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Les ateliers d’écriture ? En animer ?

par Ingrid Thobois, en résidence à la Croix-Rouge (Paris XI),
dans le cadre du dossier transversal ateliers d’écriture en résidence.


Les ateliers d’écriture ? En animer ?


……

À l’origine, j’étais franchement sceptique. Méfiante à l’égard de ce que je prenais pour un phénomène de mode. Mais comment juger avant de m’y être essayée ? Un atelier d’écriture, très bien, d’accord, pourquoi pas, allons-y. C’est mon ami écrivain Hubert Haddad qui m’avait proposé la chose. C’était à la faculté Diderot, Paris 7. Auprès d’étudiants et de personnels de l’université. Une séance hebdomadaire pendant 10 semaines. J’avais proposé le thème de la « nouvelle ferroviaire ». Aujourd’hui, on peut les lire ici, ces nouvelles, tout en bas de la page :

http://www.ingridthobois.com/spip.php?rubrique11

Cet atelier à Paris 7 fut une formidable expérience. Et depuis, l’animation d’ateliers d’écriture est une des ramifications de mon métier. Quatre ans après l’atelier à Paris Diderot, je dirais ceci : un atelier d’écriture, ça ne veut rien dire. Un atelier d’écriture, c’est comme tout : c’est ce que l’on en fait. Personnellement, j’ai choisi de placer mes ateliers sous le signe de la proposition, de l’invitation. Loin de moi l’idée de l’enseignement. Un atelier est à mon sens une invitation à un partage d’expérience. C’est un peu comme sauter en parapente accroché dans le dos d’un instructeur (ou l’inverse ? Je n’ai jamais fait de parapente). Ce n’est pas regarder faire. C’est faire avec. C’est, pour revenir à ce que je connais mieux, jeter au milieu d’un lac des personnes désireuses d’apprendre à nager. Et les aider à traverser, éventuellement en les équipant de bouées, quoi qu’il en soit en nageant auprès d’elle, en observant et en guidant leurs gestes, en les soutenant mentalement, moralement, en les aidant à respirer doucement.

L’enjeu premier étant de donner confiance à celui qui doute, surdoute, et serait bien tenté, sinon, de rester au bord de l’eau, au bord d’écrire, au bord de soi. Je connais très bien ça. Quand j’anime un atelier, j’aide des personnes qui veulent mais souvent craignent d’écrire. Mais ce n’est pas seulement d’elles qu’il est question. Il est aussi question de moi. De ce que je connais très bien, moi. De l’intérieur. La peur d’écrire, parfois. À les aider, eux, je m’aide moi. L’altruisme, je n’y crois pas. La circulation à double sens, si. Et même beaucoup. Et même, je ne crois qu’en cela.

Je dirais aussi : l’écriture n’est que rencontre : avec les mots, avec les autres, avec notre part d’ombre, avec un lieu, ses mythes, son histoire, ses habitants, ses espoirs, ses joies, ses choix, ses renoncements, ses déceptions. Tout ceci constituant le dénominateur commun de l’imaginaire. Écrire, c’est réinsuffler du sens là où la vie, parfois, s’est montrée étourdie, tisser de la poésie en croisant les surprises, étonner le sens en arrivant dans son dos, le faire sursauter d’une nuance qu’on n’aurait pas osée, sinon. Faire advenir. Démanteler la raison avec application. Défaire la langue pour tricoter rires ou larmes dans la stupeur d’un mot qu’on n’aurait pas cru capable de ça. Le plus difficile, ce n’est pas toujours d’écrire, c’est parfois d’oser écrire.

Le thème d’un atelier d’écriture est un prétexte, mais il se doit d’être un beau prétexte, et surtout un prétexte qui ouvre le champ le plus large possible à l’imaginaire, bref, un prétexte gigogne.

Au sein d’un atelier, l’écriture collective croise l’écriture individuelle, et ce faisant elle la libère. Des uns aux autres, on se prête des outils légers comme du vent pour mieux faire advenir ce qui habite chacun. Inventer, c’est rêver et se souvenir. Et voilà que soudain, on écrit. À cloche-pied au-dessus des empêchements, on s’étonne soi-même. Guidés par l’envie de marier les mots, une histoire se déploie sur le fil du réel et de l’imaginaire. Un espace de liberté s’ouvre avec la phrase : trajet le plus direct possible du ressenti au geste décrire, aller simple du mot à l’infinie fiction.

Bref, je conçois l’animation d’un atelier d’écriture comme une main tendue vers celui qui, par sa présence, exprime son lien à l’écriture - que ce lien consiste dans la pratique de l’écriture, ou dans son empêchement, il s’agit toujours d’un lien. Mon rôle, au cours de chaque atelier, est d’aider les « écrivants » à atteindre leur objectif, ou celui défini collégialement au sein du groupe.

Je ne me pose ni en « enseignante d’écriture », ni, bien entendu, en « référence » littéraire. J’écarte au maximum les bords d’une heureuse déchirure. Et qui veut plonger plonge. Si, de facto, je ne peux faire abstraction de moi-même et de ma pratique (puisqu’en atelier, je dis « vous » mais je dis aussi « je »), c’est dans son acception artisanale que je la propose en « exemple ». Pas un exemple à suivre. Juste un exemple. Un état de fait posé sur la table, à disséquer à loisir. À partir de ma façon de faire, à partir de mon positionnement, les « écrivants » au sein d’un atelier se situent, prennent ou rejettent, en tout état de cause réagissent et concoctent leur propre potion.

S’il m’arrive de convoquer des auteurs au sein d’un atelier, c’est surtout par rapport à leurs diverses conceptions de l’écriture, et à la diversité de leurs pratiques. Ce n’est jamais à titre d’exemple. Je trouve important de montrer la diversité de ce processus qui est non seulement propre à chacun, mais aussi propre à chaque texte. Je veille à ne surtout pas enfermer l’écrivant dans des dogmes. Je veille à ne pas laisser planer au dessus de leurs têtes des ombres (trop) impressionnantes. L’écriture est un acte de liberté, y compris à l’égard des textes de référence. Parfois, quand on écrit, mieux vaut oublier un temps (un temps, naturellement ) tout ce qu’on a lu.

Lorsqu’une chaîne très fine s’emmêle et que l’on peine à dénouer le nœud, on utilise une aiguille pour desserrer les mailles de métal. Voilà, au sein d’un atelier, c’est cela, ni plus ni moins, que je fais. Je propose aux « écrivants » de leur prêter cette aiguille, la mienne, d’abord, puis chacun a la possibilité de façonner la sienne : en allant à la rencontre de son imaginaire, de ses envies, de ses impératifs intimes…



Ingrid Thobois

6 juillet 2014
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