Pièce #3 : « Le XXIe siècle, l’écrivain et ses métamorphoses »

Sur « l’esprit des fins »


Le XXIe siècle, l’écrivain et ses métamorphoses


Dans ce texte inédit, lu pour la première fois à l’occasion du colloque de Lille sur « Les Fins de la littérature », je reviens sur les fragments éparpillés de mon travail – essais, fictions, récits, chants… – pour en révéler les obsessions : comment quitter le XXe siècle ? Comment s’arracher à « l’esprit des fins » ? Qu’advient-il du livre, de l’écriture, au XXIe siècle, dans la compétition avec le cinéma, le jeu vidéo et les autres techniques de production fictionnelle ?




J’ai grandi dans un esprit des fins.

De cet esprit – qui coïncide avec la phase anthologique des crimes du XXe siècle, le moment où le siècle cherche à se résumer, se comprendre – de cet esprit des fins, et de son inertie dans le siècle suivant, le XIXe, j ai dû faire une question :

De quoi est tissée cette persistance de la fin ?

Fin de l’homme, puis fin de l’art.

Fin de l’Histoire, puis désormais, fin de la littérature.

Pourquoi en sommes-nous encore là ?

À cette question du tombeau ?


*


Il y a dix ans, dans mon premier livre – livre sur lequel j’exerce aujourd’hui un droit de repentir, pour le reprendre et l’éditer tel que j’aurais aimé qu’il le soit, au commencement – dans ce premier livre, l’Adieu au XXe siècle, on trouve cette phrase : Je veux me concentrer sur l’emploi vulgaire et répété de l’expression :

« C’est la fin de l’Histoire ».

J’écrivais alors :

Il faut l’entendre – cette expression – comme un enfant, le soir, lorsque le livre se referme, la voix se tait, la lumière s’éteint et l’ombre de celui qui nous accompagne dans le sommeil disparaît.

Je n’avais pas encore d’enfants à cette époque.

J’en ai trois aujourd’hui.

Trois raisons de revenir à ce refrain qui se perpétue jusqu’ici,

le refrain d’un achèvement contre lequel on se dresse,

toujours, d’abord, avec la simplicité d’un gamin.


*


Un gamin qui dit : « Encore ! »

Voilà ce nous disons contre l’histoire qui s’achève.

« Encore ! »

Encore lire. Encore écrire.

Encore une histoire.

Daddy, another story, please !



*


Parce que nous ne pouvons nous résoudre à entrer dans la vie

en nous jetant dans la tombe.

Parce que nous devons, malgré tout, exister et courir,

comme les gamins qui jouent, désormais, dans les allées

du Holocaust Denkmal à Berlin.

Jeux d’enfants sur le tombeau du judaïsme européen.

Terrains vagues de l’Europe changés en monolithe,

en lieux de mémoire.

Jeux d’enfants dont j’ai tissé

une petite nouvelle qui a pour titre

Un trou dédié à Dieu.

Je la relis aujourd’hui.

Le cimetière –
entendez le Denkmal – avait ouvert à l’endroit de l’ancienne partition… Des touristes nombreux, colorés, profitaient du soleil pour pique-niquer sur les tombes. Dans les allées en creux ou en collines, à l’ombre des stèles, se perdant, se chamaillant, piaillant, des enfants jouaient à chat perché.


*


Voici, pour moi, les enfants du XXIe siècle.

Ceux qui nous apprennent que l’on joue encore

dans les cimetières devenus des musées.

Ceux qui transforment les lieux de prière et de mémoire

en terrain de jeux et de fictions.

Ceux qui disent, à leur manière : là où termine l’homme recommence l’enfant.

C’est une constante – que vous pouvez nommer espoir –

mais qui s’appuie, chez moi, sur un sens aigu d’une Histoire non linéaire,

une Histoire cyclique.

Ce que je pourrais nommer autrement :

L’horizon indien de l’Occident.


*


Nous vivons, écrivons, lisons à l’heure d’une mue.

Et il y a ceux, comme Philip Roth, qui penchent du côté de la tombe.

Ceux qui trouvent à leur propre fin ou à La fin une attraction.

Ils puisent une certaine profondeur et une intensité dans la conscience

qu’ils ont d’être emportés.

C’est l’écrivain déclassé, hier géant et aujourd’hui ignoré,

méprisé par une société contemporaine de l’hypnose et de l’image.

C’est une ego-nomie générale de la monstration, du visible et de la scène,

où l’éthique du livre et de l’écriture – qui est liée, au contraire de notre temps,

à la lente construction de l’intériorité et du secret – est reléguée.


