Peter Weiss (1916-1982)

Lundi 14 novembre 2005, à la Galerie des AAB, 32 rue la Mare, reprennent les lectures de L’Esthétique de la résistance, roman de Peter Weiss. Laurent Grisel, écrivain et poète, lit à voix haute, chaque lundi à 20 heures, et pendant près d’une heure, cette trilogie romanesque de 950 pages.

Commencées le 24 mai 2005 et, on le prévoit, achevées en novembre ou décembre 2006... ces lectures sont le lieu actif où découvrir une des œuvres majeures de la littérature mondiale du XXe siècle ainsi que l’occasion de réfléchir ensemble aux rapports qui s’établissent - plus ou moins clairement, selon les époques - entre l’art et la politique, histoires et pratiques, entre le singulier et le pluriel.

Remue.net s’associe à ces rencontres qui sont organisées en collaboration avec Cassandre/ Horschamp ; il en est rendu compte régulièrement ici ; ce dossier Peter Weiss établi par Laurent Grisel sera enrichi au fil des mois par les lectures, les interventions et les débats qui en naîtront.

Laurent Grisel a créé et anime PoésiesChoisies et imagine3tigres.

Ses textes sont présents sur remue.net.


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Biographie

Peter Weiss est né en Allemagne à Nowawes (aujourd’hui Neubabelsberg, près de Berlin), le 8 novembre 1916. Il est le fils aîné d’Eugen Weiss, juif, industriel dans le textile, d’origine austro-hongroise et de nationalité tchécoslovaque ; sa mère, Frieda Franziska Hummel, née à Bâle, actrice célèbre, est d’origine alsacienne et suisse. Sa famille déménage successivement à Przemysl, en Pologne, en 1917, à Brême en 1919, à Berlin en 1929. Une de ses plus jeunes sœurs, Margit Beatrice, meurt en 1934. Peter Weiss peint alors ses premiers tableaux de grand format ; il écrit ses premiers textes.

Il fuit le régime hitlérien avec ses parents et émigre, en 1935, à Chislehurst, près de Londres. Il suit les cours de la Politechnic School of Photography. Sa famille s’établit ensuite à Warnsdorf, en Bohême, en 1936. Son père dirige une usine de textile. De 1937 à 1938, Peter Weiss est étudiant à l’Académie des arts de Prague.

Sur l’invitation d’Hermann Hesse, à qui il avait écrit, il passe l’été 1937 dans la Casa Camuzzi à Montagnola, dans le Tessin suisse. En octobre 1938, suite à l’invasion des Sudètes par la Wehrmacht, et alors que ses parents s’exilent en Suède, il s’installe à Montagnola avant de s’établir non loin, à Carabietta. Il illustre trois nouvelles d’Hermann Hesse.

En 1939, il traverse l’Allemagne pour rejoindre sa famille en Suède, dans l’ouest du pays, à Alingsås où son père dirige une usine textile. Il peint ; il dessine des modèles pour l’usine de son père jusqu’en 1942 environ.

En 1940, à Stockholm, il fait la connaissance du sculpteur Karl Helbig et de Max Hodann, médecin d’action sociale qui deviendra un des personnages de L’Esthétique de la résistance. D’avril à août 1941, il suit une cure psychanalytique à Alingsås.

De 1941 à 1946 il fait plusieurs expositions de peinture en Suède. En 1942, il est étudiant libre à l’Académie des beaux-arts de Stockholm. En 1943, il épouse Helga Henschen, peintre et sculpteur. En 1944 naît leur fille, Randi Maria, à Stockholm où ils se sont installés. Il obtient la nationalité suédoise en 1946. Son premier livre, D’île en île, est écrit en suédois en 1944 et publié en 1947.

En 1949, il épouse Carlota Dethorey. Naissance de leur fils, Paul.

De 1950 à 1952, nouvelle cure psychanalytique. En 1951, écriture en suédois de Duellen (Le Duel), fiction fantasmatique, publiée à compte d’auteur et illustrée par lui. En 1952 il écrit en allemand sa première pièce, Die Versicherung (L’Assurance). À partir de 1952, il enseigne la peinture à l’Université populaire de Stockholm. Il donne des conférences sur le surréalisme en 1954.

