Louise Brun | Ou de l’acte de lecture comme lieu de projection, assumée, de son propre imaginaire

Entretien de Pierre Guyotat avec Dominiq Jenvrey à propos de Joyeux animaux de la misère sur le site Émission de la littérature.

Texte écrit après la lecture mise en scène par Stanislas Nordey d’un extrait de Joyeux animaux de la misère, IRCAM, 2014.

Louise Brun a publié Blessure sur remue.

Son blog.

Louise Brun a publié Trauma.





À l’écoute du texte de Guyotat dit par Nordey me revient (me revient comme un lointain souvenir, un souvenir qu’on aurait oublié depuis longtemps et qui d’un coup, réapparaît comme une évidence absolue, une inquiète fulgurance) ceci :
que la langue est chaos et magma et peut être violences (et pendant un moment je suis presque interdite par la violence du choc et de l’outrance langagière, « comme » finement mis en musique par la présence de Nordey, battant la mesure du texte comme s’il s’agissait d’une mélodie presque légère,

joyeuse, oui, joyeuse/joyeux chaos

dont l’écriture laisse entrevoir la faille interne parcourt mon corps, parcourt ce que je suis, comment je pense, réagis, vis, gagne, perds, respire, souffre




/et je m’abstrais. Je ne m’en rends pas exactement compte, mais je n’écoute plus vraiment le texte mais la musique, les mots me transportant déjà, je le comprendrai après-coup, plus tard, les mots me transportant déjà vers de l’insoutenable (de la langue, de ce qui est dit, de ce qui me perturbe parfois profondément, violence du choc, violence sexuelle, aussi, dans ce qui est dit/insoutenable de certains de mes ressentis, me projetant par moments au bord, tout au bord)


Et je n’écoute plus que la musique des mots, qui bercerait presque ma pensée, ou plutôt mes pensées qui baguenaudent, s’évadent, captant néanmoins le sens, du sens, des sons, un rythme - puis reviennent.

Quelque chose en effet d’insoutenable dans le texte me renvoie à ce corps chaos qui me touche finalement de si près sans que je sache pourquoi. Résonance. Violente et stridente. Comme une rage de dents, mais ce n’est pas le lieu me dis-je, et le texte s’appelle « Joyeux animaux de la misère », je ne peux donc pas souffrir d’un texte comme on souffre d’une rage de dents, c’est impossible, c’est malvenu. Mais ça fait un peu mal tout de même. Ecouter en se frottant un peu la joue. Me demande aussi de quelle nature est mon intérêt toujours renouvelé pour les textes de Guyotat dès lors surtout que je peux ls entendre. Le sexe, la mort. Entendus comme pas tout à fait réels ou au contraire justement dans le « réel ». Ou bien le Dé-réel, la bordure, le bord, à fleur de peau de l’angoisse, mais les mots, venant soutenir, supporter, l’angoisse. Venant toucher du doigt indiquer ce qui fait bord.



Dans le même temps, je mesure et entends que le texte que j’écoute sans vraiment écouter fonctionne comme s’il tentait de donner une certaine dé-mesure au chaos, à l’indicible du chaos, et que cela est nécessaire, que c’est sans aucun doute un texte nécessaire, même si pour le moment j’en souffre. À ce moment-là en l’écoutant, je souffre donc aussi de cette nécessité-là, qui s’inscrit en creux, dans la faille, un peu comme si les failles se mettaient à se dire, se mettaient à se lier, dans le creux des blessures, (les mots écrits peut-être dans les creux des blessures/et qui se parlent, échangent.). Des résonances à n’en plus finir sans aucun doute.



Peut-être donc parce que justement l’insoutenable de ce texte a quelque chose de nécessaire en tant qu’il me renvoie à d’autres insoutenables sur lesquels il s’agit de poser des mots pour essayer de penser là où c’est sidéré/abstrait (au sens d’une ab-sens, de quelque chose qui ne serait plus là pour faire sens, en d’autres termes ce texte, ou plutôt même, la langue de Guyotat vous fouille dans les entrailles et les tripes comme rarement entendu ailleurs). Pas que l’écriture, la langue. La langue de Guyotat en tant qu’elle devient quasi organique, voire orgasmique en ce qu’elle s’écrit dans un souffle de jouissance (mortifère ou joyeuse, c’est selon).




Et puis il y a aussi dans ce texte, dans ce « corps-texte », cortex, quelque chose qui fait état d’une certaine « saleté » (guillemets tant je ne sais comment utiliser ce mot sans qu’il soit lui-même sale, peut-être, sans qu’il salisse tout ce qu’il touche, ce qu’il dit, ce qu’il montre, qu’il déborde sur tout. Comment parler de la saleté, décrire le sentiment de saleté qui peut être ressenti sans que l’on soit sale pour autant. Ce texte dit quelque chose de la saleté et cela m’importe.



Tant il dit le sexe et la mort confondus, même si ce texte-ci est aussi « joyeux ». Peut-être orgiaque.




