3 extraits de "CRUELLEMENT là", de Friederike Mayröcker, traduits par Lucie Taïeb

L’écriture de Friederike Mayröcker, poète autrichienne née à Vienne en 1924, se caractérise par un art virtuose du montage. L’auteure travaille sa prose de motifs divers, semblables à des visions qui resurgissent sans cesse et se succèdent, comme dans un rêve, de façon disjonctive. En lisant ce texte, en le traduisant, les motifs qui à leur première occurrence semblaient étranges, incompréhensibles, sont, par la suite, simplement reconnus, comme pièces d’un monde sensible, qui ne se recompose jamais entièrement, mais demeure, dans le mouvement de l’écriture et de la vie même, intense d’incomplétude.
Les passages cités ici sont extraits de "CRUELLEMENT là", paru à l’Atelier de l’agneau ce mois-ci.


P.27

Les massifs d’hortensias dans le couloir ont perdu leur couleur, dis-je à Ely, j’ai eu un flash ou un accident en forêt, frôlement d’1 choucas il jette une ombre au passage, un bref instant, je me coupe le haut du majeur de la main gauche, je titubais dans le petits amas d’éclats de verre sur le sol de la cuisine, j’étendis les bras et volai à sa rencontre, mais je ne faisais que jouer un rôle, dis-je à Ely. 1 gloire imaginaire, n’est-ce pas, avais l’imagination du houblon qui grimpe à la fenêtre, dis-je, la répugnance à voler une chose cache le besoin de voler cette même chose, de nuit dans le voile du printemps précoce, dis-je à Ely, alors dans cette douce nuit du printemps précoce, 1 calèche et ses lanternes vacillantes de chaque côté. 1 collier d’élastiques passés autour du cou comme nous nous arrêtions à chaque bijouterie pour regarder la vitrine et qu’Ely me demandait … mais je n’avais jamais porté de bijoux, le choucas planait vers la fenêtre, jetant son ombre blême derrière le store, les j. cygnes sur le lac de Traun qui posent leur petite patte contre leur dos pour se reposer, c’était le motif contemplatif, selon Ely, le sang n’a cessé de couler durant la nuit –c’est la fin août et je prends les mitaines de l’hiver dernier mon doigt blessé comme une banane pourrie sur la table, dans le rougeoiement de l’aube me fascinait 1 boîte où se trouvait un doigtier, le vagabondage, les indicibles suites de couche, dans une autre boîte les indicibles lettres d’amour entre Ely et moi, les lettres avis de recherche avis de décès avec liseré de deuil comme Georg Kierdorf-Traut en envoie à ses amis, parce que tant d’amis meurent, inlassablement ils meurent sans répit, vagabondent dans ces terrains inconnus etc.

*

P.29

P. S. (« Quant au stock de bottes hivernales, dis-je à Ely, la vitrine de chaussures qui s’est étalée sur tout mon quartier me fait pleurer, je veux dire autant p. ex. cacher le petit Jésus sous le siège de la cuisine ») l’entrelacs de ma bouche, dis-je et pleurnichant « je dois me laver les dents », c’est 1 vision titubante c’est un monde qui titube, dis-je à Ely, lorsque, ses peintures, celles de Gerhard Richter, je les regarde, on ne sait jamais comment considérer les événements, constamment ils titubent avec grande grâce, n’est-ce pas, peuvent se comprendre de telle ou telle manière, dis-je, et il semble que tout se répète, dis-je, toujours se retrouve Vlado sur son balcon et nous fait signe de monter
les esprits ainsi dans la calèche noire qui traversent la ville dans la calèche calfeutrée avec ses chevaux noirs et ses lanternes vacillantes sur les côtés, la nuit, par les plus silencieuses des nuits printanières. Mais il ne faut pas les regarder : probablement les esprits de ces amis, ombres que l’on a jadis aimées.

*

P. 92

j’éclos mais suis dissonante –
ai telle chevelure d’ange = empathie pour la saleté et les ténèbres : lorsque nous, Ely et moi flânant de nuit par les rues de la ville, rencontrions ces calèches noires aux lanternes enflammées je veux dire traversant la minuit en pleurs ……
les oreilles solitaires, j’écoute Keith Jarett, les couleurs de la rosée, c’est du cut-up c’est de la peinture ce que j’écris, dis-je à Ely, ce matin au lever du jour j’ai écouté les coloratures d’un rossignol, je crois dans le salon entre 5 et 7, en fait c’était 1 CD de Georg Jappe et Martin Leitner qui hors de moi je veux dire que j’atteignis les valeurs maximales de ma circulation sanguine – nous avons alors à midi mangé à la CANTINE et Kalif Storch m’a servi à la spatule un plat dans l’assiette que je lui avais tendue, mais le temps que j’arrive à ma place, le plat avait refroidi, si bien que je remportai à Kalif Storch mon plat désormais froid et lui demandai de bien vouloir le réchauffer au micro-onde – ce sont littéralement les cygnes chanteurs qui s’entretiennent à ce sujet (« les muguets sauvages montraient dans le vent du sud déjà des bourgeons.. ») oh vois, ma flore préférée


Vendredi 28 novembre, la libraireTexture (94 avenue Jean-Jaurès 75019), à 19h30, présentera "CRUELLEMENT là".

Lucie Taïeb - 26 novembre 2014