De 1952 à 1955, membre du Svensk Experimentalfilmstudio, il réalise une série de films expérimentaux, les Studie I (Das Aufwachen), II (Halluzinationen), III (Vorstufe), IV (Die Befreiung) et V (Wechselspiel). Ses films sont projetés à la cinémathèque d’Henri Langlois, à Paris, en 1958. Soirées dans l’atelier de Gherasim Luca et de Micheline Catty.

En 1958, mort de sa mère ; en 1959, mort de son père ; il commence à travailler sur le récit autobiographique Abschied von den Eltern (Adieu aux parents), en partie en suédois, en partie en allemand, et qui sera publié par Suhrkamp en 1961.

Il passe l’été 1960 à Paris pour la réalisation du film Svenska flickor à Paris (Des filles suédoises à Paris) ; il rencontre Daniel Spoerri, Jean Tinguely, Niki de Saint-Phalle, Robert Filliou.

En 1960, il se fait connaître par la publication d’un « microroman », Der Schatten des Körpers des Kutschers (L’Ombre du corps du cocher), écrit en 1952. La fiction autobiographique Point de fuite, écrite en 1961, paraît chez Suhrkamp en 1962. C’est en 1962 également qu’il participe pour la première fois à une réunion du Groupe 47.

En 1964 il épouse Gunilla Palmstierna.

C’est cette année-là que vient la reconnaissance internationale de son œuvre avec sa première grande pièce : La Persécution et l’assassinat de Jean-Paul Marat représentés par le groupe théâtral de l’hospice de Charenton sous la direction de Monsieur de Sade, plus connue sous le titre de Marat-Sade, d’abord créée à Berlin au Schillertheater puis mise en scène par Peter Brook, à Londres, en janvier 1965. En 1967, Peter Brook en donna également une version cinématographique sous le titre Marat-Sade.

En 1964 encore, il visite Auschwitz et écrit une brève prose, Meine Ortschaft (traduit sous le titre Ma localité par Éliane Kaufholtz, in Du palais idéal à l’enfer, 2000) : « C’est une localité à laquelle j’étais destiné et à laquelle j’ai échappé. » Il assiste au procès de vingt-deux responsables du camp d’extermination d’Auschwitz devant la cour d’assises de Francfort-sur-le-Main. Ce long procès (vingt mois, du 20 décembre 1963 au 19 août 1965) joue un rôle important dans la prise de conscience de la population allemande. Il compose, à partir de ses notes et de la transcription quotidienne des témoignages et des débats dans le Frankfurter Tageszeitung, L’Instruction, un oratorio en onze chants. La pièce est créée simultanément le 19 octobre 1965 dans seize théâtres allemands, à l’Est et à l’Ouest. Cette même année, Luigi Nono compose une œuvre musicale pour bande magnétique qui porte ce titre.

Il réunit ses idées dans Notes sur le théâtre documentaire (1967) : « Plus le document est insoutenable, et plus il est indispensable de parvenir à une vue d’ensemble, à une synthèse. Le théâtre documentaire affirme que la réalité, quelle que soit l’absurdité dont elle se masque elle-même, peut s’expliquer dans le moindre détail. »

En 1965, prix du Mouvement ouvrier suédois ; en 1966, prix Heinrich Mann de l’Académie allemande des beaux-arts (Berlin, RDA).

En 1966, il prend ouvertement la défense du poète-chanteur Wolf Biermann exclu du SED ; il reçoit pourtant le prix le plus prestigieux de la littérature est-allemande, le prix Heinrich Mann. Peter Brook filme Marat/Sade.

En avril 1967, il participe, à Stockholm, au « premier tribunal Russell » contre la guerre du Vietnam. En juillet-août, invité par Wilfredo Lam, il part à Cuba en compagnie, notamment, de Gherasim Luca, Gilles Ehrmann, Marguerite Duras, Alain Jouffroy, Michel Leiris, Jean Schuster.

En 1968, il visite le Vietnam du Nord avec Gunilla Palmstierna-Weiss ; ils écrivent ensemble Notes sur la vie culturelle dans la république du Viet Nam ; il compose la pièce Discours sur la genèse et le déroulement de la très longue guerre de libération du Vietnam illustrant la nécessité de la lutte armée des opprimés contre leurs oppresseurs. Il devient membre du VPK (Parti de gauche – Les communistes) qui rassemble, après l’entrée des troupes soviétiques à Prague, des dissidents du SKP (Parti communiste de Suède).

En 1969, il rencontre Alain Krivine à Paris et Ernest Mandel à Bruxelles ; il écrit Trotzki im Exil ; cette pièce, créée en janvier 1970 à Düsseldorf, est refusée par les autres théâtres d’Allemagne de l’Ouest comme de l’Est. Il est interdit de séjour en RDA.

