Cécile Wajsbrot, Une navigation envoûtante

Totale éclipse vient de paraître aux éditions Bourgois.

Play-list avec dans l’ordre d’apparition : Leonard Cohen, Joan Baez, Bruce Springsteen, Bonnie Tyler, Walkabouts, Bob Dylan, Marianne Faithfull, Françoise Hardy, Cocteau Twins, Sinead O’Connor, John Lennon, Radiohead, Patti Smith, Amy Winehouse, Pink Floyd.

Cécile Wajsbrot sur remue.





C’est une histoire en chansons.
Une histoire d’amour.
Cela vous semble un raccourci ? Oui et non.
Non, parce que la chanson est si liée aux sentiments, aux émotions amoureuses, qu’un roman basé sur une play-list ne peut qu’être une histoire d’amour.
Et, oui, c’est un raccourci, car Cécile Wajsbrot est une écrivaine dont l’œuvre s’appréhende dans une richesse de points de vue telle qu’elle ne se résume pas à un seul enjeu narratif.
Depuis plusieurs années maintenant, elle travaille sur les échanges qu’un récit « à personnages » entretient avec un récit « à voix ».
Totale éclipse est le quatrième volet d’un cycle consacré aux arts. Le précédent, Sentinelles, était entièrement choral et se déroulait lors d’un vernissage d’une exposition consacrée à la vidéo. J’avais été saisie par la virtuosité de l’usage de la parole qui confinait au vertige. Le flux invasif des images avait trouvé une traduction éblouissante dans le tourbillon des voix qui nous portait ou nous engloutissait telles des vagues. Dans cet océan, comme sous les vagues, une histoire s’était glissée et nouée entre une femme et un homme présents.
Cette fois, les mêmes éléments (ou presque car l’image est ici fixe) se disposent autrement. Une narratrice-photographe choisit de photographier le dos d’un homme, et réactive une histoire d’amour ancienne, évanouie. Ce jeu entre deux figures – car il s’agit moins de personnages que de présences - s’articule à partir d’une bande son en quinze titres. Tous anglo-saxons à l’exception d’une chanson de Françoise Hardy. Rock, country, pop, alternative, la play-list, tous genres confondus, balaye une période qui s’étend de la fin des années 1960 à nos jours, de Pink Floyd et Joan Baez à Amy Winehouse ou encore Radiohead. Entre les titres, circulent des échos, des obsessions, des histoires d’interprètes qui revisitent le même titre, ainsi que l’histoire d’un retour, celui d’Ulysse.
Chaque séquence s’ouvre ainsi sur quelques lignes en italiques qui semblent raconter encore une autre histoire que celle qui court dans le roman ?
À nouveau, oui et non.
C’est l’art de Cécile Wajsbrot de ne rien fermer et de tisser des liens qui sont comme des signes, des balises, dont le sens peut toujours se renverser. Ils ne débouchent pas sur un dénouement, ils forment des traces, comme des lambeaux de chanson qui traversent le temps, les âges, qui se propagent d’une personne à l’autre, d’une génération à une autre.
Le mot de retour est d’ailleurs à entendre dans une forme de répétition, d’éternel recommencement, et de ce « play back », sur lequel on appuyait, dans le temps, pour réécouter un morceau de musique.
Une photographe, un inconnu, un poète hongrois en allé, une ville, Paris, une saison, l’hiver.
Cécile Wajsbrot choisit soigneusement les éléments de ses livres, tous forment ses « figures », les saisons comme les êtres humains, les chansons comme les bruits du monde. Son œuvre se veut non-excluante, et au fil des livres, elle traite ses figures dans un souci d’égalité qui efface les genres et les catégories. Ce n’est pas commun dans la littérature française. C’est un style, une forme littéraire dont elle a la clé.
Par un décentrement subtil de chaque élément, elle crée chez le lecteur le sentiment d’une étrangeté tout en le maintenant dans une forme de réalité. Roman autour de la chanson, et roman sur la création, sur l’art, roman d’amour, roman-quête, roman du monde. Totale éclipse s’ouvre sur le plus vaste, le monde, à travers une figure emblématique de notre (in)humanité, Hiroshima, il se clôt sur le plus petit, par l’emploi du « je », qui correspond à l’interview de la narratrice lors d’une émission radio. C’est à peu près le contraire de ce que tout le monde fait.
Cet aller-retour constant entre le je et le nous, entre histoire intime et effraction du monde, entre amour et meurtre, entre ici et ailleurs, entre hier et aujourd’hui est une constante chez Cécile Wajsbrot.
L’axe qui embrasse peut-être ses approches et les réunit, c’est le temps. L’œuvre entière questionne l’échelle de la temporalité, son apparente linéarité, sa ligne d’horizon en même temps que sa verticalité, ses accélérations, ses retours en arrière, ses bifurcations. Le temps est l’espace où nous nous mouvons. Avec ou contre lui. Sous l’apparence d’un ordre, nous vivons en plein désordre. Notre vie se compte en années et pas en lieux. Nous ne savons pas habiter le temps. La navigation que Cécile Wajsbrot opère entre les figures de ses livres est toujours imprévisible et surprenante. Elle est envoûtante. Jamais nous ne nous perdons, pour autant nous ne nous retrouvons pas en terrain connu. Cécile Wajsbrot n’écrit pas de romans, elle écrit du roman.

Claudine Galea

13 septembre 2014