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« Je dis simplement qu’il faut parler précisément et qu’il s’agit là d’un acte politique fondateur. »

L’imprégnation est totale ; l’effet de naturalisation, optimal. Les Bobos ? Un groupe de nantis des grands centres urbains. Les traders ? Des responsables de la crise économique. Les musiciens de jazz ? Des fumeurs de marijuana. Ces phrases tombent comme des évidences dans les conversations. Chacun pressent qu’il peut de la sorte décrire et analyser la vie sociale. Bien sûr, tout n’est pas si simple : si ces mots font en général consensus, certains esprits critiques y reconnaissent des stéréotypes. Ces esthètes méprisent ceux qui se vautrent dans la convenance, voire de la « bien-pensance », arguant d’une réalité plus sophistiquée : les traders ne sont pas responsables car ils sont aux ordres des banques ; les Bobos n’existent pas ; les musiciens de jazz boivent aussi du Pernod. Il m’est souvent arrivé d’observer ce genre de débats opposant les partisans d’un monde simple et les thuriféraires d’un monde dont le sens serait confisqué – le plus souvent par le truchement de complots ou d’armées secrètes. Je pense avoir fait preuve d’une belle constance en me rebiffant dans la mesure du possible contre les uns et les autres. Ma mère trouve que j’ai un humour singulier ; je m’accroche à son jugement (qui saurait mieux me connaître ?) au moment d’expliquer à ces débatteurs qu’ils occultent tous autant qu’ils sont un problème spécifiquement technique, qui rend leurs conversations fallacieuses. Je ne les empêche pas de continuer (de quel droit ?), mais il est de mon devoir de les informer qu’ils sont en train de parler du modèle théorique de Durkheim, le groupe, et en aucun cas des traders, des musiciens de jazz ou des bobos comme êtres de chair et de sang. Je leur propose en général de remplacer le mot traders par les mots lasagne ou hérisson afin de goûter au ridicule de la situation. L’expérience est peu appréciée, mais elle est plutôt efficace. Ce mot, hérisson, représente-t-il mieux que celui de traders votre expérience de la situation ? Connaissez-vous un trader que vous pourriez relier à la description de votre propre vie ? De quoi parlons-nous au juste si ce n’est de sources de seconde main, glanées dans des médias de masse, que nous confondons avec un mot théorique ? J’essaie d’être clair face à ceux qui s’emportent et me soutiennent que je me prends trop la tête (ah, se prendre la tête !). Avec mon humour particulier, je leur demande aussi d’imaginer que nous décrivons la cathédrale de Chartres à partir d’une carte routière de l’Eure-et-Loire, pénétrant les détails alentour avec des cartes IGN adaptées ; ou encore que nous dépeignons son style gothique au moyen de la définition du dictionnaire des noms propres. Nous pouvons tourner la situation en tous sens ; nous ne parlons ici que du modèle, en aucun cas des pierres, des autels, des orgues et des vitraux. Je le dis et je le répète : ces propos ont le ton du sérieux, mais ils reposent sur des descriptions fallacieuses. Entendons-nous bien, je ne soutiens pas qu’il faille laisser à distance la question des traders jusqu’à n’avoir aucun avis sur ce point. Je dis simplement qu’il faut parler précisément et qu’il s’agit là d’un acte politique fondateur. Confucius l’a énoncé bien avant moi. Mais c’est en vain que je m’échine ; en société, ces débatteurs ont appris à se payer en renommée sur cette confusion.


(Eric Chauvier, Les Mots sans les choses, éditions allia, août 2014)

Ce nouveau livre est un condensé de que produit Eric Chauvier, de cette façon qu’il a de mettre en place dans le monde réel des situations de rupture communicationnelle, des moments du langage sonnant faux, puis de les pointer, de les analyser avec ses outils d’anthropologue, pour tirer de ce trouble (y compris du sien – c’est ce qui faisait de Si l’enfant ne réagit pas,un de ses livres les moins connus, une merveille et un point culminant de son travail dans la situation et dans l’écriture, et il n’est pas étonnant qu’il y fasse, également, référence dans de celui-ci).


