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rien de fixe, se laisser porter, montrer sa langue



Je ne voulais que vociférer, raconter des histoires réelles ou mensongères, montrer ma langue, mes dents puer de la gueule, laisser sécher du sang autour de ma bouche après une bataille, mâcher et recracher, chuchoter, afficher un sourire bon et méchant en virevoltant de face en moins de deux, déposer délibérément une crotte de nez sur ma langue, la vomir exprès devant tout le monde : ne régnait que ma bouche contre le trône de mon cœur noirci.

Daniel Danis, Terre océane



Ce soir-là, comme lors de chacune des rencontres de cette résidence, j’ai beaucoup appris. Le 4 juin en particulier, j’ai pu comprendre qu’aller à la rencontre de l’autre, c’est aussi se laisser porter par ses mots et sa spontanéité, accepter de se laisser entraîner là où on ne l’avait pas prévu.


En amont on se prépare, on parcourt, on lit, on note, on réfléchit. Est-ce mon énorme appétit ? cet approfondissement est la part que je préfère de ce travail temporaire. Tant et si bien qu’il prend quasiment toute la place, alors que la majorité du temps que m’octroie cette résidence devrait être consacrée à l’écriture. Je dois admettre qu’il en est de même lorsque j’écris : m’imprégner d’un sujet prend une large part du plaisir que j’éprouve à créer quelque chose. L’écriture est en quelque sorte, à mon sens, l’aboutissement de ces réflexions, ce qui vient clore, ou délimiter un univers de pensées et d’émotions, matières premières. Ce moment me fait toujours un peu peur pour cette raison : nulle envie d’arrêter un mouvement, de fixer des balises de manière définitive. C’est travail de funambule. Il faudrait qu’un livre, un texte, soit le début de quelque chose et non une fin, un élan, un mouvement perpétuel se perpétuant grâce à celui qui lit.
C’est le défi à relever aussi avec le présent compte rendu : ne pas rendre fixe ou figer cette rencontre, mais la rendre multiple. En faire un jeu de miroirs, une asymptote qui n’atteindra jamais la vérité.

Je me méfie des vérités.

*

On étudie, donc. Presque trop. Il ne faut pas que la préparation empêche la souplesse. Il y a là comme en toute chose un équilibre à chercher (remarquons que je n’écris pas « trouver »). Mes notes, ce soir-là, on l’aura compris, n’ont servi à rien. Après deux minutes de discussion je les ai repoussées de la main, éloignées de moi en les faisant glisser sur la petite nappe verte. En souriant malgré moi. En me moquant de ce qui aurait dû servir à me rassurer mais ne s’avérerait d’aucun secours. Je les ai repoussées car elles étaient un piège.

Auparavant, Éric Pessan s’était empressé d’accepter mon invitation pour le plaisir, m’écrivit-il, de découvrir des textes qu’il ne connaissait pas. Cet enthousiasme m’a touchée. Grand lecteur et gourmand lui aussi, il avait déjà lu une pièce de Daniel Danis, Le pont de pierres et la peau d’images, cela lui est revenu en lisant les pièces qui seraient au menu de la rencontre : La trilogie des flous (plus radicale dans son procédé narratif), Le langue-à-langue des chiens de roche et Terre océane.

Rompu à ce type d’exercice, mon invité lança la discussion sur le terrain de l’écriture dramatique, et il ne restait plus qu’à me laisser emporter par la vague. Je l’ai mentionné en introduction ce soir-là : si j’ai choisi de plonger dans le travail de Daniel Danis, c’est pour sa langue mais aussi dans un désir de toucher différents genres, au cours de l’année, de ne pas m’arrêter au roman, histoire d’ouvrir le champ des discussions. On a parlé de théâtre donc, de cette belle formule trouvée par Danis, et qui se prête bien à certains travaux d’Éric Pessan (un lien avec les décors dits de sa pièce Dépouilles, complicité spontanée) : le roman-dit, qui donne toute son importance au texte. Où les mots, d’abord, forment les images, le décor même, une forme d’écriture dramatique où tout est parolé plutôt que montré. Où l’essentiel, on dirait, s’illustre dans les mots, parfois, souvent poétiques. Voilà peut-être pourquoi l’écriture de Danis se prête si bien à la création radiophonique.

On a parlé de Muette, ce roman de Pessan dont j’ai particulièrement aimé les accents sauvages, dont l’héroïne est une adolescente en fugue qui trouvera refuge tout près de chez elle. Car nul besoin d’aller loin pour quitter l’étouffement familial. Pour aborder l’infiniment grand, il suffit à Muette de toucher du doigt ce qui est étranger et sauvage, de se voir à travers l’œil d’une faisane, de regarder son propre corps évoluer dans un lieu inédit. J’ai dans mes notes cette petite phrase : désir = désordre = ce qui est vivant et plus loin rêve d’archaïsme qui redonnerait la place au corps ? avec ce point d’interrogation qui m’interroge encore.

J’ai voulu aussi souligner ce qui me semble être souvent le point de départ à l’imagination de l’écrivain : un petit glissement, un point de basculement. Ce grain de sable qui suffit à enrayer l’engrenage du quotidien et nous pousse à le questionner. Ce léger déplacement qui donne au quotidien un air inquiétant et permet des libertés inattendues. Et ce parfum de révolte dans le Langue-à-langue des chiens de roche. Le refus de l’héritage, la recherche d’une issue devant les modèles imposés. Insoumission, disions-nous. La littérature devenue organisme vivant de mots recyclés, macérés (la voix d’O Catador dans La grande décharge d’Éric Pessan), toutes voix humaines confondues en une seule détresse, qui s’amenuise peut-être quand on la laisse crier.

Quand on montre sa langue.

Voilà le type d’histoires, réelles ou mensongères, qu’on aime se raconter.

*

Le mercredi 24 septembre prochain, je rencontrerai l’écrivain Anne Terral pour une soirée en compagnie des livres de Martine Delvaux.

Et le 22 octobre, Dominique Fabre viendra parler de son travail et de l’écrivain fantôme Réjean Ducharme.

Soyez les bienvenus !


Hélène Frédérick - 22 août 2014
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