Anne-Marie Durou au Château de France

Or l’art n’a de sens que s’il exprime une présence humaine vierge — autant que possible — Que s’il prouve que son évidence rejoint celle des forces naturelles. Notre culture, elle, n’a d’énergie que si elle tend à basculer, à se rendre méconnaissable, à se faire oublier — son homme avec. La culture c’est de vivre, et ce n’est pas le passé (simple) qui donne à vivre. Ni les traditions. On s’en rend compte assez tard car notre éducation est luxuaire. On dirait que tout est mis en œuvre pour nous empêcher d’aimer, donc de comprendre, donc de régler nos ambitions sur ce désir, qui exige du « temps ». […]

Georges Perros,
Papiers collés, 2
Gallimard, 1973, p. 223



Ainsi ce qui était nouveau, le modernisme de papa, fut rangé logiquement dans le tiroir des
choses épouvantables, diables, habiacés, audaces littéraires, ivrognerie, sexualité scandaleuse,
pêle-mêle avec les pétards.

Cécile Odartchenko
Chardonneret
Abel Bécanes, 2007, p. 36



La biologie affirme que nous sommes des descendants d’êtres de chair et d’os,
mais nous savons intimement que nous sommes des enfants de l’encre et du papier.
Alberto Manguel,
Monsieur Bovary & autres personnages
L’Escampette, 2013, p.7





Ph.© Isabelle Pellegrin (une vue documentaire de la moitié gauche du chai du Château)

Anne-Marie Durou, exposition au Château de France
du 15 juillet au 25 septembre 2014.




à Camille




Les paysages de la vigne sont le plus souvent valorisés comme expression d’une harmonie entre la pratique des cultivateurs et la nature de la terre cultivée.

En entrant dans la remarquable exposition d’un ensemble important de dessins et de sculptures d’Anne-Marie Durou − exposition faisant l’objet de ces “notes méridiennes” − je croisai un couple de visiteurs émus qui parlaient d’une osmose bizarre (sic) entre les matériaux travaillés par l’artiste et la plasticité du terroir bordelais.
Cette exposition singulièrement harmonieuse a pourtant brouillé mes sensations les plus ancrées dans des savoirs constitués.
« La vie des formes dépend non seulement du lieu où elles existent réellement mais aussi de celui où elles sont vues et se recréent » (Jurgis BaltruŠaitis).

Silence et bruits dans un chai habité d’habiacés.

On connaît d’autres silence et bruits, mais connaît-on les habiacés ?
Je les entendais à peine ronchonner quand je les sentis à plein nez :
« Plus près ! Plus loin ! Non, par ici ! Non, par là ! »

Avec les habiacés, encore appelés aberrations, monstres, zombis, esprits de la nature, perspectives dépravées, curiosités, chimères, fantômes, fantasmes… troll et croque-mitaine et kami et petit bossu et père fouettard… “Freak parade” ou “Chambre des merveilles”… on n’est jamais d’accord sur rien !

Ces créatures imaginaires n’ont jamais pu ajuster leurs distances avec les nôtres. Même en certains lieux donnés et en certains moments précisés, elles nous échappent, nous confondent, nous attachent et fondent nos images de pensée.

L’habiacé originel – nomination de référence − apparaît dans l’histoire fabuleuse et non moins autobiographique que Cécile Odartchenko raconte dans Chardonneret [1] en se souvenant des histoires que son père, un poète russe, et sa "mère", russe (mère de substitution), lui racontaient.

Les habiacés de chai habitent des rangées de barriques, des bouteilles de vin millésimé, des palettes cimaises, des duelles effilochées, des gueilles de bonde dont ils ont le nez… et ils peuplent l’art du sommelier.
Créatures rêvées dans l’ivresse, elles se distinguent par leur délicatesse homogène et bigarrée.
Espèce cosmopolite sans contrefaçon, elle subsiste à température faible et à degré hygrométrique élevé.

