"H", " Une hallucination récurrente" : récits de rêves


H

Dans mon rêve de cette nuit, je passe devant un magasin. Il y a bien longtemps que je n’en avais plus vu. Cela ne me manque nullement. Je n’ai jamais aimé les vitrines, je me souviens d’une sensation passagère de nausée. Dans mon rêve, il faisait nuit, le magasin était richement éclairé, de néons qui devaient être joyeux, comme à Noël. Quelque chose me gratta sur la joue. C’est alors que je pris conscience que je portais une cagoule. Je portais une cagoule qui devait être importante, car elle me démangeait, et je ne devais pas l’ôter, sous aucun prétexte l’ôter, cela m’avait été dit. Si je passais devant ce magasin, ce n’était pas un hasard. Je m’y trouvais pour une raison précise, et cagoulée. Je tentais de me rappeler la raison. Dans la vitre du magasin j’aperçus mon reflet et ne me reconnus pas, c’était pourtant mon reflet. J’étais harnachée. C’est le mot qui était employé. J’étais de haute stature, vêtue d’une combinaison noire qui semblait guerrière. Musculeuse et alerte. Et je vis, dépassant d’entre mes épaules, le manche d’une hache. Ainsi étais : harnachée. De ma main gauche la saisis, et la détachais sans difficulté de derrière mon dos. Elle pesait pourtant bien son poids. Je la considérais, car je n’avais jamais dans ma vie tenu de hache entre mes mains. La lame courbe et acérée. La perfection de cette pièce de métal. Et la vitre devant moi, qui n’attendait que cela. De mes deux mains, de toutes mes forces, avec une habilité, une joie inconcevables, comme si j’avais voulu abattre un arbre centenaire, je frappais la vitre. Au moment même où la lame atteignait le verre, je songeais qu’une alarme se déclencherait sans doute. Mais tout fut parfaitement silencieux. La vitre fut fracassée, et les éclats de verre chutèrent contre le sol, sans un seul son. L’alarme se déclencha, je le sus immédiatement, mais elle était, elle aussi silencieuse. J’avais anéanti tout ce qui peut s’entendre.



Une hallucination récurrente

Je me couche le soir, nu, quelques livres à mes côtés, dans mon lit, pour me tenir compagnie.
Une perte me hante, que rien ne compense – ne suis-je pas, en cela, enfant de mon siècle ?
Je m’endors assez vite, la lecture m’apaise, aussi merdique qu’ait pu être la journée.
Et chaque nuit, invariablement, autour de 4 heures, je m’éveille. Chaque nuit, une angoisse, une intranquillité, une soif que rien n’étanche. Je me relève, et depuis le salon aux fenêtres sans voile, j’aperçois un immeuble en feu. En feu, brûlant d’un éclat singulier, au loin, et sans fumée. C’est le dernier étage, toujours, une hallucination récurrente, à 4 heures du matin. Je reste enraciné, nu toujours, au milieu du salon devant les hautes fenêtres, fasciné par la lumière si vive, au cœur de la nuit, dans l’attente que ce feu m’atteigne moi aussi.
Le lendemain, au petit-déjeuner, les yeux clos, encore, de tant de fatigue, cramponné à mon bol de café, mon premier regard se dirige vers l’immeuble, j’imagine sa carcasse noire, effondrée à moitié, j’essaie de ne pas penser aux enfants. Mais il se dresse là, dans la lumière cuivrée de l’aube, invariablement victorieux de sa flambée nocturne. Et j’échoue à dissiper, gorgée après gorgée, cette nausée vague et détestable : l’absence de tout soulagement.

Lucie Taïeb - 2 octobre 2014