Pascal Gibourg | Pessoa non grata

Si l’on est d’accord avec cette idée selon laquelle la modernité est cet âge qui a réinventé la solitude, alors Pessoa est l’écrivain moderne par excellence. Le document sur l’âme humaine que constitue Le Livre de l’intranquillité n’a pas d’équivalent en raison de sa beauté et de son intransigeance, de sa profondeur et de sa froideur ou indifférence, comme s’il eût fallu refroidir le corps pour pouvoir mieux l’ausculter, le sonder, trancher dans son épaisseur pour mettre à nu ici un nerf, là un muscle, ailleurs une sensation anormale, un organe non répertorié (l’âme est un corps et le corps n’est rien d’autre qu’une manifestation de l’esprit). On a beaucoup parlé de ce livre [1] mais comme tout grand livre il est inépuisable. En reparler c’est s’engager à le « retraduire », non pas l’ensemble, mais quelques fragments seulement, prélevés selon notre caprice ou le hasard qui parfois fait bien les choses. Traduire au sein d’une seule langue - celle dans laquelle il m’est donné de lire ce livre, le français : comme il est commode de recouper sous un seul terme tant de chants différents, de musiques, de rythmes et de corps étrangers les uns aux autres. Toutes les langues devraient pouvoir se faire entendre au sein d’une seule, et j’inclus là toutes celles qui ont disparu et vont bientôt disparaître, j’inclus l’infinité des langues dans chacune d’elles et je dis que sans cette opération une langue ne peut tout simplement pas exister, atteindre à la vie. Pessoa écrit : « Je n’écris pas en portugais. Je m’écris moi. » [2] (p 421) Une langue intraduisible, non pas pure ou idéale mais justement si impure si étrangère si impropre à elle-même tout en étant la seule qui soit idoine à son « je » qu’on s’étonne de la comprendre, si on la comprend, bien que ne doutant pas de ce qu’elle remue en nous, de cette étrange familiarité qu’elle crée tout en revendiquant sa différence. Devant une prose si belle et si exigeante on se prend à douter de l’être qu’elle prétend révéler, sachant que rien n’est moins littéraire qu’une confidence ou un aveu, et que rien ne l’est plus qu’un masque savamment dessiné et fièrement porté - fût-il celui d’une loque, d’un matelas crevé. Est-ce que Pessoa n’a pas choisi de se montrer à nous sous une forme qu’il savait pouvoir nous toucher, une forme accessible et même étonnamment généreuse, et qu’on pourrait même dire, au vu de l’étendue de sa reconnaissance, matricielle ? Je me suis longtemps demandé ce que c’était que la réalité, et je continue de le faire, même après avoir lu ces phrases qui semblent émises d’ailleurs, d’un endroit où personne n’est allé en dehors de lui : « C’est ce qu’il y a de commun dans les sensations qui forme la réalité. » Pensée vertigineuse, tout de suite suivie de sa conséquence : « C’est pourquoi notre individualité, en ce qui concerne nos sensations, ne se trouve que dans leur partie anormale. » (p 356) Les sensations forment un grand corps commun, quasi-universel, et c’est le monde réel dans lequel on vit, celui qu’on qualifie de réalité. Ce grand corps aurait des parties cachées ou des parties proéminentes, quasi-monstrueuses. En elles résideraient les individus. En l’une d’elles logerait même Bernardo Soares, alias Fernando Pessoa, tout du moins dans les moments où il fait preuve d’un talent d’exister singulier et individuel, à nul autre semblable. Cet être n’existe donc qu’à condition de n’être pas réel ou d’opposer à la réalité une sensibilité n’ayant rien de commun avec celle d’autrui. C’est pourquoi s’impose l’idée que Pessoa est masqué. Et nous l’aimons comme tel, même quand il va jusqu’à dire qu’il ne veut pas de notre amour, que notre amour n’existe pas, qu’il ne peut pas être. Ce qui prouverait qu’il ne lui est pas destiné et qu’on s’est bel et bien trompé.


« Des amis ? Pas un seul. Des connaissances, tout au plus, qui s’imaginent sympathiser avec moi, et qui éprouveraient peut-être de la peine si je passais sous un train et qu’il pleuve le jour de l’enterrement.
Le prix, bien naturel, qu’a reçu mon éloignement de la vie a été de susciter chez les autres une totale incapacité à sentir en accord avec moi. Il existe autour de moi une auréole de froideur, un halo glacial qui repousse les autres. Je n’ai pas encore réussi à ne pas souffrir de ma solitude — si grande est la difficulté qu’il y a à atteindre cette distinction de l’esprit qui permettrait à l’isolement d’être, simplement, un repos sans angoisse. (...) N’ayant jamais découvert en moi de qualités capables d’attirer un être humain, je n’ai jamais cru non plus qu’un être humain puisse être attiré par moi. Une telle opinion serait d’une modestie frisant la niaiserie, si les faits — ces faits inattendus auxquels je m’attendais toujours — ne l’avaient confirmée jour après jour. » (p 509-510)


