Terre Sainte

(en cours d’écriture)



PROJET

Terre Sainte est un roman pour la paix. Il raconte les histoires de Milky, de Yussef, d’Abel, de Dafna, de Gypsy John, de Hirsch, de Wallach et de leurs familles de confessions différentes, juive, musulmane et chrétienne, mais aux destins entremêlés. Nous sommes en Israël, en Palestine et en Egypte, durant les années 1994-1995, entre la signature des accords d’Oslo et l’assassinat d’Itzhak Rabin, lorsque la paix semblait à portée de main.

Les mots manquent pour saisir cette période et ce territoire, mosaïque d’espérances et de déchirements. Comment raconter cette réalité cloisonnée où les trois monothéismes s’affrontent, où les plans historique, politique, humain se superposent, se heurtent, mais où, depuis la nuit des temps, les existences des individus s’épousent avec une bouleversante complexité et parfois avec bonheur ? On y perd son latin… on y perdrait presque foi en l’être humain, si l’on ne voyait pas partout la vie dans ce qu’elle a de plus beau et de plus digne, la vie des gens simples qui donneraient tout pour un peu de paix.

La vie de ces gens est aussi la mienne. Terre Sainte se nourrit d’une démarche personnelle : juif par ma mère allemande, musulman par mon père égyptien, chrétien par mon baptême, j’interroge et je deviens cet héritage.

Terre Sainte témoigne de l’histoire de ma famille : mon grand-père paternel égyptien était un propriétaire terrien et un potentat local. En 1913, lors d’un voyage à Genève, il séduisit une Française, la mère de mon père, avant de la cloîtrer en moyenne Égypte, dans la ville de Minieh. À peine lui donna-t-elle un fils, que cette femme prit la fuite avec son bébé pour regagner la Suisse. Son mari tenta de kidnapper l’enfant, puis, résigné, il épousa sa cuisinière, encore une Chrétienne. Ils s’installèrent alors en Palestine, dans le village chrétien de Beit Jala, dont sa femme était originaire. Quant à ma grand-mère maternelle, juive de la communauté de Heilbronn, dans le sud de l’Allemagne, elle se convertit au protestantisme avant la guerre, pour épouser un officier nazi dont la famille est citée en première page de Mein Kampf. La sœur de cette femme, refusant d’abjurer sa foi, s’est embarquée pour la Palestine. Ses descendants vivent désormais à Tel-Aviv.

Pour la première fois, je viens de séjourner deux mois en Israël et en Palestine. Ce séjour a été cathartique. J’ai vibré de toute mon âme dans cette région stigmatisée par l’Histoire. À force d’écouter mes proches, et à force de rencontres fortuites sur cette terre dont je suis issu, j’ai pris conscience de mon héritage. Il était le but de mon voyage.

Terre Sainte raconte un grand nombre d’histoires. Elles sont à la fois celles de mes parents, de ma famille, de mes amis, de l’homme et de la femme des rues de Tel-Aviv, Bethléem, Ramallah, Minieh ou du Caire, des personnages de mon roman, mais surtout de toutes les victimes de la guerre.

Terre Sainte n’est pas ma vision, mais la leur. Les gens avec lesquels je me suis entretenu durant mon séjour en Israël, en Palestine, et durant mes nombreux voyages en Égypte, ont tous exprimé la même nostalgie : la nostalgie de la paix qu’ils ont presque connue il y a une vingtaine d’années.

Me voici à partager leur rêve, alors que plus personne ne rêve là-bas, alors que la situation est livrée à la haine de l’autre. Tout ne fait que commencer pour moi. Je suis à la croisée des chemins, la poitrine gonflée d’espérance. Je suis aujourd’hui au début du voyage que je viens de terminer.




