L’Incendie, de Tarjei Vesaas

L’idée d’éclairer un texte dont la matière est délibérément obscure serait paradoxale, peut-être même délictueuse. Ce qui vit dans l’obscurité ne demande pas à être porté à la lumière, laquelle en plus d’être agressive pourrait se révéler inutile, comme si l’on braquait un projecteur à l’endroit où la bête a fui. Dans La Femme qui tremble, Siri Hustvedt a parlé comme d’une chose précieuse des écrits qui offrent une résistance. Il se trouve qu’elle est Norvégienne, comme Vesaas. A croire que les tempéraments nordiques sont formés à rude épreuve. Bien des choses peuvent nous résister, mais en matière de roman disons que la première et peut-être la principale, c’est le langage, autrement dit la matière dont le livre est fait. Langage, c’est-à-dire aussi images, tableaux ou scènes, si par là on veut bien voir l’aboutissement, le couronnement d’une construction ou le point d’orgue d’un cheminement. Images qui se détachent dans l’espace comme des sons, tandis que l’histoire continue, avance comme elle peut.

L’Incendie est un roman déconcertant à plus d’un titre (saluons au passage la qualité de la traduction, réalisée par le grand et prolixe spécialiste de la littérature scandinave qu’est Régis Boyer). Si sa langue résiste, ce n’est nullement en raison d’un hermétisme ou d’une complexité, bien au contraire. La langue est plutôt rugueuse, d’une matérialité âpre ou âcre, notamment dans les dialogues, parler mal dégrossi, tenu par des personnages qui le sont tout autant. Mais cela ne serait pas grand-chose si l’incompréhension ne se logeait entre chaque phrase comme entre chaque corps ou chaque geste. Un personnage énigmatique nous conduit au sein de cet univers peuplé de questions, d’appels et de refus, de visions épouvantables dignes des pires cauchemars, parfois de douces accalmies, toujours brèves et jamais loin de tourner en leur contraire :

« Il était tellement épuisé qu’il ne fit que s’écarter, en titubant, de la chaussée, entre des fourrés invisibles et des pierres, assez loin à l’écart pour que les phares des voitures qui passeraient le laissent en paix... et là, il s’assit au hasard. Il y avait quelque chose qui faisait comme un dossier, il s’y appuya. (...)
Il y a quelque chose.
Qu’est-ce qui se passe avec ce dossier ?
Il restait assis, immobile, mais une incroyable pensée se mit à le faire frissonner intérieurement.
Cela devint une certitude :
Son dossier : ce n’était pas une pierre ou un grossier tronc d’arbre. Il sentit que ce sur quoi s’appuyait son dos était également un dos. Il était vivant, ce dossier. Il s’en assurait au fur et à mesure, bien qu’il n’eût ressenti aucun mouvement. »


Depuis que l’on s’interroge sur cette pratique méconnue qu’est la lecture, nombre de voix ont pu dire combien déterminante était l’attente du lecteur dans le processus de compréhension qui est le sien à mesure qu’il découvre les mots qu’il a sous les yeux. Que se cache-t-il derrière cette phrase, où ce verbe cherche-t-il à me conduire, quelle est cette sensation que j’éprouve au contact de cet attribut, etc. C’est d’autant plus vrai avec la narration : le livre ne doit-il pas démontrer qu’il peut tenir la promesse qu’il nous fait ? Vers la fin de L’Incendie - mais sans doute avez-vous déjà compris que ces notions de début et de fin, si elles fonctionnent encore, n’ont plus vraiment de rôle - on peut lire ceci :

« Que faut-il faire quand il semble que le monde entier soit un œil qui vous fixe ?
Promettre, promettre. Pour avoir la paix. »


Parole qui résonne avec une grande justesse, mais dont on ne peut interroger la signification qu’elle revêt dès lors qu’on l’applique à l’ouvrage dont on la tire. Nous sommes ici dans le domaine de l’informulé, domaine de prédilection de Vesaas (lisez Le Palais de glace, par exemple), aussi est-il impossible de dire quelles promesses cet incendie fait-il lever, sauf peut-être celle de sauver les vies que le feu menace. Oui, cela fonctionne, cela existe, tout n’est pas obsolète ou caduc, nous pouvons encore nous appuyer sur quelques corps solides mais au-delà de ces haltes, de ces pauses, le vrai semble plutôt du côté d’une dérive inévitable et inarrêtable, comme si le livre était un corps ou un tronc emporté dans un flux et que la résistance dont je parlais tout à l’heure empêchait de détacher telle ou telle partie ou moment, le texte étant un tout où je cherche à m’inscrire, quel que soit son horizon ou son absence d’horizon, la lecture un pacte diabolique dont je ne peux espérer sortir avant d’avoir touché la fin, fût-elle tout sauf conclusive ou rassurante.

Le langage nous aide à y voir clair, dit-on, et c’est sans doute en partie vrai. Que penser du sentiment éprouvé par l’animal qu’on abandonne dans la nature ou dans un appartement quand on sait qu’il ne peut pas même se dire qu’on l’a abandonné ? Jon est le héros de L’Incendie. Ce personnage est envoûté. Qu’est-ce à dire ? Que le réel ou le monde exige de lui qu’il y prenne part et qu’il y trouve une place. Rien là que de très commun, mais s’il y a lieu de parler d’envoûtement c’est que les choses qu’il fait lui semblent dictées par une voix dont il se défend mais à laquelle il obéit quand même. Connaît-il des moments de lucidité ou de désenvoûtement ? c’est difficile à dire. Et pourtant il est certain qu’il regrette ou qu’il s’étonne d’avoir cédé. Deux voix comme deux entités cohabitent, la mauvaise prenant le pas sur la plus faible jusqu’à se retirer une fois son but accompli. Et alors ? Alors Jon ne peut que se dire qu’il a quelque chose dans les oreilles qui lui fait faire n’importe quoi. Moment de lucidité peut-être, mais la magie persiste, le monde ne cesse de lui présenter des énigmes, de lui tendre des pièges. En un sens c’est bien l’aventure, c’est bien une saga ou un conte, la saga d’un homme seul et désemparé, étranger au monde dont il est, par ce fait même, le témoin privilégié, le héraut dont on désire la présence et la mort, car celui qui a vu ou qui sait doit mourir, même s’il n’y comprend rien et qu’il ne sait guère plus que bafouiller. Ici marcher et bégayer, voir et entendre, sont un seul acte, une manière de fuir et de combattre, de répondre à l’appel de son nom. Son nom ?

« - Tu portes bien un nom ?
- Jon, dit-il. »


Mais qui dira ce qu’il vaut encore, après ce qu’il a vu et entendu, car il sait maintenant qu’il y a des noms qui veulent disparaître dans les trous des fourrés, des noms qui disent non, qui ne veulent être ni dits ni parlés, encore moins criés ou hurlés. Bloc de refus autour duquel s’agrègent les mots de la littérature ou de ce qui en tient lieu quand celle-ci s’affronte à ce qui la défait et l’exhausse, la pousse à sa limite. La lecture de L’Incendie représente une épreuve dont on sort en partie changé, content d’en être sorti tout en sachant qu’on n’oubliera pas. On y repense avec un reste d’effroi tout en songeant avec une incrédulité admirative à celui qui a fait ça, car même si on « sait » que le lecteur n’est pas tout à fait pour rien dans le livre qu’il lit, on sait aussi qu’un abîme sépare l’écriture de la lecture, l’écrivain du lecteur. L’aura de Vesaas va croissant, il est temps d’entrer dans son rayonnement.

à lire aussi, sur La barque le soir

Pascal Gibourg - 24 juin 2014