Mauvaises langues

« Je regarde / avec les yeux d’un qui se juge durement. » Paol Keineg.


Mauvaises langues – 86 poèmes, "journal de deux années" – le nouveau livre de Paol Keineg, offre une multitude de moments brefs. Ceux-ci sont assemblés ou fragmentés. Ils se frottent, se parlent et suscitent, au fil des saisons, des réflexions qui permettent de sauter du jour au lendemain en donnant toujours un peu plus de nerf, de relief, de sens au temps qui file.

« Faire glisser sa plume
sur les méchancetés du monde -
il faudrait être fou
de ne pas répondre à l’espoir que font naître

les choses sans importance,
avec obligations réciproques
et salut
aux entraves de la langue. »

Paol Keineg reste on ne peut plus attentif à ce qui l’entoure. Il relie fréquemment passé et présent et fait confiance à sa mémoire, (elle se montre tour à tour familiale, linguistique, sensitive, sensuelle ou visuelle) qui travaille en silence et en permanence.

« une simple promenade à bicyclette

me conduit sans hésiter
à la porte d’une vieille femme
qui revient de faire les foins
avec ses chiens.

Comment s’étonner qu’elle réponde
aux questions par des questions
et que sur le pas de la porte elle s’efface
pour faire entrer la mort ? »

Il note ce qu’il vit au quotidien en ne gardant le plus souvent que l’anodin (autrement dit l’essentiel) qu’il rabote et polit. Il vit seul. Dans un village qui fut celui de son enfance. Où il peut aisément dialoguer avec ses disparus. Et marcher dans les éboulis du temps, qui ne s’arrête évidemment jamais, sans pour autant se couper du monde. Il manie l’humour à la perfection. Il le veut bref et inattendu. Il rêve et lit en plusieurs langues. Il passe de l’une à l’autre avec plaisir, conscient que certaines sont plus fragiles (et attaquées) que d’autres. S’endort parfois le soir en Bretagne et se réveille au milieu de la nuit en Amérique, où il a vécu pendant plus de trois décennies. Il veille sur le geai qui niche au fond du jardin. Donne à manger aux pies. S’étonne d’entendre à nouveau le rossignol. Aimerait bien être chien.

« parce qu’un chien
y voit clair
et aboie après les défunts. »

Il plaint les porcs parqués. N’en peut plus de voir ces champs de maïs qui leur sont destinés et qui bouchent (et pompent) bien plus que l’horizon. Il sait la brutalité ambiante. L’appât du gain. La froideur des décideurs. Il écrit "pour faire du simple avec du compliqué". Il s’est doté, pour cela, d’une langue imparable. Elle déjoue les ficelles poétiques. N’entend pas séduire. Elle est âpre et rugueuse. Percutante et efficace. Elle procure à son poème une force rentrée. Elle est tendue telle une flèche. Qui, quand elle part, fait mouche.

« la vraie vie n’existe pas,
l’autre, la pas vraie,
aux soirs d’hirondelles mentales,
suffit. »


Paol Keineg : Mauvaises langues, éditions Obsidiane.

Jacques Josse - 19 novembre 2014