CHAPITRE 1


"La terre, oui, c’est-à-dire la vie contre toutes les forces d’asservissement et de destruction, la vie au double visage, celle dont le poème célèbre la vérité et la rudesse imparables, et qu’il faut craindre et aimer tout à la fois, qu’il faut vouloir et accueillir."
Jean-Marie Barnaud, Chroniques remue.net, 2013




La tête au soleil, le corps engourdi par l’attente, un homme en contemplait des milliers d’autres. Il était là depuis des heures, soucieux d’éviter la cohue du checkpoint central de Bethléem, mais la fin du couvre-feu avait tiré les gens du lit avant l’aube. Grand, sec, en t-shirt barré de deux vaguelettes et blue-jean, Abel tenait une bouteille à la main. Il regardait le cerf aux bois déployés sur l’étiquette, puis son visage dans le rétroviseur pour voir si l’alcool avait fini par lui donner la même expression, puis à nouveau la foule des travailleurs dans la pénombre. Ils se massaient en contrebas, résignés tels des aveugles devant l’aurore qui annonçait pour eux une nouvelle nuit, une autre journée de travail en Israël. Ils se pressaient contre les grilles. Ils sautillaient ou dormaient debout, avec le naturel de l’habitude, indifférents aux caméras de surveillance. Des haut-parleurs grésillaient, « vide tes poches ! lève les bras ! retire ta chemise ! plus vite ! silence ! assis ! », sans qu’il soit possible de comprendre à qui tel ordre s’adressait, ou à quoi il pouvait servir, sinon à domestiquer cette foule. Ceux qui avaient traversé se retrouvaient encore coincés par un portail. Enfin, les bus déboulaient dans un nuage de poussière. Ils se garaient à une centaine de mètres des guérites, des ralentisseurs en béton, aux tags rouge sang Soldiers Go Home ou From Palestine with Love, vers les seuls lampadaires de l’esplanade, devant les cabines téléphoniques tapissées de paparolles auxquelles les journaliers jetteront un œil avant d’embarquer, dès qu’ils quitteront la zone de rétention.

On ouvrit la barrière. Deux soldats de Tsahal, accoudés à la coursive du mirador, entonnèrent la chanson de la garnison en décortiquant des pistaches : « On s’occupe de ceux qui en veulent au pays. Ceux qui enfreignant la loi, on les brise. Si tu voyais comment on leur en fait baver ! » Les ouvriers avancèrent vers les bus sans se presser. La lenteur qu’on leur avait imposée devenait leur dignité, une manière de répondre aux contremaîtres israéliens qui voulaient désormais les voir courir en lançant les moteurs, en donnant de grands coups d’accélérateur. Ils se rajustaient. Ils se roulaient une tige de kif, qu’ils fumaient en regardant au loin. Leur cigarette écrasée, ils se soulageaient derrière les cabines, empochant parfois le numéro d’un patron qui venait d’être affiché, écrit sur du papier bien blanc. Un numéro qui sonnera dans le vide, sur un chantier de Jérusalem ou de Tel Aviv, derrière ce paysage verrouillé face aux collines de leur enfance, maintenant inondées de lumière. Les silhouettes se hissèrent sur les plates-formes. On entendit des rires, des appels. Puis l’espace fut rendu au murmure du vent dans les barbelés.

Voici la Palestine : des buttes, des ravins, des immeubles hérissés de citernes noires, quelques vergers, un peu d’herbe, du bitume défoncé par les chars. Rien d’autre. Des pères, des mères, beaucoup d’enfants, une ferveur. Des portraits de martyrs encadrés de versets du Coran, placardés dans les agglomérations et le long de la route 60, entre Hébron et Ramallah, sauf vers le barrage du Tombeau de Rachel, dernier recours des femmes stériles, entre la nouvelle Yeshiva, le centre d’étude de la Torah, aux vitres blindées, criblées d’impacts de balles, et une arche métallique publicitaire pour matériel informatique. Des moutons, des vaches, des chevaux apathiques à crinières de yéyé, des volailles courant au-devant des voitures, mais surtout des constructions effondrées, des tas de gravats et des briques, des sacs de pesticides, des bonbonnes de gaz, des caravanes sur plots, des tractopelles avachies et de rares éléments flambants neufs, disséminés à travers le paysage, une éolienne, un silo. Plus loin, un entrepôt barbouillé d’un grand symbole de la faucille et du marteau marquait l’intersection avec la rue Beit Jala menant à Cahir el-Siveen, un village chrétien de la banlieue de Bethléem, où vivotaient une cinquantaine de fermiers rouquins, descendants d’Irlandais.