*


Cette relégation – du texte qui était le cœur battant de la preuve, de la réalité –,

nous en faisons le signe d’une dissipation de la figure humaine dans un réseau de savoir et de connaissance immédiats, hypnotiques, spectaculaires.

Nous en faisons le signe d’un deuil et d’une perte.


*


Je dirais ici que nous ne comprenons pas.

Pas encore.



Nous ne comprenons pas l’inversion – qui se produit

dans le passage du XXe au XXIe siècle – par laquelle le texte, après avoir été premier,

devient second et survit comme légende ou commentaire ou scolie.

Le texte persiste comme arborescence ou trame – au sens de « la trame d’une image » – à partir d’un récit – un tapis – un liquide commun d’images et de sons.

Images tramées donc, que l’écrivain peut, par acharnement, s’obstiner à poursuivre – pour atteindre une égale efficacité narrative, une égale puissance d’identification.

Que l’écrivain peut fuir – le repli du livre sur le livre, de ce que seul le livre peut atteindre – ou encore, en suivant une troisième voie, que l’écrivain peut atteindre, par l’excavation, après le recouvrement général de la vie par la fiction.


*


Ainsi, d’une archéologie d’écritures dans la fiction de nos têtes.

Ce fut l’un des sens pour moi des Vies pøtentielles.

Rami-fictions, puis exégèses.

Recouvrement, sédimentation de fictions, puis archéologie.

Et ainsi, rappeler dans le livre, dans le roman, le fantôme de la marge,

du commentaire.

Rappeler dans le livre le sens d’une écriture-contre-écritures,

sur-écritures formant palimpseste.

Rappeler, dans le livre, à rebours de la fiction, la figure d’un relisant, de l’étude,

la figure religieuse – du religere, relire & relier – de la reliure.

Ainsi rappeler, dans le livre, les usages et fonctions d’un temps reconduit

par la métamorphose du livre.

Ici, se croisant, l’avant et l’après-Gutenberg.


*


Au contraire du tombeau, donc, le livre et la littérature

ne meurent pas. Ce serait plus, à mes yeux, la réalité d’un décrochage.

Le roman, à l’orée du XXIe siècle, n’est plus qu’une technique parmi d’autres

de révélation et de mise en forme du monde.

Le langage et les mots demeurent du côté de la Loi, de la séparation,

quand tout au contraire, l’image et les sons

nous entraînent du côté de l’immersion.

La psychanalyse dirait ici : une polarité du père, le livre.

Et un tropisme de la mère : l’image.

Quoiqu’il y ait des images, certainement, qui séparent,

et que ce ne soient là que des polarités mal nommées,

à l’heure, précisément, d’un trouble sur le genre.

Et il faut entendre ici toute la charge

d’une telle expression, particulièrement pour

la littérature : Trouble sur le genre.

Masculin, féminin, mais aussi entre des genres

de l’écrit : noir, blanc, lyrique ou bègue,

picaresque ou introspectif.


Trouble sur le genre qui atteint, bien sûr, l’écriture,

et commande à l’écrivain

de se tenir, justement là, par-delà les cadres,

dans l’entre des langues.


*


Les écrivains ont perdu le monopole de l’usage légitime de la fiction.

Cette souveraineté leur a été arrachée.


Ils voient ça comme la mort ou comme un déclassement.

Ils voient ça comme une obsolescence.

Et nous pouvons, avec eux, entonner le chant de la déploration.

Mais nous pouvons, autrement,

chercher à saisir comment l’ancien est reconduit

et perdure et réagit et se reconfigure

et s’obstine et s’hybride.

Avec & contre le cinéma, avec & contre le jeu vidéo,

les écritures contemporaines se métamorphosent

et se ré-agencent dans les configurations nouvelles de nos sensations.

Le livre, lui-même, commande à celui qui l’écrit

les principes d’une instabilité permanente.


*


Au lieu de cette source souveraine d’une société soclée au texte,

au lieu de cette sacralité de la littérature, du corpus

qui – à la faveur d’un déclin du livre – s’est emparé, pour les livres,

du pouvoir de relier – le religere que l’on trouve

encore dans la « religion » des classiques, la sacralité des corpus –

au lieu donc, de cette sacralité, les écrivains du XXIe siècle,

pétris eux-mêmes d’images et de sons, conscients

de leur décentrement, déportés par les autres techniques

de la narration et de la fiction, ont à travailler dans l’interstice.

Plus discrètement, peut-être plus secrètement,

ils s’insinuent dans les strates innombrables de la machine à fictions.

