La part des nuages

« J’ai peur de ce que je ne deviens pas », Thomas Vinau.


Quelque part, en France, plutôt au sud, aujourd’hui. Joseph T., 37 ans, assistant bibliothécaire, divorcé, père d’un enfant, tue le temps comme il peut. Si tout va à peu près bien quand son fils, Noé, est présent, tout se dérègle dès que celui-ci s’en va passer quelques jours chez sa mère. Joseph, dès lors, gamberge. Il s’ennuie, picole un peu, rumine des « à quoi bon », attend que sa tortue Odile sorte de terre, surprend l’arrivée des premières mouches de l’année, écoute le philosophe de service déblatérer à la radio et enfile les heures comme autant de perles ternes retenues par un fil fragile.

« Il coupe la radio, ouvre la fenêtre, la ferme, allume à nouveau la radio. Rien ne va. Rien n’est mieux. La cuisine est parfaitement vide et sale. Comme le jour qui se lève. Comme ses yeux qu’il laisse traîner dans la lumière neuve du jardin. »

Sa chance réside dans sa propension au rêve, dans les beaux restes de naïveté qu’il a su garder intacts et dans son désir de capter, dès qu’il le peut, les fragments, scènes, dessins, figures ou silhouettes qui bougent, là-haut, en apesanteur, et qui s’offrent à lui dès qu’il lève les yeux au ciel. Le grand ballet des nuages n’arrête jamais. Pour ça qu’il aime le dehors. Il lui arrive même de grimper dans la cabane de son fils pour que s’incruste encore un peu mieux en lui l’incessante danse.

« C’est plutôt beau quand l’horizon s’énerve. Que les pistes se brouillent. Que les nuages se dressent, se musclent, s’étendent. Qu’ils lèvent un menton noir, défiant, en fronçant les sourcils. On sent qu’ils ne lâcheront pas. Jusqu’à l’explosion. Jusqu’à la révolution de la lumière. »

Joseph, malgré les apparences, ne lâche rien lui non plus. Juste un peu prise de temps à autre, mais c’est pour mieux conjurer les aléas d’un quotidien terre à terre qu’il transgresse à sa manière. Il y a chez lui un instinct de survie qui lui permet de ne jamais se perdre. Ainsi, quand il déprime, parce qu’il est seul, succède au premier réflexe, celui du repli, un irrépressible besoin de sortir, de se mêler à l’air ambiant, de croiser d’autres solitudes et de frotter au passage quelques unes à la sienne.

« Il y a des moments comme ça, parcimonieux et rares, où on a l’impression de parler la même langue que l’autre. »

Ce sont ces moments vifs, étincelants, propices à la rencontre, que ne cesse de guetter Thomas Vinau. Il les restitue ensuite avec subtilité. À coups de phrases brèves. Il suggère. Reste un rien désinvolture. Tout au long d’un roman résolument placé du côté des vivants qui vibrent.


Thomas Vinau : La part des nuages, Alma éditeur.

Jacques Josse - 19 septembre 2014