Maria Gabriela Llansol, Une voix fulgor

Je crois que la lecture est l’acte sexuel par excellence. Elle pénètre, traverse, transsubstantie.

Maria Gabriela Llansol.


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Vous connaissez ?

Non ? Alors j’espère vous donner envie de la lire.

On devient une aficionada, un aficionado de cette écrivaine portugaise, comme on l’est, par exemple, de Malcolm Lowry.

Il y a vingt ans exactement, je découvrais Un faucon au poing sous-titré Journal 1, aux éditions Gallimard.

Un autre livre existait que je lus aussitôt, Les errances du Mal, aux éditions Métailié, puis plus rien.

Llansol ne se « vend » pas, du moins de nos jours. Bref.

Au Portugal, j’achetai une dizaine de ses livres, mais ne connaissant pas la langue, je me contentai d’en effleurer le papier, de goûter les sonorités des mots, ayant appris le b-a ba, heureuse déjà d’avoir une image d’elle auprès de moi.

Depuis 2009, le miracle a lieu : les éditions Pagine d’Arte, sises en Suisse, dirigées par Carolina Leite et Matteo Bianchi, publient livre après livre, la grande œuvre de MG Llansol. Le quatrième livre paraîtra à l’automne Où vas-tu drame-poésie ? Trois autres sont disponibles, dans la collection « ciel vague ». Élégant format rectangulaire, beau papier, impression parfaite pour ces livres aux lignes irrégulières, ponctuées de longs tirets qui disent l’impossibilité de clore le cheminement de la pensée dans le corps de l’écriture. « Le texte suspend le sens, en attendant de dire vrai. »

Complètement atypique, l’œuvre de Llansol est au croisement des genres et aux confins des mondes. Les voix de la poésie et de la philosophie, si proches, dialoguent avec les objets et les lieux du quotidien.

Trois volumes sont intitulés « Journal », mais, au fond, l’œuvre entière n’est que déambulation dans le vivre et le penser. La littérature est une en-quête qui se poursuit entre dedans et dehors, entre soi et monde.

Difficile, Llansol ?

Complexe oui, mais étrangement familière. Libérant notre esprit et secouant notre carcasse par sa démarche absolument libre, faisant de l’espace du livre un lieu de conversation, où le proche côtoie l’étranger, redécouvre sans cesse ce qui est sous nos yeux, fait dialoguer le visible et l’invisible.

 « Tout être est détenteur d’une possibilité d’accroissement », à partir de lui-même, des autres, de la vie même, c’est le principe spinoziste que Llansol pratique avec bonheur.

Les livres sont désormais des expériences à vivre. La pensée et la sensation sont sœurs jumelles, et cela produit une voix qui n’a pas d’équivalent.

Cette voix parle à l’oreille. « J’écris sans romantisme, sans drame ni consolation. »

D’où vient-elle, pourquoi est-elle si audible, si rauque et tendre ? D’où vient que je l’entends comme une voix familière, une voix aimée ? Maria Gabriela Llansol écrit comme on fait une traversée, un voyage perpétuel. On ouvre les livres et on entend la voix assise sur un muret au soleil, la voix d’un livre, la voix du carrelage blanc, la voix qui converse avec un ami, la voix de la musique de Bach, la voix qui « déploie le châle bleu de la pensée », la voix venue de « la cuisine tout en fenêtres ».

Une voix d’amitié profonde.

 « Des oliviers surgissent soudain sur une colline, et amplifient le texte. »

Lire Llansol, c’est entrer en relation avec le corps du vivant. Le corps d’un être humain, d’un animal, d’un arbre, d’une hirondelle ou du ciel bleu de Sintra où elle a vécu, hormis un long exil de vingt ans en Belgique entre 1965 et 1985. La sensation est si palpable dans l’écriture de MG Llansol que la pensée la plus ardue prend corps. Telle l’eau entre les doigts, elle s’échappe et nourrit dans le même temps. Un corps fait de temps et d’amour. Rarement écrivain aura autant rendu poreux les champs du vivre et du dire. Faisant histoire de tout. Dans les livres de MG Llansol, chaque geste, chaque seconde, chaque minuscule événement sont une aventure et une interrogation.