Tout habiacé a son trait à lui. Ici, c’est le silence. Ici, c’est le bruit. Là, rien n’arrive à l’interrompre : ni le chuchotement de la pluie dans les vignes, ni le ronronnement de l’hygromètre du pilier, ni le cri d’un Meidosem souffrant qui ne sait plus où se mettre et qui s’installe dans ma tête tel un fantôme de transition.

Quatre habiacés sculptés me considèrent fixement sans rien (me) dire. Pourtant l’espace environnant du chai ne m’a jamais autant parlé.
Secouée d’appels par ces sculptures, j’aspire à un fait vrai, jamais arrivé encore.

Eh bien, c’était justement ce fait qui s’annonçait dès l’entrée !
L’hôtesse en Notigirle, manteau de fourrure grany smith et coiffure brosse fluo, à peine saluée dès l’instant de mon arrivée, fut transformée en Sergent du soir [2]
et défigurée à force de ressembler à ses consœurs du chai. Sans visages, elles n’avaient gardé de leurs portraits qu’un cadre blanc tracé au sol.

Posés à plat dans l’espace du chai divisé par moitié, des êtres dénaturés s’auto fécondaient sans rompre les convenances biologiques des deux sexes.
Un peuple de quatre "sculptures-habiacés" projetait au mur ses états d’âme russe dans les dessins contrariés d’architectures à la fois abominables et mesurées.
Je voyais dans la pénombre ma boule au ventre.

À trois pas de là, la boule roula toute entière tombée en avant sur le ciment et remonta à hauteur lilliputienne d’un rail de pont suspendu au-dessus d’un cloud océanique de lycra, de métal et de cuir. La matière azurée de cette forme indéterminée s’arracha d’elle-même de la plaque cimentée pour figurer sa forme creuse sur le côté, à l’intérieur de la planité dessinée.

Deux autres sculptures étalaient leurs rondeurs laminées en nuage de silicone, en crête de coq, en méduse déterminée et en queue de comète métallisée d’où les plans étaient tirés. Une quatrième, comme un cloporte mille-pieds, passait entre plis et replis, entre plan et volume, entre dessins au mur paletté et sculptures au sol cimenté et animait ma vision fébrile hors champ.

Je repris le Voyage au centre de la quatrième arobase [3] à l’endroit précis où il m’avait abandonnée.
Je ne suis certes pas le meilleur juge pour évaluer ce que peut opérer un tel déplacement, mais il me semble visible après tout que le dessin reconduit dans cette cave les regards amoureux de l’espace éconduit par ma lecture de Chardonneret :
« Les améliorations que j’avais apportées au dessin étaient absorbantes, la feuille pas et les fleurs sous mes yeux se noyaient dans la marre du pot renversé. » (Cécile Ordartchenko, livre cité, p. 25)

Ces dessins ne ramassent pas en quelques lignes la forme d’un « lieu habitable ». On s’y cogne avant de délimiter une architecture sans autre efficacité que nos manières de survivre à tant de dénivelés.
Tout se joue dans les intervalles.

La marginalité visuelle est propre à chaque regardeur.
Me voilà de retour dans une impasse. Le fond sans fond d’un alignement de panneaux blancs me pose une fois de plus la question : « Comment vivre ensemble ? ».
Les couleurs vives de la matière au sol s’érige en répons : Le mal, disait Henri Michaux, « c’est le rythme des autres ». [4]

Les mots voyants du poète révèlent à mon propre regard les rythmes de l’artiste qui fait.
À l’écart de ce que je vois dans les sculptures, les matériaux composites de la chose créée se déploient hors de toute mesure temporelle et de toute ressemblance formelle.
Et pourtant je reconnais dans le volume solide d’une flaque rougeâtre mes sensations les plus intimes d’attirance et de répulsion vis-à-vis des perspectives dépravées et des aberrations.

Un couple de presqu’hérisson transforme ses piquants en échasses et fait voir à l’endroit l’envers d’une bête à deux dos.
Et ils en ont assez d’être assemblés.
La singulière plasticité des monstres ne comble pas leur besoin de beauté. Ils deviennent bijoux.
Leur transformation brillante s’expose au cœur de l’espace sans échelle dans la précaution d’une vitrine blanche.
Mais comme la beauté est bizarre… qui plus est dans un chai !

