose pas la coquille vide aux tissus tendus comme le peut faire Paris par exemple (bien que dénuée de sens et pétrie de postures aussi inutiles que fictives), la ville est douée pour te renvoyer d’autant plus vite là d’où tu viens...

Mais je vais partir, moi. Je vais quitter ces lieux : j’ai donné, beaucoup donné, et certainement beaucoup reçu de cette expérience, j’ai accompli cette démarche de revenir aux “racines”, de revenir dans mon village natal, de croiser ces visages familiers et fantomatiques à nouveau (et fantomatiques parce que familiers), j’ai, je crois, épuisé l’ensemble des dimensions possibles de l’intégration, de l’exploration et de la dérive et je constate, au terme de ce parcours, que j’ai finalement laissé peu de traces ici — et c’est très bien comme ça.

Un activité laborieuse est constituée d’un mélange de résilience et d’éphémère, tout comme elle peut être mêlée d’échec ou de haute lutte. L’activité (d’une association, d’un commerce, d’une ville) perdure comme à l’insu de ses rouages — les gens (associés, commerçants, citoyens).

Je vais partir, je vais quitter la région, et qu’est-ce qui me retient ici ? Cette vision, cette seule donnée sensible, ce minimum vital, et peut-être l’unique unité de mesure du territoire : le paysage.

Oui, c’est oui ce paysage que j’aime, c’est lui qui me permet de me dissoudre, c’est lui qui me soutient et m’anime.

On écrira ce qu’on voudra du paysage (les livres aujourd’hui abondent), cette matière intermédiaire, complexe, infiniment liquide qu’aucune théorie (à ma convenance en tout cas) ne puisse étreindre, c’est oui le paysage qui sert de clef ici (et ailleurs probablement [2]).


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Les espèces végétales qui poussent en un lieu donné peuvent former des communautés : des groupes qui ne ressortissent ni de leur caractères généalogiques (ce ne sont pas nécessairement les genres et espèces d’une même famille), ni de leurs caractères économiques (le champ de céréales, la forêt de production), mais de leurs caractères écologiques : leurs besoins “triangulés” en : nature/structure du sol, eau, sels minéraux, lumière. Ces communautés électives, les associations, s’emboîtent en unités plus grandes, et chacune peut être nommée (c’est la matière de la phytosociologie) ; elles forment ensuite des nouvelles unités supérieures : les tessélas (un état dans une série de végétations : de la dalle nue à la forêt par exemple), et celles-ci s’imbriquent en “chaînes paysagères”, les caténas.

Le paysage est l’ensemble de ces caténas, et il apparaît ainsi comme redevable aux primo-occupants que sont les végétaux. Si je précise ces notions très abstraites, c’est afin de pointer le lien très fort qu’il existe entre une fiction (c’est-à-dire un “individu” qui s’agite sur un territoire) et la plante qui ne saurait, elle, n’être qu’un seul individu (d’autres études en attestent, relayée par Francis Hallé par exemple).

Dit autrement, nous ne serions que l’ensemble des paysages que nous avons traversés.

Qu’est-ce qu’un être humain ? Un élément naturel (au même titre que le grain de quartz, le tigre du Bengale, la voie lactée ou l’arbre à perruque) ayant subi une légère et malheureuse mutation l’ayant porté au langage, et cette mutation aussi terrible que vorace a ouvert, en lui, le coffre aux fictions. Ce qu’est un être humain : un fagot de fictions. Un homme de paille [3].


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L’homme de paille s’apprête à partir. Tantôt fantoche tantôt épouvantail, aujourd’hui il n’a plus rien à dire, plus rien à couvrir. Plus rien à masquer. Plus rien à déjouer.

Je vais devoir donc apprendre un nouveau lexique de plantes. De nouveau, caresser de nouvelles végétations qui ne communiqueraient d’abord pas.

