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Le procédé, ici appliqué à un atelier de contes, est toujours le même : donner le texte aux adolescents puis les écouter essayant de le saboter, l’appréciant aussi quelquefois, heureusement.

Chacun, nous avons d’abord choisi une image : celle d’un vieil homme attablé dans un pub avec un ami, celle d’un jeune homme jouant du piano, celle d’un nourrisson dans un berceau, celle d’une adolescente au regard apeuré, celle d’un vieillard fumant à casquette de marin…

Pour chacun d’eux, nous avons répondu à des questions : leur prénom, leur âge, leur qualité, leur défaut, leur pire souvenir d’enfance, le meilleur, la possibilité de l’amour, leur rêve secret, leurs peurs, le message qu’il voudrait délivrer au monde…

Puis, pour chacun d’eux, nous avons composé une histoire que nous avons racontée derrière un paravent tandis que les images de nos personnages étaient diffusées sur le mur du réfectoire de l’institution, là même où nous prenons nos repas quotidiens. Nous avons inventé à tour de rôle l’histoire du vieil homme qui fumait, du nourrisson, de la jeune fille au regard apeurée, du jeune homme jouant du piano…

L’un de nous s’est repris :

« C’est du personnage dont je parle, pas de moi ! »

Nous n’en doutions pas.


Je suis un vieil homme caché derrière le paravent ; je m’appelle Emilio, j’ai peur du fascisme, mon épouse est décédée ; je la retrouverai un jour quelque part, ailleurs, apaisé, enfin ; je conseille à tous les êtres de bonne volonté de se construire un bateau pour prendre la mer ; j’ai aussi un secret, une île que je suis le seul à connaître.

J’emporte avec moi le destin d’Emilio, je l’emporte dans la rue, dans le métro, au Macdo et aux Assedic ; j’ai toujours peur des fascistes, mais je sens que je pourrai les affronter, parce que je connais une île et que j’ai des valeurs, des amis avec qui j’aime boire et fumer et refaire ce vieux monde qui ne tourne pas rond.

J’emporte le destin d’Emilio devant mon patron, devant mes supérieurs, je suis Emilio, leur-dis-je, et je pense que nous sommes sur Terre pour tomber amoureux et que tout le reste suivra.

Quelquefois, j’ai l’impression que ne suis plus caché derrière le paravent ; que c’est Emilio qui est caché derrière moi.

J’emporte le destin d’Emilio jusque devant ma mère qui me dit - ou qui pense à voix haute, je le lis dans ses yeux - que ma vie pourrait être meilleure ; que je pourrais gagner plus d’argent, être différent, ce genre de choses… Je lui répète que j’ai des valeurs, des amis et un secret, une île que je suis le seul à connaître.

Eric Chauvier - 30 novembre 2014
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