Produisant, parfois, des brèches ou des lieux-refuges –

des « antres/entres » –
à rebours

d’un happement général des yeux.


*


Faire persister des états de réel et de sensations,

contre ou en marge d’un ordre de la monstration.

Voilà ce qu’il nous reste, pour l’heure,

avant peut-être de reconquérir autrement des territoires perdus.

S’agencer. Se ré-agencer en prenant le relais

d’un objet et d’une pratique – le livre et la lecture – porteurs

d’un savoir irréductible à tous les autres savoirs.

Un savoir de la fragilité, de l’inachevé,

réservoirs d’un hors-monde,

dans les trous d’une géolocalisation

et d’un maillage des êtres.

C’est en ce sens, aussi, que je parle de

« po-éthique de l’entre des langues ».


*


Mais, comme tout ce qui émerge – formes, écritures,

réagencements du texte et du livre –

avance silencieusement dans une époque de restauration bruyante,

comme tout ce qui émerge est condamné à la discrétion,

nous ne voyons, pour l’heure, que le tombeau.

Le grand tombeau de la littérature

que ce colloque, heureusement, interroge et questionne.

Ce grand tombeau qui est le refuge d’un goût fin de siècle,

où se croisent la nostalgie du grand style, l’académisme du charnier,

un certain maniérisme de l’affectation, et le ressentiment.

Un goût fin de siècle qui persiste, mais jusqu’à quand ?


*


De quel côté êtes-vous de l’Apocalypse ?

Cette question, je crois, pourrait nous servir de ligne de partage,

dans une cartographie littéraire du XXIe siècle.


*


Il y a ceux qui répondent : Nous y sommes.

Nous en approchons. Voyez déjà, partout, la catastrophe.

La figure de l’homme s’efface.


Et de l’autre côté de l’Apocalypse – après –, nous !

Nés à la charnière des siècles – dans « l’entre », – nous devons, malgré tout,

grandir, comme les gamins qui courent entre les tombes

du Holocaust Denkmal de Berlin.

Enfants de la métamorphose, nous sommes.

Porteurs, de gré ou de force, d’une po-éthique ovidienne.

Nous devons – c’est un impératif – au nom de ceux qui suivront,

apporter la preuve qu’une histoire continue de s’écrire.

Encore. Another story.

Una altra storia.



*


Dans la fiction américaine – qui est le sous-texte,

désormais, de toute notre mémoire composite –,

fiction de l’export que je connais de naissance, puisque je suis né,

en quelque sorte, importé : à la fois à l’intérieur des mythes américains

et condamné à en apprendre la langue : that was the obsession of my mother,

be some of them, a modern kid, who would know the rules of baseball


(connaître les règles du baseball).

Dans cette fiction américaine devenue une fiction-monde,

le matériau à partir duquel, entre autres, nous écrivons –

il y a quelque chose, un terrain favorable

à l’horizon des fins.

C’est la convergence – explorée dans L’Inversion de Hieronymus Bosch devenu : Au Temps des monstres et des catastrophes, et dans Vies et mort d’un terroriste américain – c’est la convergence d’une remontée du texte biblique – l’Apocalypse –, d’un souci hollywoodien d’efficacité – la norme du récit, la destruction du décor comme horizon du dénouement – et d’une peur écologique, horizon sécularisé de l’apocalypse.

Peur écologique qui, dans le contexte américain,

est amplifiée par un état de violence stationnaire de la nature :

typhons, ouragans...

(Je me souviens, ici, des tempêtes qui passaient

devant notre maison, à Boston, quand j’étais enfant).


*


Dans ce cadre qui, par exportation-déportation, est devenu le nôtre,

la fin de l’humanité s’est fixée comme l’horizon d’attente d’un lecteur-spectateur.

(Et je pense ici au livre de Cormac McCarthy La Route).

Bible, Hollywood et catastrophe sont les trois termes,

les trois piliers américains d’une persistance

de la fin.


*


Mais j’ajouterai, pour l’Europe : la fascination pour les cadavres.

Ou dans un domaine littéraire : l’académisme du charnier.

C’est, ici, un nœud de notre culture – prolongé par l’expérience

des guerres et l’exposition aux images des génocides.


*


Cette hypnose du XXe siècle – son effroi –

rejoint pour moi la position de l’Occident face à la mort,

celle qui ressort des écrits de Philippe Ariès.

Nœud de désir et de morts, figures et archétypes du cadavre.

C’est le corps de l’homme sans Dieu, ce qu’il en reste.