La frontière qui sépare l’aveu vibrant de la platitude la plus triviale est d’une minceur qui n’a pas échappé à l’auteur de ces lignes. Mais il y a en elles ce petit quelque chose qui fait qu’il faudrait être une pierre pour ne pas se fendre en les lisant, cet accent à la fois sincère et d’un autre monde qui permet à la langue portugaise et à son équivalent français d’abriter cette langue du moi intraduisible qui battait dans ses veines. Ne doit-on pas envisager que cet être qui parle cohabitait avec Fernando Pessoa mais sans se confondre avec lui ? Qu’il était quelque chose comme un organe ou une région organique du corps complet du poète que constituerait la somme de ses 70 et plus hétéronymes mais rien de plus ? Ce texte, ces textes, Le Livre de l’intranquillité — et au-delà chacune des productions hétéronymiques de Pessoa — ne doivent-il pas être envisagés comme l’excroissance d’un corps limité, assailli et peut-être même momentanément perclus de douleur ou d’angoisse, la naissance commandée ou simplement advenue d’un espace où la vie puisse se poursuivre en se disant, en s’accusant, en se dépouillant de ses attributs, images, visions ou sentiments humiliants et castrateurs ? Et comment qualifier l’effet que produit la lecture de certaines phrases ? Il ne s’agit pas à proprement parler de douleur, pas de compassion non plus. Peut-être y va-t-il d’une forme de connaissance, certainement, d’une forme de reconnaissance même, non pas de soi — il ne s’agit pas d’identification, ou bien alors c’est d’un soi élargi, auquel correspond un organe nouvellement poussé, une vibration nouvelle qui nous fait éprouver de l’empathie pour cette partie anormale de soi qui déclare :


« Je suis tombé au centre de gravité du dédain des autres, d’où je me tourne vers la sympathie de personne.
Toute ma vie se résume à un effort constant pour m’adapter à cette situation, sans trop en ressentir la cruauté et l’abjection. » (p 510)


Peut-il y avoir un site duquel s’énonce cette parole, un lieu sur lequel elle prenne appui pour s’élancer, pour s’imposer dans l’espace d’un corps qu’elle informe ou déforme, transforme ? Et peut-on soutenir, comme je l’ai fait, que ce site est universel et matriciel, que toute créature, tout être humain émane de ce lieu — même si, et sinon il n’y aurait pas d’humanité, il est possible de s’en relever et de se tourner vers la sympathie d’autrui, plus souvent qu’on ne le croit, même si c’est là un exercice que l’on peut craindre d’avoir en partie désappris. Qui « on » ? Moi ? Ou bien la vie moderne, c’est-à-dire nous tous ?

Bernardo Soares était sans doute un des masques de Fernando Pessoa, c’est une vérité qui semble acquise aujourd’hui. Seulement qu’était-il pour lui ? Qu’est-ce qu’un masque qu’on ne porte que chez soi, que cache-t-il et à qui ? Il serait plus juste de dire qu’il n’y a rien qu’il ne révèle — aux yeux d’un monde qui est, à condition de n’être pas.

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On prête parfois à des auteurs des pensées qu’ils n’ont jamais nourries ou jamais exprimées. Les rapports de Pessoa avec le romantisme sont contradictoires. Il s’en revendique tout en affirmant prendre plus de plaisir à lire les classiques. Mais cela ne fait peut-être qu’attester le plaisir qu’il éprouve à se rapprocher d’une clarté et d’une objectivité qui lui font défont. Si l’imperfection est au cœur de la sensibilité romantique, toute la question est de savoir sur quel mode elle est vécue.


« Il est humain de vouloir ce qui nous est nécessaire, et il est humain aussi de désirer, non ce qui nous est nécessaire, mais ce que nous trouvons désirable. Ce qui est maladif, c’est de désirer avec la même intensité le nécessaire et le désirable, et de souffrir de son manque de perfection comme on souffrirait du manque de pain. Le mal romantique, le voilà : c’est vouloir la lune tout comme s’il existait un moyen de l’obtenir. » ( p 83)


La sensibilité de Pessoa telle qu’elle s’exprime à travers la voix de Bernardo Soares est certainement déchirée, mais s’il est bien une chose qui la distingue de la sensibilité romantique c’est son rapport au renoncement. Le rêve est pour ainsi dire l’antidote de l’intranquillité mais jamais il n’est question d’atteindre ou de toucher à son irréalité. C’est irréelle que Soares veut la vie, c’est absente qu’il veut la vérité. Nuance qui n’est pas sans conséquence esthétique. Nul héroïsme chez lui, nulle grandiloquence, même si l’exaltation de certains propos de cette prose atomisée tranche sur son fond dépressif, quand ce n’est pas tout bonnement l’humour.

