Tristesse de la terre, d’Eric Vuillard

En un sens tout livre nous met en relation avec le pouvoir du langage, mais à chaque fois d’une manière singulière. Certains livres font monde, on pourrait même dire que c’est à cela qu’on reconnaît un livre, à ce qu’il fait monde. Le livre nous donne alors cette sensation étrange de tenir le monde dans notre main et de pouvoir disposer de sa durée de vie. Les livres exigent souvent de nous qu’on les lise vite, qu’on coure à leur fin, en même temps qu’ils font naître dans notre conscience le sentiment de l’irréparable lié à la perte que ce sera que d’avoir lu. Certes, on pourra relire, mais ce ne sera pas vraiment pareil.
A ceux qui douteraient qu’Eric Vuillard écrit sur le monde en tant que son existence ne se distingue qu’à peine de sa disparition ou de son effacement, le dernier chapitre de Tristesse de la terre offre quelque chose comme une parabole de l’éphémère, magnifique point d’orgue à l’ouvrage et peut-être défi ou raison d’être de l’écriture. Le lecteur la découvrira, je ne vais pas la déflorer. Quand un monde finit, quand la mer se retire, on se sent abandonné. Il y a une détresse à refermer un livre, d’autant plus forte qu’elle sera en empathie avec celle que le livre aura dépeinte ou exhumée. Si la littérature nous met face à des réalités qu’on voudrait ne pas voir (ici, pour le dire trop vite, le génocide des Indiens tel que Buffalo Bill en fit un spectacle édifiant), elle réactive dans le même temps des douleurs sourdes, des cris déchirants qui ont pour effet de creuser un abîme entre le présent et le livre, le réel et l’histoire, même si celle-ci emprunte beaucoup aux faits, à la réalité historique (quand la littérature s’empare de l’Histoire, celle-ci quitte son axe et les choses nous arrivent autrement, suivant un autre canal, plus musical et plus secret, à la fois souterrain et céleste ou aérien). Et si on ne sait pas trop qui écrit, qui est le narrateur, qui sont ces êtres qu’il fait revivre ou qu’il remet en selle, on ne sait pas non plus qui lit, qui est le lecteur, puisqu’en un sens ce qu’il ressent s’oppose à la personne qu’on est. Le lecteur aussi s’invente et si c’est une violence de quitter le réel pour investir le monde du livre, c’en est une aussi d’avoir à quitter le livre pour retrouver les limites de son corps et du présent où l’on vit, où l’on cherche à se maintenir en équilibre (un certain jour de juillet 2014).

Le présent rejoint le passé et les morts rejoignent les vivants, ce qui ne se fait pas sans divisions, sans blessures et sans cicatrices. Même la beauté, l’amour et la jouissance semblent arrachés à quelque fond ancien, sans qu’on sache si la douleur qui nimbe ces apparitions livresques (un flocon de neige, le souvenir d’un enfant, une femme de mauvaise vie) procède d’une nostalgie ou d’un pressentiment (mélancolie prospective). Une fatalité nous pousserait à faire attention à tout ce qui risque de disparaître, un insecte sous notre semelle ou le regard d’une femme qui demande de l’aide ; une sorte de conscience du temps sensible au presque rien. Etrange et heureux mélange de trivialité et de gravité dans l’écriture de Vuillard, où les propos ou gestes d’ivrognes ont quelque chose de tragique et d’antique, de suspendu, de répété. La farce et la tragédie ne sont jamais loin l’une de l’autre - qu’ils suffisent de rapprocher les noms de Buffalo Bill et de Wounded Knee pour s’en persuader - mais si la parodie, la mise en scène, succèdent à l’horreur de la première fois (ou supposée telle), ce n’est pas le moindre des mérites de cette Tristesse de la terre que de faire voir ce qui de la faiblesse de l’humanité se dissimule derrière une grimace ou un masque, maquillage ou perruque, pirouette ou balle à blanc. Buffalo Bill fut un comédien, sa vie fut une comédie mais, plus encore, et c’est ce qui donne à ce livre une profondeur qu’on pourrait dire philosophique, il appartint à son destin de cow-boy clownesque de prendre au piège de son miroir déformant la grande Histoire de la conquête de l’Ouest pour en faire, peu avant l’invention du cinéma, un incroyable reality show qui défraya la chronique, quelques années avant l’essor du western. Sans qu’il le veuille, Buffalo Bill écrivit ce qui allait devenir un axiome incontestable de notre temps : l’histoire est d’abord un spectacle, ou pour le dire avec les mots qui ouvrent ce livre :

« Le spectacle est l’origine du monde. Le tragique se tient là, immobile, dans une inactualité bizarre. Ainsi, à Chicago, lors de l’Exposition universelle de 1893 commémorant les quatre cents ans du voyage de Colomb, un stand de reliques, installé dans l’allée centrale, exposa le cadavre séché d’un nouveau-né indien. Il y eut vingt et un millions de visiteurs. »

Remake de l’origine, simulacre ou vérité de l’histoire sont quelques-uns des grands épouvantails contre lesquels se bat ce livre, à moins qu’il ne fasse que les remettre en mouvement en vue de leur faire exécuter une danse originale. Je n’oublie pas les photos/vignettes qui ponctuent le déroulement non linéaire du récit, alpha et oméga de l’écriture, de la lecture. Le visible et l’invisible se mêlent, le réel et la foutaise, le rêve et le cauchemar. Un Indien cligne de l’œil et c’est un monde qui disparaît. Il semblerait qu’un homme ait vu ce qui ne devait pas l’être. Subsiste un nuage de poussière qui abrite le secret de ses visions. Les yeux piquent, on cherche à voir. Qu’as-tu vu du monde ? Que sais-tu de ce qu’il fut ? Le langage ne fait pas que nous sauver du rien dans lequel menace de disparaître nos vies, il est ce qu’il nous faut sauver des destructions quotidiennes dont cet été 2014 renouvelle les horreurs. Mais les deux opérations sont sans doute inséparables. Sauver le monde et sauver l’humanité, n’est-ce pas la tâche démesurée qui incombe à la littérature ? Le paradoxe dans lequel on demeure est qu’on peut tout à fait décider d’écraser une mouche et saluer l’écrivain qui décrira son agonie. Et le tragique réside aussi dans cette hésitation ou ce balancement, dans l’impossibilité de simplifier la donnée de l’existence. Tristesse de la terre est une façon de nommer cette condition (et puis c’est vrai que La Condition humaine était déjà pris).

à lire également, à propos de Congo d’Eric Vuillard

Pascal Gibourg - 22 août 2014