« Voici la Palestine », se répéta Abel perché dans sa cabine, les mains sur le volant, surpris par l’intérêt qu’il avait porté ce matin aux visages fatigués, vus et revus cent fois, mille fois, défilant le long de son camion-citerne. Les travailleurs avaient quitté le parking. Ceux qui n’avaient pas réussi à embarquer, s’étaient installés sous la voie rapide. Ils causaient, face au parking, de la probabilité d’une prochaine navette. Les plus jeunes, chahuteurs, s’étaient rassemblés sous les arbres. Ils enfilaient des rollers. Abel s’était rangé dans la file réservée aux poids lourds accrédités se rendant dans les territoires. Les soldats contrôlaient une bétonneuse devant lui. Encore un petit quart d’heure à patienter. Il baissa ses vitres, déverrouilla ses portières. Des gamins de la colonie de Har Gillo descendirent vers le skate parc tout juste inauguré pour célébrer le prix Nobel d’Yitzhak Rabin, le père de la nation, qu’il maudissait d’abandonner la Judée-Samarie aux Arabes, de Shimon Peres et de Yasser Arafat. Leur kippa bleue en laine les couvrant jusqu’aux oreilles, ils se mêlèrent aux jeunes Palestiniens. Les débutants s’accrochaient à la rambarde. Les filles se tenaient le bras par groupes de deux ou trois. Il y avait aussi les garçons solitaires, venus avec de beaux patins en cuir comme on en fabriquait autrefois. Ceux qui patinaient très bien, faisaient des zigzags entre les autres, et toutes ces histoires coexistaient. C’est cela qui étonnait Abel, voir ces adolescents de tous les niveaux et de tous les parcours, patiner sur la même piste sans jamais se bousculer ni se renverser. Il écouta leurs voix qui, plus ou moins appuyées, comme les bruits quotidiens au sortir du sommeil guidant le passage du rêve à la réalité, virevoltaient au-dessus des clôtures avec une légèreté d’oiseau. « Regarde-les s’amuser. Nos enfants avec ceux de nos ennemis. Preuve que tout peut arriver. » La chaleur le fit frissonner. La bétonneuse démarra. C’était son tour.

