Une saison de coton de James Agee, avec des photographies de Walker Evans

Une saison de coton : trois familles de métayers de James Agee avec des photographies de Walker Evans vient de paraître aux éditions Christian Bourgois. Il s’agit de l’article qui est à l’origine du monumental Louons maintenant les grands hommes. Retrouvé dans les archives de James Agee, il a paru pour la première fois en 2012 dans la revue The Baffler. Édité par John Summers, préfacé par Adam Haslett, il est traduit de l’anglais (États-Unis) par Hélène Borraz.





Si vous avez lu Louons maintenant les grands hommes, le simple geste de feuilleter Une saison de coton est une expérience. Votre œil est immédiatement attiré par les photographies de Walker Evans. Ces gens vous les connaissez ! Ils portaient un autre nom mais ce sont bien eux, vous n’en avez oublié aucun, ces hommes, ces femmes, ces enfants figurent dans votre album de photos intime au même titre que les membres de votre famille. Vous reconnaissez Frank Tingle dans sa salopette de travail, Bud Fields assis dans un champ de coton, Floyd Burroughs devant sa maison et là, oui… c’est Allie Mae Burroughs dans sa robe de coton imprimé :

Allie Mae a vingt-sept ans. Elle a hérité des traits ciselés et fins et de la maigreur des gens du côté de son père. Bien qu’elle ne soit absolument pas neurasthénique, elle ne s’intéresse que très peu à la vie. Son intelligence naturelle laisse percevoir les marques d’un intellect noyé. La lente et régulière destruction est chose plus facile à voir chez une femme presque belle ; la sévérité de son existence a tendu la peau plus que nécessaire sur ses os, et son alimentation, ajoutée à un métabolisme malchanceux, a eu raison de ses dents du haut. Ses bras, ses jambes et son corps ont conservé une allure svelte et avenante et sa démarche est agréable à regarder, mais quand elle allaite son enfant on ne peut s’empêcher de remarquer à quel point ses seins sont fripés et parcourus de veines noueuses ; et ses mains, lorsqu’on les observe, étonnent : elles donnent l’impression d’être trop grandes de plusieurs tailles et d’avoir été enfilées sur les terminaisons de ses solides poignets [1].

Une saison de coton est l’article écrit sur commande par James Agee en 1936 pour le magazine Fortune qui le refusa, la rubrique « Vie quotidienne » ayant été supprimée. Lui et Walker Evans avaient passé deux mois auprès de trois familles de métayers. « Ce voyage a été extrêmement dur, et certainement une des meilleures choses qui me soient arrivées », écrivit James Agee à son retour. Plus tard, quand il décide d’écrire ce qui va devenir Louons maintenant les grands hommes il n’a pas besoin de retourner en Alabama vérifier ou compléter ses notes de travail. Il ne s’agit pas d’écrire une version plus longue de l’article initial mais de mettre en mouvement les portraits, les descriptions, les inventaires qu’il en a rapportés, d’interroger des sensations, des images : la chaleur, la poussière, les animaux domestiques, la récolte du coton, la fatigue, les jours d’inactivité passés à regarder la route vide, les dimanches au village voisin, les dettes à rembourser, les voisins, les maladies des enfants, les grossesses, les colères, le découragement, l’obstination. Remettant en jeu sa propre présence, James Agee n’énumère plus les tâches qui sont à la charge du métayer, il décrit les gestes de ceux qui travaillent ; il ne donne plus la composition des repas, il raconte leur préparation ou pourquoi, ce soir, on ne mangera pas. Là où le journaliste s’était gardé d’intervenir sinon par quelques Notes de l’auteur en bas de page, l’écrivain ouvre avec délicatesse chaque tiroir de chaque meuble, en sort un à un les objets du quotidien, peigne, cuillère, bobine de fil, broche cassée, bouton, et les examine avec minutie, avec amour, toute la vie des Tingle, des Fields et des Burroughs lui est alors rendue.

Dominique Dussidour - 15 novembre 2014

[1Une saison de coton, page 55.