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La fenêtre ouverte

Ce texte a été écrit dans l’institution AVVEJ-Rencontre 93, à Saint-Denis,durant une séance de contes avec des adolescents déscolarisés (même si je ne les réduis pas à ça). Je les amène à réagir à mes mots, puis j’intègre leur réaction, de façon à co-construire un texte.

Je regarde ma montre. Il est 10h38. Nous aurions dû commencer l’atelier à 10h30. Tous ne sont pas à l’heure. Je n’y prête pas plus attention que cela. De toute façon, personne ne s’en offusque. Je m’assois avec les adolescents, autour de la table basse, près de Clara. Je les regarde comme on dévisage les amis des amis que l’on a invités à une soirée – avec étonnement et une bienveillance de principe :


Des adultes en devenir, au devenir sinueux ;


Des accidentés, dont les accidents se dérobent à la vue ;


Je les regarde comme on dévisage des enfants qui ne sont plus des enfants ;

L’enfance est loin, loin dans le temps, loin dans l’espace.

L’âge adulte a de ces exigences…


L’atelier commence, d’abord un petit échauffement, dit Clara, pour apprendre à être ensemble.

Nous crions pour expulser une colère qui existe parfois.


Cris muets.


Cris fragiles.


Cris embarrassés.


Nous essayons de nous accorder, mais avec des ratés.

Nous ratons souvent ; nous en rions.


Échec et rire nerveux.


Échec et rire très nerveux.


Échec et rire très, très nerveux.


Une fenêtre est ouverte, par où s’engouffrent les bruits de la rue :


Les bruits de la ville – marteaux-piqueurs, automobiles, sirènes.


Les bruits de la vie active – marteaux-piqueurs, automobiles, sirènes.


Je me demande : sommes-nous dans la vie active ? Celui qui cherche à y entrer par suite d’un parcours chaotique est-il encore dans la vie active ?


Il y aura une pause, dit Clara, pour aller fumer. Ça les rassure. Mais pas tous.


Il est 10H50, deux jeunes filles arrivent, complices.


Personne n’a fermé la fenêtre et je songe à une femme que je connais :


Elle doit être en train de vendre des maisons.


Rédiger des permis de construire


Rencontrer des clients qui ont les moyens, comme on dit.


La vie tourne. Par la fenêtre ouverte nous l’entendons tourner


Qui sommes-nous ici ?


À crier


À rire de nos cris


À essayer d’oublier le bruit de la vie active qui s’engouffre par la fenêtre.



Clara nous explique le principe de l’atelier, la force libératrice du conte.


Je connais un homme qui est plombier. Je l’imagine en ce moment :


Sous un évier.


En train de rédiger une facture.


Dans son camion, pestant contre les bouchons sur le périphérique.


Nous apprenons les règles du conte.


Comme personne n’a pensé à fermer la fenêtre, je repense à un homme que je connais, un chef d’entreprise. Je l’imagine parmi nous, puis rapidement je chasse cette pensée. Il doit être en train :


De parler à sa secrétaire.


Voyager dans un avion en direction de Pékin.


Jouer au golf.



La pause, dit Clara. Deux adolescents restent dans la pièce, indifférents à la solution de fumer.


La pause est finie. Ça sent la cigarette dans la pièce.


Nous choisissons des photographies que Clara a disposées sur le sol. Des dizaines de photographies, peut-être des centaines.

Assez rapidement, je choisis un vieil homme.

Au bout de cinq minutes certains hésitent encore. Clara les rassure.


Un enfant.


Un bébé.


Une femme jouant du piano.


Un couple qui s’enlace.


Etc.


La fenêtre est toujours ouverte.


Je repense à cette femme que je connais, qui travaille dans l’immobilier.

À ce chef d’entreprise qui joue au golf.

À ce plombier qui rédige des factures.


Au monde qui tourne sans nous.


Au son de la vie du dehors, à son rythme, à son agitation.


Aux histoires de réussite dont parle les journaux.


Aux salaires qui tombent en fin de mois, aux vacances, aux emprunts pour l’achat d’une voiture, d’une maison, d’une machine à laver.


Nous ne sommes pas totalement dans le monde qui tourne.

Bien sûr.

Mais avec la fenêtre ouverte nous y sommes un peu.


Puis je les dévisage, ils parlent avec Clara, ils jouent le jeu.

Aucun ne se lève pour fermer la fenêtre.

Aucun ne semble se soucier de la fenêtre.

Chacun a choisi sa photographie :


Cet enfant.


Ce bébé.


Cette femme jouant du piano.


Ce couple qui s’enlace.


Etc.


Ils sont prêts maintenant à imaginer, pour chacun des personnages choisis, leur âge, leur vie professionnelle, leurs défauts, leurs qualités, leur accident de vie, leurs remords, leurs histoires d’amour, leurs amis, leurs ennemis…


Ils vont imaginer un conte. Ils vont prendre la parole, endosser des rôles et apprendre à jouer le désir amoureux, le malheur, la joie, la peur…


Et je songe que de l’autre côté de la fenêtre ouverte, cette femme qui travaille dans l’immobilier, ce plombier, ce chef d’entreprise, entendront peut-être leur voix qui joue la peur, la joie, le malheur ou le désir amoureux.


Eux ou d’autres…


Et même si personne n’entend, nous ferons comme si…


La fenêtre est ouverte des deux côtés.


Je ne l’avais pas remarqué en entrant dans la pièce.


Eric Chauvier - 30 novembre 2014
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