C’est un condensé de son travail, mais aussi de son art (là encore, il faudrait un mot plus précis, à inventer sans doute, qui dise cet espace entre les deux où Chauvier se place, zone d’intersection spécifique, entre la pratique anthropologique et l’écriture littéraire), c’est une avancée dans sa réflexion, qu’il ne sera pas euphémistique de qualifier de polémique.


Polémique, oui : Radicale, mais sensible, mais : précise.


Ce que pointe Eric Chauvier dans ce livre, c’est une forme récurrente de ce qu’il nomme psychopathologie du langage ordinaire, consistant à l’impossibilité de débattre, qu’il pose dans l’extrait plus haut, tant la situation de discussion est empêchée par l’omniprésence et omnipotence de « fictions théoriques », soit des « modèles conceptuels surplombant plaqués sur le vécu de chacun au point de rendre celui-ci inexprimable » . L’absence de contextualisation de tous ces propos englobants, de ces expertises vagues, est généralisée, endémique, et extrêmement pernicieuse, selon lui. Cette analyse est passionnante, y compris lorsque l’intraitable Chauvier passe à son crible des pensées et travaux de savants contemporains de haute valeur, dont la postérité génère elle-même de nouvelles formes de doxa, dans ce climat d’expertise abstraite généralisée, de cuistrerie grise. Ce livre, paru fin août 2014, peut être introduit (ou prolongé) parun entretien que j’ai eu avec lui, réalisé au Lieu Unique en juin 2013.

Entretien en podcast (interview d’Eric Chauvier au Lieu unique, Nantes, juin 2013)


Cet entretien traite de ses travaux précédents, depuis Anthropologie jusqu’à Somaland (paru en janvier 2013), et citons-le encore, dans l’extrait ci-dessus :


« Je dis simplement qu’il faut parler précisément et qu’il s’agit là d’un acte politique fondateur. »


Que Chauvier parle, et parle précisément, on le constate au long de cette discussion. Cette rencontre, datant de juin 2013, organisée par les (excellents) libraires de Vents d’Ouest Lieu unique, était consacrée, non pas à Les mots sans les des choses (alors encore en écriture), mais au précédent, Somaland - duquel nous partîmes, mais qui sut nous mener ailleurs.

Les questions du public, en deuxième partie, assez mal audibles (contrairement aux réponses de Chauvier) portaient sur des aspects plus scientifiques, sur le rapport que le chercheur qu’il est entretient avec l’Institution académique – conflit duquel il ne se défile pas, ne se pare pas du littéraire pour se dispenser de rigueur scientifique. C’est en ce sens aussi que l’ambigüité des postures, productrice de trouble, qui fonde son travail d’écriture, est porteuse : tenue moralement, car tenue en son emploi du langage.


Somaland, dont il est question durant l’entretien, est un texte au statut spécifiquement ambigu : le postulat romanesque d’entrée (un enquêteur est requis pour une étude sur un site SEVESO, et se trouve confronté, dans l’exercice même de sa mission à l’impossibilité de produire quelque constat probant, par accumulations de fictions contradictoires, fictions officielles contre fictions complotistes) est peu à peu troublé par la nomination du narrateur – qui, tiens, s’appelle Chauvier. La fiction Somaland, s’il elle en reste une, trouble le jeu (des postures ordinaires, des représentations) et produit du sens.


Espérant que cet entretien vous donne envie de lire Chauvier – on recommande Somaland, bien sûr, mais encore une fois, ce très beau Les Mots sans les Choses, juste paru, à lire.





(Eric Chauvier, Les Mots sans les choses, éditions allia, août 2014, août 2014 – prix : 6,20 € , format : 100 x 170 mm, 128 pages, ISBN : 978-2-84485-887-0

Guénaël Boutouillet - 13 novembre 2014
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