Un soldat salua le chauffeur de Mekorot, la compagnie israélienne de distribution d’eau. Abel grimaça, franchit les herses. La masse d’eau roula dans la citerne, faisant tanguer le camion. Le trajet ne serait pas long. Il mit la radio pour se donner du courage. The Cranberries chantaient Zombie. La Palestine entière chantait Zombie depuis des mois, « with their tanks, and their bombs, and their bombs, and their guns, in your head, in your head, they are cryin’ », l’hymne insurrectionnel irlandais qui réveillait tous les peuples asservis. Le jour jaillissait entre les immeubles. La circulation était fluide. Abel était dans les temps. Il dépassa le camp de Dheisheh, un taudis d’un demi-kilomètre carré derrière une muraille de barbelés, que Tsahal avait commencé à démanteler en signe de bonne volonté. Abel ne s’y arrêterait pas aujourd’hui. Les jarres resteraient à sec, leur embouchure couverte de gaze, trônant dans la cour des maisons, pauvre trésor d’une population d’adolescents désœuvrés et de vieillards ridés comme des coings. Des bâches grenat flottaient sur ce capharnaüm. Imprégnées d’ocre, de suif et de sang de mouton, elles rappelaient le sacrifice des héros tombés sous les balles de l’envahisseur israélien. « Palestine, mon cul ! » Abel finit sa bouteille de Jägermeister, qui rejoignit d’autres fioles vides sous son siège. Il en tira une nouvelle de la boîte à gants. L’excitation le saisit entre les jambes. Il pria pour se calmer. L’esprit divin et le souffle du cerf emplirent sa poitrine. Il était de ces hommes de foi cultivant leurs vices pour se sentir exister. Un paquet de Camel glissa sur le tableau de bord en tournoyant. Abel s’en alluma une. Il inhala l’odeur de Milky. Il y a quelques jours encore, enceinte jusqu’aux dents, elle l’avait fait s’étendre nu sur la terre, au bout de la propriété de Gypsy John O’Palm, entre chardons et souches d’oliviers abattus par les colons de Gilo appliquant la loi du tag mé’hir en représailles aux actions des tanzim, les soldats du Fatah, pénétrant dans les maisons chrétiennes pour tirer sur l’implantation de la colline voisine, avant de s’éclipser. Elle l’avait poussé dans un trou de feuillage, dont elle avait dit en riant qu’il servait aussi aux sangliers. Lui était resté là, dans les ronces, éperdu de tendresse, redoutant davantage d’être découvert par l’un de ces damnés Irlandais ou par quelques excités des villages voisins, que par les bêtes sauvages. Abel avait attendu que Milky se calme pour la prendre enfin dans ses bras. Mais elle ne s’était pas calmée. Comme chaque fois, elle avait relevé son débardeur pour dégager son ventre rond. Elle s’était mise à califourchon sur lui. Une cigarette aux lèvres, elle avait effleuré son visage avec la braise, le giflant jusqu’à ce qu’il s’affole, se grisant de ses spasmes, de ses râles, qui duraient jusqu’au matin.

Abel accéléra. La radio rappela la récente signature des accords d’Oslo, annonçant la future fête de l’eau qui allait sceller la paix dans la région, une ère nouvelle. Abel aimait l’ordre, mais il ne croyait pas à la paix. « Celui qui vient à toi pour te frapper, frappe-le d’abord. » Abel dépassa la tombe de maman Rachel. Une silhouette aussi maigre que sa chère Daphna se tenait debout entre les pylônes de l’entrée. La nuit dernière, il avait vu Daphna comme morte à ses côtés, sans épaisseur, reposant à peine sur le drap. Il s’était approché d’elle pour l’embrasser, fermant les yeux sur le vide affectif qui avait fini par les engloutir. Surtout elle, si hardie, si voluptueuse, si libre quand il l’avait connue. Il avait essayé de lui communiquer sa fièvre. Il avait pensé au lit d’un torrent dans lequel se jeter, à des corps enlacés, à Milky.
─ Pourquoi tu ne veux pas ?
─ Il faut que tu te reposes avant demain. La voix de Daphna était atone, asexuée.
─ Maintenant il n’y a plus grand-chose à faire. Autant profiter de l’instant.
─ C’est ce que je disais. Dors.
Elle n’avait pas remué lorsqu’il s’était malgré tout couché sur elle, ni lorsqu’il avait roulé sur le flanc, une fois assouvi. Il n’avait plus prononcé un mot, se récitant l’histoire de la dernière année du peuple juif dans le désert et son arrivée en Terre promise. Par la fenêtre ouverte, il avait écouté les bruits de Tel Aviv, le miaulement des chats, le ronron des climatiseurs, et, quelque part, une voix chantant des louanges. Il l’avait écoutée longtemps. Puis il avait écouté Daphna gémir dans son sommeil. Il ruminait leur décision. Un jour, leur vie finirait, la sienne, celle de sa femme, alors que les animaux se reproduiraient et que les machines seraient réparées, encore et encore. Mais tout finirait pour eux qui n’avaient personne à qui transmettre le peu qu’ils possédaient. Le chagrin l’avait submergé, puis l’angoisse, puis une sorte de détermination. Il s’était répété, « on peut tout imaginer. Un monde sans rien, sans synagogues, sans églises, sans mosquées… Tout est possible… Tout, sauf un monde sans enfants. » Un soleil dur s’abattait désormais sur la route 60. L’air était plein de l’odeur des éteules qu’on brûlait et du vol statique des corbeaux, formant comme un grand clou vertical, là-bas, quelque part à l’aplomb d’une bestiole crevée. Il n’avait pas plu depuis trois ans.