Mélangeant à la fois le sexe, la sexualité de la beauté, de la saleté, à peu près comme si les registres du fantasme et de l’imaginaire imprégnaient, façonnaient, voire même sculptaient la réalité (réalité perçue, donner à lire, ou à entendre).

Le texte de Guyotat à entendre est une expérience Il est ce que l’on pourrait dire joyeusement de la mort qui rôde toujours en nous, et nous traverse, traverse et encombre la vie, mai fait aussi jouir la vie. (Mais pourquoi est-ce que je parle autant de la mort alors que ce texte ne parle que de sexe.)

Peut-être en ce que la langue en soi, qui se fait ici entendre, joyeusement travaillée, y compris dans les transgressions, surtout dans les transgressions, de la langue même (être témoin de cette langue qui se tord dans tous les sens, se fait musique et corps et chair et envahissement de chair, sans aucune barrière, ni morale ni syntaxique, est une expérience. Peut-être pour cela le sentiment de quelque chose de la mort qui crée la vie, puisqu’aucune syntaxe ne semble être respectée mais que la langue de l’écriture se déploie dans une sorte de transgression joyeuse qui n’indique plus qu’à peine ce qu’elle transgresse, écrivant une langue à proprement parler encore bien plus qu’une écriture (Comment écrire inventer une langue me dis-je en écrivant ces mots, je me demande aussi ce qu’est la langue, pas le langage, la langue, c’est-à-dire le corps du langage, enfin pour moi c’est ça, mais c’est très nébuleux et abstrait, et il faudrait aussi savoir ce qu’est un corps, un corps immatériel comme la langue, mais là précisément tout se fond et se confond, refondant quelque chose de l’écriture, refondant quelque chose de lourd et de charnel et d’invisible et de musical à la fois.)

Le texte entendu me rappelle donc que le corps est langue, que la langue est corps, mais aussi, ou aussi, à l’intérieur, chaos, magma, lave en fusion, déstructuration, folie, hurlements, rires, grotesque, et

viande aussi peut-être, c’est-à-dire mort. Chair morte, cadavres, sang, corps dépecé, blessé, traumatisé, soufflant, vampirisant, vampirisé, chair à cadavre, cadavre de chair, en défusion, en décomposition, que le corps à l’intérieur est violence, produit de violence, chair carbonisée, chair brûlée, cendres,
me renvoie à la mort dans la langue comme aux conséquences d’un trauma.


Violences de la poussière des corps carbonisés. Fantasmes et images de mort. Le corps vivant ne cessant de se projeter contre un mur de mort. Violence intrinsèque, répétée, hallucinatoire dans la répétition même. Le corps victime devenu bourreau de lui-même, ne se sentant corps que dans cette violence, ne se sentant pas exister autrement, devenant corps dans cette violence, corps comme pur produit de l’âme, de la psyché traumatisée. Une écriture du traumatisme, donc. Du traumatisme absolu et de ses échos de corps et de ses tentatives désespérées pour rester en vie, rester vivant.


Le sexe comme passage à l’acte et uniquement. Le sexe et le passage à l’acte à la fois pour sortir et rester, pour tenter de sortir d’un état de confusion généralisée, de confusion, de chaos qui colle à la peau, coller à la peau du chaos, passage à l’acte et récidive. Récidiver comme recommencer. Toujours recommencer de zéro. Toujours recommencer. Toujours changer et recommencer. Etre enfermé. Ne pas pouvoir faire autrement, et recommencer.


Comme quoi écrire à propos d’un texte est l’interpréter à l’aune de ses propres fantasmes.



Et rester, ne pas pouvoir en sortir, ne pas résister à la tentation du chaos, de l’échec, de la peur, de la jouissance comme refuge contre l’anéantissement, l’accablement total, voire la disparition totale du corps et de la joie. Haine du corps, haine de soi, sensation de salissure, de honte et de dégoût. Mort intérieure, désir de mort qui vient doubler, redoubler ou se rejoindre, avec le désir d’amour et de mort qui a provoqué cela, meurtre psychique, involontaire, confusion des genres et des identités, des places, confusion des fantômes et des morts, de la vie et de la mort, de l’amour et de la haine, confusion jusqu’au meurtre imaginaire, infiniment perpétré (dans l’imaginaire) et chute vertigineuse alors que le corps est debout, se tient debout, fait tout pour continuer à se tenir debout et vacille, n’en peut plus de vaciller comme si l’équilibre interne du corps était définitivement rompu, définitivement impossible, irrésolu. Entre sortir et rester


et être enfermé. Rester enfermé comme dans un cloaque invisible et sans tain, ça crie, ça crie tellement à l’intérieur mais rien ne s’entend à l’extérieur. Le corps est damné, le corps comme résidu de l’âme blessée est damnée, la peau insensible ou cuisante, comme si tout de soi brûlait. Le corps condamné, interdit, résiduel et interdit là où rien n’est visible, là où rien n’est possible, le réel envahit tout le corps dans l’instant de la brûlure. Au bord du dé-réel.

13 septembre 2014