"Trois fois rebelle" | Poèmes de Maria Mercè Marçal, traduits par Anna Serra


DEVISE

Je remercie le hasard de trois dons : être née femme,

de basse classe et de nation opprimée.

Ainsi ce trouble azur de me faire trois fois rebelle.

DIVISA

A l’atzar agraeixo tres dons : haver nascut dona,

de classe baixa i nació oprimida.

I el tèrbol atzur de ser tres voltes rebel.

CHANSONS POPULAIRES DE LUNE

Aujourd’hui, si jamais

venait la lune morte,

l’amour chanterait

qu’on frappe à la porte.

Et si jamais elle se montrait

bossue vers le couchant,

l’amour chanterait

en quart croissant.

Si jamais la lune était

toute ronde et rouge,

l’amour chanterait,

l’amour folle.

Mais ah, si jamais blanche

elle vient, ronde et blanche,

l’amour chanterait

que la porte soit fermée.

Et si la lune venait

bossue vers le levant

l’amour chanterait

l’amour décroissant.

Ah ! quelle drôle de lune !

Ami, sortons à la fenêtre

entre minuit et une !

Lune, monnaie de cuire

à l’air, porte-nous bonheur

entre minuit et une heure !

CORRANDES DE LLUNA

Avui, si venia

la lluna morta,

l’amor cantaria

que truca a la porta.

I si ens arribava

amb gep a Ponent,

l’amor cantaria

en quart creixent.

Si la lluna era

rodona i roja,

l’amor cantaria,

l’amor boja.

Mes ai, si ve blanca,

rodona i blanca,

l’amor cantaria

que la porta tanca.

I si duu la lluna

un gep a LLevant,

l’amor cantaria

l’amor minvant.

Ai, quina ufana de lluna !

Amic, sortim en finestra

entre les dotze i la una !

Lluna, moneda de coure

a l’aire, duu-nos fortuna

entre les dotze i la una !

LUNE DE VALENCE

1

Ami, sortons sur la terrasse,

ah ! qu’elle nous rafraîchisse le visage

la lune, quartier d’orange

entre les dents des nuages ;

ah qu’elle nous rafraîchisse le visage

—ami, sortons à la terrasse—

la lune, la fleur d’oranger

de l’oranger couvert de nuages.

2

Sept lunes cernées

et une soif aigre

sous les sept oranges

de l’amour claire ;

de l’amour claire, oui,

de l’amour claire,

sept lunes cernées

et une soif aigre.

LLUNA DE VALÈNCIA

1

Amic, sortim al terrat,

ai que ens remulli la cara

la lluna, gall de taronja

entre dents de nuvolada ;

ai que ens remulli la cara

—amic, sortim al terrat—

la lluna, la tarongina

del taronger ennuvolat.

2

Set llunes ulleroses

i una set agra

sota les set taronges

de l’amor clara ;

de l’amor clara, sí,

de l’amor clara,

set llunes ulleroses

i una set agra.

LES PETITES FILLES DE MON VILLAGE

Les petites filles de mon village

s’assoient sur des tabourets

et avec un petit tablier

et un drap long comme un jour

sans pain dans le chocolat fondu*,

font soit le point avant,

soit le point de chaînette

ou encore le point d’ourlet

et chantent cet air

des « montañas nevadas ».

Les femmes de mon village

de bon matin au champ :

tantôt ramassent les patates

tantôt déracinent les oignons

ou écrasent les mottes

ou s’en vont cueillir de l’herbe

pour nourrir les lapins ou apportent

de la bouillie aux cochons

ou du son aux poules

ou raccommodent les draps

ou soulagent leurs courbatures

ou trempent le pain dans le vin et le sucre

au retour du cours de couture**

les petites filles de mon village.


LES XIQUETES DEL MEU POBLE

Les xiquetes del meu poble

seuen en cadira baixa

i amb un davantalonet

i un drap tan llarg com un dia

sense pa-amb-xicolata,

si feien punt de cama,

si punt de cadeneta

o punt d’escapulari

i cantaen allò

de « montañas nevadas ».