Le portique aux publicités d’ordinateurs effleura le poste de pilotage. Sans ralentir, Abel bifurqua après le hangar à la faucille et au marteau. Il coupa la radio. Le camion s’engagea dans la pente de la rue Beit Jala. Abel le laissa filer, l’abandonnant au mouvement de la citerne qui faisait gémir les amortisseurs. Tout serait bientôt fini. Abel dirait qu’il ne comprenait pas ce qui s’était passé ; qu’il n’avait pas encore débuté sa tournée, que le réservoir aurait dû être plein. Que jamais il ne se serait lancé à cette vitesse dans la descente avec une citerne à moitié vide. « Suis pas cinglé ! Dix ans chauffeur pour Mekorot, je connais mon métier, jamais un problème, vous n’avez qu’à vous renseigner, je ne comprends pas, oh, mon Dieu ! Mon Dieu, mais qu’est-ce qui m’arrive ? »

Abel haletait sur son siège. Il récitait sa tirade pour la police, se surveillant à nouveau dans le rétroviseur. Il n’y vit qu’une trogne aux yeux larmoyants. La colline d’en face, par un effet d’optique rapprochant les deux portions de cette route en « V », apparut derrière le pare-brise comme sous une loupe. Abel reconnut l’abri du ramassage scolaire, le gamin au chapeau de cow-boy, avec son étoile de shérif accrochant la lumière. Il s’y trouvait comme chaque jour à la même heure, absorbé par son Game Boy. Une dernière embardée. Abel tira encore une bouffée, souffla la fumée qui s’effilocha dans l’habitacle. Un instant, il pensa aux échographies de Daphna, à ses fausses couches. Le tabac lui emplissait la bouche, le tabac chaud comme le corps de Milky, la sauvageonne providentielle qui allait combler leur désir d’enfant. Tout serait bientôt terminé. Il toucherait son argent, même davantage que Milky en avait exigé à leur dernière rencontre. Il allait fonder une famille. On lui offrait un nouveau poste à la Water Joint Commission. Daphna plaquerait le sien chez Mekorot. Elle serait enfin mère. Elle reviendrait à la vie. Elle n’aurait plus à lécher les bottes du directeur Yossi qui appelait sa secrétaire de jour comme de nuit. Et lui, il n’aurait plus à balader sa citerne à travers les journées torrides, par les chemins de la détresse humaine, à se faire caillasser, même lorsqu’il longeait la mer derrière les dunes basses, et qu’il se trouvait toujours un berger ou un groupe de femmes voilées pour lever le poing sur son passage.

Abel implora l’Éternel. Toute peur avait disparu. Il n’avait plus honte. Honte d’être lui, d’être pauvre, d’être faible, d’être juif dans un pays qui avait honte de lui-même. Ce jour annonçait un jour nouveau. « Me voilà, mon p’tit gars… retourne à ta poussière ! » Il était une tempête, un brasier. Il murmura la première phrase de la prière d’Yizok, la prière pour les morts, « je suis désolé pour les enfants d’Israël », puis « je t’aime ». Le camion percuta l’abri en bois.