C’est en 1971 qu’il prend les premières notes pour L’Esthétique de la résistance, roman, trilogie dont les volumes paraissent en 1974, 1978 et 1981.

Durant ces années 1970, le rythme de ses engagements et de ses voyages diminue ; il participe au « deuxième tribunal Russell » à Stockholm en 1973 et, en 1974, fait un voyage en URSS pour le Congrès des écrivains puis à Lisbonne avec Gisèle Halimi. Une exposition « Peter Weiss – Tableaux, collages, dessins 1933-1966 » est présentée successivement, en 1976 et 1977, à Södertalje (Suède), à Rostock et Berlin (RDA), Paris et Zurich.

Il meurt à Stockholm le 10 mai 1982. Le prix Georg Büchner lui est décerné à titre posthume.

Sources :

Leben und Werk von Hans Höller

notice sur théâtre contemporain

entretien de Léonie de Rudder avec Gunilla Palmstierna-Weiss sur remue.net

et, surtout, les « Repères chronologiques », dans Peter Weiss à Paris, actes du colloque international consacré à Peter Weiss, Paris, 16-19 janvier 1997, parus sous la direction de Günter Schütz (éditions Kimé, 1998).

Bibliographie

Point de fuite, roman. Traduit de l’allemand par Jean Baudrillard (Le Seuil, 1964).

La Persécution et l’assassinat de Jean-Paul Marat représentés par le groupe théâtral de l’hospice de Charenton sous la direction de Monsieur de Sade, théâtre. Traduit de l’allemand par Jean Baudrillard (Le Seuil, 1965 ; L’Arche, 2000).

L’Instruction, oratorio en onze chants. Traduit de l’allemand par Jean Baudrillard (Le Seuil, 1966 ; L’Arche, 2000).

Le Chant du fantoche lusitanien, théâtre. Texte français de Jean Baudrillard (Le Seuil, 1968).

Discours sur la genèse et le déroulement de la très longue guerre de libération du Vietnam illustrant la nécessité de la lutte armée des opprimés contre leurs oppresseurs, théâtre. Traduit de l’allemand par Jean Baudrillard (Le Seuil, 1968).

Réponse à Johnson sur les « bombardements limités », rapport. Traduit de l’allemand par Michel Bataillon (Le Seuil, 1968).

[Avec Gunilla Palmstierna-Weiss] Notes sur la vie culturelle dans la République du Viet Nam. Traduit par Michel Bataillon (Le Seuil, 1969).

Comment Monsieur Mockinpott fut libéré de ses tourments, théâtre, texte français de Michel Bataillon. Suivi de La Nuit des visiteurs, théâtre, texte français d’Armand Jacob (Le Seuil, 1969).

Trotsky en exil, théâtre. Traduit de l’allemand par Philippe Ivernel (Le Seuil, 1970).

Hölderlin, théâtre. Traduit de l’allemand par Philippe Ivernel (Le Seuil, 1973).

Cinéma d’avant-garde, essai. Traduit du suédois par Catherine de Seynes (L’Arche, 1989).

L’Esthétique de la résistance, roman. Traduit de l’allemand par Eliane Kaufholz-Messmer, trois volumes parus en 1989, 1991, 1993 (Klincksieck, collection Esthétique).

Du Palais idéal à l’enfer ou Du facteur Cheval à Dante. Textes choisis et préfacés par Günther Schütz. Traduits de l’allemand par Éliane Kaufhotz-Messmer (éditions Kimé, 2000).

Le Duel, roman. Traduit de l’allemand par Alban Lefranc, préface de Mathieu Bénézet (éditions Melville/Léo Scheer, 2006).

L’Ombre du corps du cocher. Traduit de l’allemand par Alban Lefranc, préface de Georges-Arthur Goldschmidt (éditions Perturbations, 2008).

Liens

Il existe une Société internationale Peter Weiss (site en allemand).

Un site plus proprement consacré à la biographie et celui-ci, tous deux en anglais.

Lire aussi, sur le site du Théâtre de la Commune.

À voir

Sur Ubuweb : Was machen wir jetzt, film documentaire sur la jeunesse suédoise, tourné par Peter Weiss en Suède, en 1958, sous-titré en allemand. Durée : 20 minutes.

Laurent Grisel - 10 mai 2005