François Monaville | le trois juillet deux mille sept

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je suis à Dublin ... je marche dans Merrion Square … je me rends à un concert … je pénètre à l’intérieur d’un bâtiment et me dirige vers l’une des pièces du rez-de-chaussée ... je m’assois sur une chaise ... j’attends quelques minutes puis quatre musiciens arrivent sur la scène … ils commencent par produire des sons à peine audibles … l’un d’entre eux dirige lentement son instrument vers le haut et insuffle de l’air à l’intérieur … on entend juste le bruit de l’air qui se propage à l’intérieur … j’écoute attentivement ce son et repense à la manière dont s’organisent les concerts … je repense à nos modes de vie … à la manière dont ils conditionnent notre écoute … j’essaie de la définir … je ne trouve pas de mots suffisamment précis … je repense à trente-six mille choses ... c’est la première fois que j’assiste à un concert pendant lequel le silence a autant d’importance … les quatre corps occupant la scène utilisent des objets et des instruments pour produire du son ... on dirait qu’ils se servent de leur instrument comme s’ils se servaient d’un objet … non pas comme d’un instrument produisant des mélodies et du rythme mais plutôt comme d’un objet avec lequel il est possible de créer des sons ... des bruits, des parasites … l’instrument n’est plus utilisé pour créer des mélodies et du rythme mais dans ce qu’il a de plus trivial … de plus bancal … donc c’est plutôt se servir de l’instrument pour tout ce qu’il peut produire d’imperfections … pour tout ce qu’il peut produire comme bruits parasites … donc ces personnes se servent d’instruments et de divers objets pour produire des sons, des vibrations, des cliquetis, des frottements … et ce concert demande beaucoup de concentration … et nous ne sommes peut-être … qu’une dizaine … mais cela n’a pas d’importance … on écoute et ce concert demande beaucoup d’attention … c’est une invitation à voyager à travers le son … le silence … il n’y a plus vraiment de distinction car on entend encore quelque chose quand les musiciens ne produisent plus de sons … l’attention se poursuit … et donc ils se servent d’un instrument ou d’un objet pour en sortir toutes sortes de sons qui ne correspondent pas … c’est-à-dire … se servir d’un objet, d’un instrument d’une manière inadéquate … donc se servir d’un objet en allant à l’encontre des usages … et finalement c’est difficile … ou plutôt … assez étonnant de voir d’entendre les sons les bruits les bruitages qu’ils parviennent à créer à partir de leur instrument qui n’en est plus vraiment un … à savoir un violon … une batterie … ou du moins un tom … une clarinette, un ordinateur, un ressort, un ventilateur, une paille … et ce qui nous interpelle c’est que ces musiciens qui ne sont finalement peut-être pas des musiciens créent à partir de l’instrument, de l’objet … des sons qui ne correspondent pas aux sons que peuvent produire habituellement ces instruments, ces objets … et je me dis et pense que c’est difficile en fermant les yeux de pouvoir se dire tiens ce son-là vient du violon … je veux dire que si j’avais … et donc finalement ce qui me frappe c’est que si on entendait ce concert à la radio … si ce concert était diffusé, on serait incapable de pouvoir dire tel son provient de tel instrument … donc ces quatre personnes en allant à l’encontre des usages… et en explorant les bruits les vibrations de leurs objets-instruments produisent finalement des sons qui ne correspondent plus aux sons qu’ils produisent habituellement … donc si … si après ce concert … si un jour j’ai la possibilité d’écouter d’entendre un enregistrement de ce concert, je ne serai pas … ne serai plus en mesure de pouvoir localiser les sons … ne serai plus en mesure de pouvoir me dire ah oui là maintenant on entend le violon, l’ordinateur, la clarinette, le ventilateur, le ressort ou la paille … mais le plus étonnant c’est que lorsque les musiciens arrêtent de jouer ils parviennent à faire en sorte que l’écoute se poursuive, que l’attention se maintienne ... ils s’arrêtent quelques instants puis reprennent … comme si de rien n’était … ils le font à trois reprises … on ne sait pas s’ils vont reprendre … le temps est suspendu, on a l’impression que l’on pourrait rester des heures comme ça assis sur une chaise à écouter les sons qui nous entourent … puis ils reprennent et s’arrêtent une quatrième fois … et on reste là sur nos chaises à écouter avec eux ce qu’il se passe lorsqu’ils arrêtent de jouer … et on se rend compte que les sons qui nous entourent continuent à tourner autour tout autour puis on entend une ambulance qui passe quelques rues plus loin … et c’est le son ... le son de cette ambulance et pas un autre qui nous annonce que finalement le concert est arrivé à sa fin et qu’il est temps de ressortir prendre l’air…

Concert organisé au Goethe Institut de Dublin par i-and-e avec Angharad Davies (violin), David Lacey (percussion/electronics), Lee Patterson (electronics), Paul Vogel (clarinet/ computer).

17 novembre 2014