CHAPITRE 2

Voici enfin une belle journée sans incursion d’air frais, un ciel uni, une suture nette à l’horizon, ni vapeur ni aucune ombre sur la mer, et Nice restituée à sa nature solaire. Mais il y a bien une ombre au tableau. J’ai revu Lizzie aujourd’hui. Elle a été ma nourrice et ma seconde mère, durant une dizaine d’années. Lizzie vient régulièrement sur La Côte en hiver, "recharger les batteries". Nous nous parlons en anglais, un anglais bancal, boitillant comme l’enfance, truffé de clichés et de tournures françaises. Liz vit seule à Londres depuis la mort de son bébé. Elle n’a pas eu d’autres enfants, comblant ce manque par son travail de psychologue auprès d’adolescents en difficulté. Femme énergique, tendre, ancienne championne de saut en hauteur, je la vois toujours comme s’élevant dans la lumière.

Liz m’attend à la plage de l’Opéra, sirotant un jus de fruits, pieds nus dans le sable. Vite, la discussion porte sur mon récent séjour en Israël et en Palestine. Je parle du roman commencé, de mes espérances, de mes doutes, mais surtout de l’affection qui me lie à cette région, de mon identification avec ce territoire, une identification balbutiante, tant je suis empli de mystères biographiques. Mon travail me renvoie à mes grands-parents musulmans et à mes ancêtres juifs, dont je ne sais presque rien, sinon leurs errances rêvées par l’écriture.

Dans mon dos est assis un homme d’une soixantaine d’années. Il ressemble à Karajan. Il lit un journal en hébreu.

Assez vite, donc, Liz me parle des gosses de banlieue qui défilent dans son bureau, de jeunes musulmans à la ramasse, déboussolés. Liz dit qu’elle ne peut pas accepter la discrimination dont ils font l’objet, cette « haine du musulman », alors que la communauté juive bénéficierait, à l’opposé, d’un statut protégé. Nous buvons. Entre chaque gorgée, Lizzie me chante la chanson mortelle du « deux poids, deux mesures ».

Comment exprimer mon désarroi ? Cette femme que j’adore, cette seconde mère, débite des horreurs sous le ciel. Elle parle avec cette même intimité, mais son corps me devient étranger, son corps enchanté, refuge de mon enfance, abrite un néant tranquille. À quelques mètres de nous, les vagues, plus fortes après le passage d’un jet-ski, font rouler les galets. Liz est heureuse au soleil. Elle est plus belle que jamais, attirant sur elle les regards. Je suis là, sonné, incapable de m’arracher à son emprise, incapable d’y céder, submergé par une répugnante attirance, prisonnier de la contradiction camusienne : entre ta mère et la justice, tu choisiras ta mère.

Je quitte Liz sur une banalité. "Espérons que le respect de façade auquel la société londonienne parvient à s’astreindre envers la communauté juive, soit étendu à la communauté musulmane." Nous nous embrassons. À nouveau, je suis pris de nausée. À cet instant, je mesure le peu de prix de mes convictions et la puissance infinie du souvenir. Du coin de l’œil, je vois le vieil homme, son visage crispé.

Pour la première fois, la plus belle des figures, ma Lizzie, m’est apparue sous son vrai jour. J’aurais dû porter le glaive dans la discussion. J’ai eu peur. Peur de la perdre, ou, plutôt, peur de lui ressembler. D’accepter ma bassesse, et d’en jouir sans arrière-pensées ni conscience, comme une tombe ouverte sur le passé. J’éprouve à l’admettre la plus grande honte. Jamais les mots ne m’ont paru aussi redoutables. Leur pouvoir me paralyse. J’aurais pu, aussi bien, sans mentir, avouer à Lizzie mon amour ou mon dégoût. Dans un cas comme dans l’autre, j’aurais perdu ce que j’ai de plus cher. Si je ne manque pas d’intelligence pour affronter la réalité, je refuse que le langage épouse une cause, se plie à la loi du plus fort ou s’abandonne, au contraire, à la pitié. Je retourne à mon texte dans cette disposition d’esprit, et je me souviens d’André Gide pour me consoler : « l’esprit est supérieur à l’intelligence, car il suppose la compréhension de l’autre ».

[...]



(quant à l’histoire de Lizzie, elle est à lire ici)

Philippe Rahmy - 11 juillet 2014

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