Vie de Milena

« Milena, c’est un feu vivant, tel que je n’en ai jamais vu », Franz Kafka.


Jana Černá a onze ans quand sa mère, Milena Jesenská, fut arrêtée par la Gestapo à Prague et seize quand celle-ci meurt, le 17 mai 1944, au camp de concentration de Ravensbrük. Ce n’est qu’en 1967 qu’elle décide de lui consacrer un livre. Elle l’imagine le plus précis possible et ne l’entreprend qu’après avoir recueilli de nombreux témoignages. Elle entend y ajouter ses propres souvenirs tout en montrant la place importante que tenait sur la scène intellectuelle tchécoslovaque celle qui est évidemment bien plus que la destinataire des lettres de Kafka.

Elle remonte le fil chronologique de sa vie, partant de la naissance à Prague en 1896, pour suivre un parcours marqué dès l’enfance par la peur.

« Autant qu’il m’en souvienne, je n’ai jamais entendu Milena raconter une seule de ces histoires heureuses que sont généralement les souvenirs d’enfance. Tout ce qu’elle me livrait sur cette époque de sa vie avait sa part de laideur, de méchanceté, de tristesse ou de gêne, la plupart du temps tout cela à la fois. »

Milena s’immerge très tôt dans les études, parvenant peu à peu à aiguiser sa pensée en confrontant ses réflexions à celles des autres. Les rencontres et discussions ont lieu au café Arco. C’est là qu’elle fait la connaissance de celui qui deviendra son premier mari, Ernst Polak avec lequel il lui faudra s’exiler à Vienne (sur l’injonction du père – qui ne tolère ni allemand ni juif dans son entourage).

Là-bas, c’est Milena qui subvient aux besoins du couple. Elle donne des cours privés, écrit des articles, traduit des textes, se fait porteuse de valises à la gare. C’est dans la capitale autrichienne qu’intervient la rencontre avec Kafka.

« Leur liaison ne commence pas avec cette rencontre, mais plutôt par la traduction que Milena entreprend des nouvelles de Kafka. Ce travail sert de point de départ à un échange de lettres, connu de nos jours sous le titre de Lettres à Milena. »

Jana Černá consacre plusieurs pages à cet amour bref mais essentiel pour l’un comme pour l’autre. Tous deux ont de nombreux points communs, à commencer par les rapports plus que tendus qu’ils entretiennent avec leur père respectif. Leur dialogue, par lettres ou articles interposés, est intense. Cela n’empêche pas les petites déceptions, puis les vrais obstacles qui provoqueront la rupture.

Après la mort de Kafka, en 1924, au sanatorium de Kierling, près de Vienne, Milena remet, selon les vœux du défunt, les carnets qu’il lui avait confiés à Max Brod. Elle continue à le traduire et retourne vivre à Prague où elle s’investit beaucoup. Elle travaille sans relâche. Elle est généreuse et exigeante, rebelle et combative. Ses articles sont lus et appréciés. Elle se remarie avec l’architecte Jaromir Krejcar. De leur union naîtra, en 1928, .Jana Černá

« Elle écrit, elle traduit à tour de bras. Elle dira plus tard que, pour la première et la dernière fois de sa vie, elle a connu à ce moment-là un bonheur total. »

Bonheur contrarié par un accident de ski (jambe cassée) puis par de longs mois d’hôpital et enfin par un accouchement difficile. C’est à cette période qu’elle devient toxicomane, s’adonnant à la morphine. Elle ne se décidera à suivre une cure de désintoxication qu’en 1938, année de l’Anschluss, consciente qu’elle aura besoin de toutes ses forces pour affronter les années qui s’annoncent.

Ces années noires débutent à Prague le 15 mars 1939, quand Hitler envahit la Tchécoslovaquie. Milena est dans le viseur. Elle résiste, croit quelque temps que sa notoriété lui permettra d’être épargnée, et est finalement arrêtée et déportée. La suite (vie et mort à Ravensbrük) est connue grâce au témoignage de Margarete Buber-Neumann qui fut son amie au camp et qui lui a consacré une remarquable biographie.

Jana Černá, que sa mère et ses proches ( Egon Bondy, Bohumil Hrabal et bien d’autres) appelaient Honza, offre aux lecteurs un document passionnant, extrêmement fouillé et sensible. Elle le ponctue de confidences, de témoignages, d’anecdotes, d’éléments rares, issus de la chronique familiale, de lettres et d’extraits d’articles signés la plupart du temps par Milena elle-même.


Jana Cerna : Vie de Milena, traduit du tchèque par Barbora Faure, éditions La Contre-allée.

Jacques Josse - 13 octobre 2014