Je devrai sourciller, puis lever le doute en chaque recoin du nouvel espace. Tisser de nouvelles passementeries. Me rebattre de nouvelles sornettes et balivernes. Inventer du trémail, racler et balayer les arbres et les pierres d’angle. Et recoudre et nouer et suturer les pans de ces nouveaux espaces délimités, s’en vêtir, raconter des histoires, vivre.


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Arriver, rentrer, revenir, partir : ces opérations, pour peu qu’on accepte l’idée qu’habiter c’est toujours à défaut de maison, ces opérations sont la même opération.

En réalité, on n’habite jamais. On ne fait que dériver, plus ou moins lentement, plus ou moins bruyamment, plus ou moins frénétiquement, comme tout chose ici-bas, et cette dérive chagrine le temps. L’annule. Il n’y a plus de temps dans la dimension qui associe par notre œil la biologie au paysage, il n’y a que le circadien (l’éternel retour). Comme dans le mythe, la musique, la poésie, seul le rythme existe ; seul le cycle (le rond, la spirale, la sphère) éploie l’espace.

Benoît Vincent


Benoît Vincent est botaniste et auteur. En 2012, il publie Genove, villes épuisées, né de séjours prolongés dans la ville de Gênes en Italie. Il est membre actif du Général Instin et coanime la revue en ligne Hors-Sol. Son site :www.amboilati.org.

Benoit Vincent sur remue.net

Benoît Vincent - 19 juin 2014

[1Je me suis rendu très souvent à Lyon, en tant que chef-lieu de la région Rhône-Alpes dont dépendent nos marches : sud de l’Ardèche et sud de la Drôme tournés vers le sud, exagérément méridionales pour un centre de décision bourgeois et froid : je pointe ici l’appartenance. Comment découper des entités territoriales qui puissent être coupées de leurs racines culturelles ? Je crois qu’existe une région méditerranéenne non littorale, qui regrouperait une part de ces départements, part du Gard, part de Vaucluse, part des deux Alpes, Haute et Basse. Le débat actuel (perpétuel) de redécoupage des régions dessine les mêmes erreurs que la réforme de 1960-82.

Ceci étant dit, il y bien évidemment des endroits qui me plaisent à Lyon (comme partout d’ailleurs), comme la Guillotière (rue de Marseille !), le quartier Saint-Jean et quelques autres endroits, Villeurbanne, par exemple, aussi étrange que cela puisse paraître ; mais je me fais fort de glisser cela dans une note.

[2En relisant ces pages, je me remémore deux expériences récentes, comme j’étais venu dans ces terres. Une fois en allant chez René en passant par la route de montagne entre le Poët-Laval et Aleyrac (pas loin de Chabotte, qui appartient à la commune de Rilleux-la-Pape) : sur une piste qui défonçait mes pneus (ici on dit peuneus) et mes carters, j’ai subitement eu une fulguration d’appartenir à ce territoire, à cette maigre chênaie blanche aux pieds de thym ; c’était comme tomber amoureux : tout s’évidence ! Une autre fois en quittant René pour aller plus au sud chez Hélène (pas loin du val des Nymphes, lieu de culte païen), je suis allé voir mes marnes blanches ; c’était le moment de la Pyrole du Buis. Ce petite papillon chocolat velouté bordé d’une marge nacrée, était arrivé du nord, de la Suisse via l’Alsace et était à présent en Drôme : il n’y avait plus un buis feuillé. Des cadavres partout ; c’était comme la mort ; c’était la mort.

[3Je pensais, cherchant ce terme, à l’épouvantail du Magicien d’Oz — je ne savais plus exactement quel était son problème, à lui. Puis je venais de lire l’extraordinaire Comment élever votre Volkswagen de Christopher Boucher, qui débute précisément sur la mort du père du narrateur, dont l’Arbre à Infarctus est venu arracher les fictions de son cœur. Pas une image serait mieux choisie, plus signifiante, pour décrire ce que je cherche péniblement à décrire ici.