Les dones del meu poble

de matinet al tros :

adés cullen patates,

adés arrenquen cebes

o aixafaen terrossos

o se’n van a fer herba

per als conills o duien

farinetes als cotxos

o segó a la feram,

o apedacen llençols

o passen agulletes

o suquen pa amb vi i sucre

per con tórnon de costura

les xiquetes del meu poble.

*pa-amb-xicolata. Goûter traditionnel. On trempe un bâton de pain dans le chocolat fondu.

**per con tórnon de costura. Cette expression orale et retranscrite phonétiquement est aussi d’usage pour dire « au retour de l’école ».


L’auteure

Maria Mercè Marçal de son vrai nom Maria Mercè Marçal i Serra est née en 1952 au Pla d’Urgell et décédée en 1998 à Barcelona. Elle est une des poètes catalanes les plus fameuses de la deuxième moitié du XXe siècle. Elle est l’auteure de plus d’une dizaine d’ouvrages, dont un unique roman largement primé La passion selon Renée Vivien et une anthologie qui regroupent des poètes catalanes du XXe siècle.
Diplômée de philologie classique, elle est enseignante de langue et littérature catalanes et traduit en catalan Yourcenar, Sagan, Colette, Akhmàtova et d’autres.

C’est pendant la période de transition qui va de la fin du franquisme au début de la démocratie que Maria Mercè Marçal commence à écrire. Elle est une militante féministe engagée contre le franquisme au sein de l’Assemblée de Catalogne puis d’un parti de gauche.

Cau de llunes, premier recueil publié en 1977, montre d’emblée l’importance que peut avoir pour Marçal la défense de la voix des femmes tout autant que de la langue catalane. Dans ce recueil elle exprime aussi sa révolte contre les abus du pouvoir avec un texte qui raille le dictateur Pinochet (« Malediccio amb estrella », in Cau de Llunes) ou les violences du pistolérisme à travers un texte qui rend hommage à Francesc Layret. Marçal tient en outre à attirer notre attention sur l’œuvre de plusieurs poètes (Clementina Arderiu, Felicia Fuster, Maria Antonia Salva, Rosa Leveroni, Sylvia Plath, etc.) bien trop méconnues, sur des auteurs qui l’ont marquée comme Federico Garcia Lorca mais aussi sur le vivier de la littérature populaire que sa mère lui a transmis oralement.
Ainsi, on retrouve tout au long de son œuvre les apports de la tradition orale de la chanson populaire, del cançoner popular, qu’elle partage avec l’auteur Joan Brossa.
Elle n’hésite pas non plus à reprendre les formes fixes de l’ode saphique, de la sextine ou encore du sonnet et d’autres formes issues directement de la poésie troubadouresque du XVe et du XVIe siècle, ce qui explique par exemple qu’elle conserve le mot amour au féminin. Ces formes deviennent pour la poète le canon idéal de l’expression de thèmes inédits comme l’homosexualité féminine (1982, Terra de Mai, en référence à son amie du même nom). Son œuvre est connue en France à travers la publication d’une anthologie aux éditions Bruno Doucey publiée en 2013, et qui reprend en titre la devise de Maria Mercè Marçal : Trois fois rebelle.

La traductrice

Anna Serra écrit.

Née en 1988 à Perpignan. Elle anime une chronique de poésie « Vous Pouvez Répéter » à radiomarais les vendredis matin. Elle est comédienne et occasionnellement aventurière parmi les aventuriers de la Cie Marie est de la nuit dédiée aux spectacles protéiformes et pluridisciplinaires.

Elle a publié, dans la revue littéraire et dessinée Pan (septembre 2014, éd. Magnani) « L’autre pièce » (nouvelle) avec les images d’Idir Davaine, ainsi que des poèmes traduits de l’italien de Vivian Lamarque, Elena Aiezza et Guido Gozzano et des textes personnels dans le n°7 de la revue L’intranquille.

Illustration de Loïc Verdier.