Une chose matérielle qui nous fascine,

que nous voulons exclure d’un règne libidinal,

capitaliste, du devoir-jouir, et qui se maintient,

sous nos yeux, comme hantise.


*


Face à ce refoulement et cette obsession de la mort –

perçue comme terme, vieillissement et putréfaction –,

nous voyons se recomposer quelque chose, pour le XXIe siècle,

de l’ordre d’une réinscription.

Réinscription d’une mort dans la vie.

D’une mort métamorphique, sans même le recours à la foi,

où l’écrivain n’est plus seul, une forme isolée,

obsédée – voir Roth – par sa souveraineté perdue et le terme de son existence,

mais un lien, un relisant, un entre-mondes

qui le traverse et le relie.


*


Ici, la solidarité qui semble être celle du livre et de l’homme.

Ceux qui disent, c’est la fin du livre.

Et d’autres, par nécessité, c’est une métamorphose.

Métamorphose du codex qui s’ouvre à la rami-fiction

des textes, images et sons qui lui sont reliés.

_ous, écrivains reliés à nos traducteurs

dans un réseau de textes, entre les langues.

Un avenir donc borgésien et benjaminien où les livres ne sont plus

de solides imprimés éternels, sauvegardés

dans l’ordre rassurant d’un corpus national,

mais des formes mouvantes et hybridées, upgradées

ou downgradées, c’est-à-dire dégradés,

au fil de l’œuvre, dans l’entre des langues,

des signes et techniques.


*


Pourquoi une telle persistance de la fin ? Alors ?

Quand tous les signes pointent une métamorphose.

Parce que le livre est sur le point de s’évaporer.

Parce que la fiction américaine nous hante : Bible, Hollywood et catastrophe.

Parce que l’inertie du XXe siècle sert un académisme du charnier.

Parce que nous ne parvenons pas à renverser

l’Histoire de la mort.

Il s’ensuit : une peur.

Peur de disparaître, d’être dissous.

Peur qui est aussi littéraire que politique.

Qui est littéraire, parce que politique.

Qui est politique parce qu’elle est littéraire.


*


C’est ici que j’aborde un dernier point.

Ce qui, en France, nous fait persister dans l’idée de la fin.

Et je rejoindrai, ici, ce que j’ai pu saisir

de l’approche de Jean-Christophe Bailly et de son dépaysement.

Quelque chose persuade les membres d’une communauté – nation –

quelque chose les persuade que « la langue meurt ».

Le François – the French – serait en déclin.


*


Cette perception et cette hantise d’une mort de la langue

qui sont à la source, à mes yeux, d’une raideur, d’une réaction littéraire

et esthétique, d’un socle de raidissement autour de la langue –,

cette perception et cette hantise – au même moment esthétique et politique –

sont, pour moi, le premier moteur d’une persistance de la fin.

Et la source d’un cycle de profonde restauration.

Et il faut entendre ce mot au sens d’un « Second Empire ».

Pourriture, Viollet-le-Duc et positivisme

de la Réaction.


*


Voilà sans doute pourquoi, en premier lieu,

je parle d’entre des langues.

Pour trouver une façon de dénouer, de délier

l’esthétique du politique.

Pour que ce qui s’écrit, aujourd’hui, cette po-éthique de la métamorphose,

conteste et bouleverse et déplace et dénoue et dépayse la langue.

Qu’elle se détache enfin de la nation.

Qu’elle prenne acte du trouble du genre et du flottement

géo-poétique où nous vivons désormais.

Qu’elle décroche de la Terre, pour travailler à la frontière,

à l’hybridation.

L’entre des langues
peut s’entendre, bien sûr, comme

entre des langages – photographiques, vidéo, littéraires


comme entre des genres – conte, picaresque,

nouvelle, roman, documentaire, récit, poésie, chant –


comme entre des cultures – sur le trait d’union

des mots traduits et de la traduction.


*


Mais l’entre des langues vise, surtout, un souci de dénationaliser la langue,

de la dépayser. Ou de l’écrire comme en traduction.

Et l’aborder du point de vue de l’exil – l’exil immobile

auquel le mouvement et l’impermanence du siècle nous condamnent.

Inventer, dans l’entre, les formes poétiques et politiques de l’écriture au XXIe siècle.

Ne pas se soumettre au chant de la déploration et de la nostalgie.

Élargir, percer les murs de la langue que beaucoup, aujourd’hui,

se chargent de défendre comme s’il en allait

de la survie même de l’État.


Camille de Toledo

1er septembre 2014