« Ce personnage bien individualisé et imposant, dont les romantiques donnaient par eux-mêmes le spectacle, j’ai tenté à mon tour, à diverses reprises, de le vivre en rêve ; et chaque fois que je l’ai fait, j’ai éclaté de rire, d’avoir eu seulement l’idée de vivre un tel personnage. » (p 83)


Au fond, ses réserves, ses critiques à l’égard du romantisme, sont essentiellement esthétiques. Il ne peut tout simplement pas succomber aux séductions grossières de certains poètes. La soif de démesure, les aspirations naïves ou folles, l’hypertrophie du moi qui va souvent de paire, sont pour Soares des sources d’hilarité. Si par ailleurs il peut se dire triste, c’est d’une tristesse assumée, consentie. Et s’il trouve dans le rêve une porte idéale par laquelle fuir une réalité qui l’ennuie, ce n’est pas en vue d’y trouver une consolation. Car qui consoler ? Le sujet du rêve comme celui de l’écriture n’existent pas ou pas encore, ne le voulant pas, ne le pouvant pas. La rêverie n’est jamais si complète qu’elle ne véhicule un fond d’ironie, la souffrance jamais si bien exprimée qu’elle n’en perde pas un peu de son crédit ou de sa réalité. Le poète est un maître dans l’art du faux, il en arrive à feindre la douleur qu’il ressent vraiment. Et que dire de l’homme qui tourne à l’angle de la rue ? Il a tout de l’incarnation ironique d’un messager de l’au-delà. D’un autre côté, songer qu’il coïncide avec ce qu’il montre serait encore accréditer l’idée d’un miracle. En général, c’est le plus naturellement du monde que l’on fait semblant de ne pas voir les choses ou les êtres, présupposant par là qu’identiques à eux-mêmes ils n’ont que peu d’intérêt. Qu’on s’avise du fait que chacun est un monde en puissance, et l’on demeure stupéfait. S’il y a un romantisme de Soares, il rejoindra certainement celui de Nerval quant à cette question de « l’épanchement du songe dans la vie réelle » — et qu’est-ce que pourrait signifier romantique en dehors de la reconnaissance de cette donnée sensible ? —, mais pour mieux s’en distinguer dans son parti pris d’une observation méticuleuse et presque impersonnelle du monde (« Le binôme de Newton est aussi beau que la Vénus de Milo » écrit-il ailleurs, sous un autre nom). Le comble c’est que la réalité ordinaire ne serait rien sans le rêve qui la traverse ou, à défaut, l’écriture qui s’insinue dans les espaces vacants qu’elle offre à l’observation, attente, espoir, ou juste sentiment de la durée, épreuve du temps, ni passé ni futur mais présent dilaté dans ce qui hésite entre la souffrance de ne pas vivre et le plaisir de ne pas souffrir, la joie d’exister et de sentir que le sang court dans nos veines alors que la saison du renouveau rappelle en nous son spectre annuel qui nous enjoint d’aimer.

Un romantique comptable de ce qu’il perçoit et ressent, tel pourrait apparaître Pessoa, un être voguant entre une métaphysique prétentieuse ou naïve, ridicule sous certains aspects, et un matérialisme décevant quand il n’est pas tout simplement abject ou humiliant. Chez lui, que ce soit en raison d’une hypersensibilité ou d’une asthénie, c’est la pensée qui prend le relais des sens, mais de telle sorte que les idées appellent le sentir, qu’elles ne puissent prétendre à l’existence en dehors de cette perception d’un genre particulier. L’écriture devient alors, quand elle n’est pas un miroir pour la lassitude, un lieu d’abandon où le corps à naître du poète se laisse bercer par les rythmes et les sons de sa prose jusqu’à trouver un sommeil singulier où l’on dort éveillé, les yeux grands ouverts sur le mur gris des rêveries aveugles également chères à Bartleby. La vie reste une énigme qui quand on la regarde nous sourit. C’est cette mouche bleue à laquelle on s’est identifié qui vient de prendre son envol ou bien c’est Estève qui instinctivement lève la tête vers nous et nous salue. C’est fou comme la moindre chose peut subitement se mettre à compter, étiquette du réel où s’affiche son prix exorbitant sur fond de banqueroute quotidienne.

Pascal Gibourg - 10 juillet 2014

[1La critique acerbe et justifiée de Judith Balso à l’égard d’une lecture romantisante de Pessoa ne m’empêchera pas de revenir sur cette question du romantisme, terme que j’aimerais que l’on puisse entendre autrement que comme une douceur mièvre, un désenchantement juvénile ou, pour reprendre les termes de la philosophe, une vocifération du moi.

[2Toutes les citations sont extraites du Livre de l’intranquillité, Christian Bourgois, 1999