Dressés sur leurs longues et multiples jambes siliconées deux corps sans organes m’apostrophent.
J’inspire le plus profondément possible l’air alcoolisé.
Ainsi désinhibée, je disparais dans l’apostrophe à la vue du maître de chai venu fermer la porte blindée à clef.

Le lendemain, dans la presse locale, mon avis de disparition fera sensation « Les esprits traditionnels du chai du Château de France métamorphosés en sculpture pince-sans-rire par le génie d’une artiste ont fait disparaître une visiteuse âgée qui s’était approchée trop près et trop longtemps de l’éternelle Veine noire [5]
La mort de Bergotte rejouée ? »



Ph.© Isabelle Pellegrin (une vue documentaire de l’entrée de l’exposition d’Anne-Marie Durou au Château de France)




« Une géométrie inconnue agissante, un réseau de connexions, des constructions d’espace entre réalité et fiction, des visions emportées par une sorte de vertige, les animations d’une force vitale et persistante, toujours en mutation… » dit Anne-Marie Durou à propos de ses travaux sculptés et dessinés.

Ph.© Isabelle Pellegrin (une vue documentaire d’un détail de la moitié droite de l’exposition d’Anne-Marie Durou dans le chai du Château de France)




— Comment oser rajouter des “notes méridiennes” à la force des œuvres exposées et à la pertinence des propres paroles de l’artiste ? demande l’homme rencontré au commencement.

— En ne retenant que les notations à partir desquelles le fait sera fabriqué, répond la femme à ses côtés.



[des odeurs mortelles dans un chai plein de vie]
Par conformité avec le fait, cet énoncé entendu dans l’émission d’information régionale consacrée à l’exposition d’Anne-Marie Durou au Château de France.

[un regard qui a du nez]
La réalité de la petite porte blindée (du chai) est liée au souvenir olfactif d’une autre porte fortement odorante (res)sentie (en 1994) au Musée de Philadelphie. Sauf qu’aujourd’hui la sensation relève d’une sorte d’ivrognerie établie.

[un espace poétique de senteurs ligneuses]
Étant donnée l’interférence de deux odeurs indépendantes, j’entre dans le chai en pensant à autre chose.

[ce fut comme une apparition]
Saouls et enchantés, mes yeux pensent d’abord l’espacement des sculptures et dessins exposés.

[utopiques : jeux d’espaces]
Je ne tiens pas la part des anges. Des tensions démoniaques traversent par moitié la longueur du chai et réinventent les habiacés de part l’alignement parfait d’une centaine de barriques pleines du vin de l’année passée.

Catherine Pomparat - 3 septembre 2014

[1J’écrirai des “notes méridiennes” en lisant, relisant et multipliant mes expériences émotionnelles de l’espace poétique de Chardonneret de Cécile Odartchenko.
Ma première confrontation avec le mot "habiacé" (néologisme ou hapax ?) est marquée à la page 26 du livre ici cité : « (…) papa inventa les habiacés. Le soir, pantelante, j’écoutais dans ses bras cette histoire de monstres, mi-singes mi-ours affamés, qui vinrent plusieurs nuits de suite chercher, pour la manger, une petite fille confiée à la ferme à ses grands-parents et protégée par un petit chien. »

[2Notigirle et Sergent du soir sont les noms donnés par Anne-Marie Durou à deux de ses sculptures. Cf « Trois pages d’un livre en tissu lavable »

[3Voyage au centre de la quatrième arobase, intitulé d’une série de petits textes poétiques écrits en regardant des dessins d’Anne-Marie Durou

[4Marielle Macé, Incipit de « Le rythme des autres », in Où est passé le temps ? Gallimard 2012, Folio essais 568, p.37

[5Veine Noire, nom donné par Anne-Marie Durou à un ensemble d’œuvres regroupant des dessins à l’encre sur tissu, des collages et des sculptures en lycra, métal et cuir.