« Lorsque j’écris, je sens mes parties intimes dans ma main, et la nostalgie qui, finalement, est aussi absence de pouvoir _____ se défait et c’est alors que s’ouvre la scène sans coutures, bien qu’interrompue, de notre conversation. »

Les titres des livres, mystérieux, aimantent le désir et la curiosité. On peut ouvrir un livre au hasard, une phrase surgira, brûlante, qui nous conduira par le chemin. D’autres phrases resteront obscures, jusqu’à ce qu’un jour, elles s’éclairent. La littérature ici fulgure comme la beauté, noire et solaire. On s’y perd et on s’y retrouve.

« Il n’y a pas de littérature. Quand on écrit, seul importe de savoir en quel réel on entre, et s’il y a une technique adéquate pour ouvrir un chemin à d’autres. »

Lire MG Llansol est une expérience. On ne finit pas un livre, on le poursuit, il nous poursuit. Nous sommes à la fois dans le présent le plus limpide et le plus simple, et dans la compagnie des grandes figures de l’Histoire et de l’art.

En réfutant la convention du temps linéaire et chronologique, en écrivant par surimpressions, Maria Gabriela Llansol fait se rencontrer la fiction et la réalité. Alors, le livre, ou, plutôt, la lecture crée une réalité augmentée. Elle n’écrit pas sur le monde mais par le monde et le langage. Relevant, associant, reliant faits de la vie et faits de la pensée qui construisent une maison neuve où pleinement habiter. C’est merveilleux, comme la forêt d’un conte initiatique où, épreuve après épreuve, nous voyons à quoi nous ressemblons vraiment, qui nous pouvons être.

« Je devrais voyager plus souvent, franchir des portions de territoire et, surtout, sentir la brise du mouvement. Les voyages sont des mouvements ouverts à toutes sortes d’états affectifs [•••] La neige m’émeut et me rend aiguë __ tout me paraît très ancien ou en réserve pour plus tard. Je regardais travers elle sans autre raison que de voir, mais subitement elle m’a servi de prisme optique. »

Certes la littérature se lit page après page, mais elle s’organise, dans la tête des lecteurs, par juxtapositions récurrences superpositions analogies. Dans le corps des livres de Llansol, elle se brode et s’ajuste pièce avec pièce. Le tissu de nos vies ne s’écrit-il pas ainsi, par accélérations subites, ralentissements, bonds en avant, retours en arrière, mémoire et intuition, instinct et raison ?

Nouvelle forme romanesque dont l’approche est entièrement poétique, l’œuvre est une réappropriation de la vie, où présent, passé et futur se conjuguent en un temps absolu et provisoire.

Lire Llansol, c’est aller à la rencontre de notre voix secrète, celle qui parle dans l’ombre, dans les rêves, les doutes, la solitude, le bonheur. Cette voix est la voix de l’enfance qui a perduré, la voix de l’émerveillement et de la découverte, une voix de questions qui ne connaît pas les réponses, une voix aimante et nue.

 « Le texte est la joie qui m’attend dans le langage. »

Des figures de l’art et de la philosophie la traversent, Spinoza, Bach, Socrate, Nietzsche, Rilke, Rimbaud, Pessoa, Dickinson, Musil, Levinas, Ibn Arabi... Elles côtoient les voix des proches, des animaux, de la chatte, du paysage, des maisons, des villes, de la rue, des arbres, tout aussi importantes. Le quotidien est l’exceptionnel, la connaissance est le mystère, l’intellect est le corps. À équidistance de tout et de chacun, Maria Gabriela Llansol refait de la littérature le lieu de la genèse.

 « Je suis venue pour récupérer mes pas - et partir à nouveau »

N’est-ce pas ce qu’on fait sur cette terre ?

Claudine Galea


Œuvres

Finita Journal II, Enquête aux quatre confidences Journal III, Le jeu de la liberté de l’âme – L’espace édénique aux éditions Pagine d’Arte.

À paraître en septembre 2014 : Où vas-tu drame-poésie ?.

Un faucon au poing Journal I, Gallimard.

Contes du mal errant, Métailié.

La foudre sur le crayon - Hölder de Hölderlin - Cantilène, éditions Les Arêtes.

29 juin 2014