Notre condition atmosphérique, de Christian Doumet

1. Il y a quelques années Christian Doumet publiait Trois huttes, une sorte de trilogie où trois destins d’artistes - celui d’un poète, d’un écrivain et d’un peintre - convergeaient vers un seul habitat précaire qui était comme un poste d’observation sur le monde et comme un point de départ vers l’inconnu : la hutte.
On retrouve quelque chose de cette posture ou démarche dans ce qui caractérise Notre condition atmosphérique, ouvrage qui s’évertue à articuler le mot à l’image, le poème à la danse ou la marche, au cheminement, à la quête, mais aussi à la beauté, à ce qui dans le monde saisit et émoustille les sens, les sollicite et parfois les éprouve. Pour le dire autrement, ce livre s’inscrit dans une tradition pour laquelle réfléchir sur l’existence, la condition humaine, c’est méditer sur le lieu et la manière d’habiter, d’être là. Evidence va alors de pair avec expression, contemplation avec création et silence avec découverte, mieux encore, avec connaissance. Il ne s’agit donc pas que de voir, d’observer, mais d’enquêter, de se saisir d’indices pour mettre à jour un fait quotidien qui pourra prendre la forme d’un morceau de musique (rappelons-nous les pièces de Satie en forme de poire), d’une nature morte, d’un paysage ou d’une bête sauvage. Dans Trois huttes la peinture était à l’honneur avec Patinir. Cette fois c’est Van Eyck qui ouvre le bal, et plus particulièrement deux figurines, deux « sentinelles » qui incarnent à leur manière le dialogue que les mots et les images tissent dans ce livre. Comme l’écrit Doumet : « Nommer : cette opération de survie et de perdition, de risque et de sauvetage est l’une des composantes de notre vue. »

Non pas qu’il nous faille commenter à tout prix, mais c’est que du paysage comme du tableau, de la scène, du portrait ou du plan monte un secret, une voix qui exige d’être traduite, exprimée, libérée, comme si toute image procédait d’un silence, d’une mise à pied du langage. De même que toute parole émanerait d’une source oubliée - l’image - qu’il faudrait rappeler comme on rappellerait une créature échappée du temps, sorte d’animal fantastique hantant la forêt du langage.

Mais sans doute vais-je trop vite et tiré-je à moi une vue qui n’est pas celle de l’auteur, lequel s’attarde d’abord sur un paysage de prédilection, paradigme du village natal, lointain certes et comme coupé du temps, mais familier, paysage sien, même si sa population a quelque chose de carnavalesque. Alors quoi à la place de l’animal légendaire ? Ceci d’abord : la présence d’ « un instrument endormi ». On imaginerait bien une contrebasse, mais rien ne nous dit qu’il ne s’agit pas d’un appeau, ou d’une flûte, un os grossièrement taillée dans lequel le vent ferait entendre sa voix (« Ce qu’a vu le vent d’ouest »).

2. Il y aurait beaucoup à dire de ce livre dont le caractère disparate et fragmentaire charme dans la mesure même où il échappe. Pas plus qu’un mot ne peut s’emparer d’une chose, l’intelligence ne peut embrasser l’ensemble de ce texte pour l’unifier (l’œil non plus ne parvient pas à unifier ce qu’il voit, tout dissonne, tout diffère). Dans le rapport au monde que Doumet instaure, il n’y a pas adhésion ou coïncidence, mais dialogue et décalage, écart et malentendu. C’est là une donnée commune que l’auteur revendique : « Ce que nous appelons “poésie“ n’est rien d’autre que la nécessaire réparation de cet écart qui nous interdit de jamais faire pleinement corps avec quoi que ce soit. » Doit-on en conclure que la poésie cimente, qu’entrer en elle c’est trouver sa place ? Sans doute pas, ce serait trop lui demander et oublier ce qui rapproche la lecture de l’errance. Enfin, pour l’auteur, je crois savoir que le travail de l’écriture, et plus précisément celui de la phrase, contribue à rendre le monde plus habitable, entendu que la forme, la teneur, la cadence de celle-ci conviennent au corps qui s’évertue à lui donner naissance et que l’écrivain n’abandonnera son travail d’agencement qu’après avoir atteint un seuil de satisfaction, fût-elle relative. Faire des phrases n’est bien sûr pas suffisant. Il faut un but, un horizon. C’est un peu comme le « bond sourd de la bête féroce », il n’est pas fait en vain, pour le simple plaisir du jeu. La consistance du réel doit pouvoir être restituée par les mots, ceux-ci doivent être en mesure de communiquer la résistance qu’oppose le matériau, qu’on le désigne sous le terme trop vague de réel ou qu’on parle du langage lui-même. Vaste ambition que celle de Notre condition atmosphérique, puisque tout semble indiquer que le projet de l’auteur consiste à embrasser le commun de l’existence sensible, êtres et choses, en vue d’en exprimer la nature ou d’en faire le portrait. La référence aux œuvres de l’art doit y aider, sans doute parce que toute œuvre est déjà une sorte de prélèvement ou de délimitation d’un monde qui nous dépasse de part et d’autre ; mais aussi parce que l’œuvre est l’occasion rêvée donnée à l’être humain de sortir de sa condition, d’entrer en relation avec d’autres êtres et d’autres mondes, d’explorer l’inconnu, de côtoyer le bizarre, parfois le monstrueux, le terrifiant, notamment pour ceux dont l’âme n’est pas de taille à rivaliser avec les plus grands aventuriers.

« Une bête remonte la route dans notre direction. Nous l’observons par la fenêtre de la cuisine. Nous savons qu’elle s’appelle chacal, bien qu’aucun représentant de cette espèce n’ait jamais été signalé dans la région. Sa manière de fureter par les fossés et par les haies ne trompe pas : c’est nous qu’elle cherche (une telle déduction résume à la fois la logique dramatique et la chair palpable du rêve). […] Les terreurs sourdes trouvent leurs assises dans nos domaines. »

3. Depuis que j’ai entendu dire que la vérité des livres gisait en leur milieu, il m’est arrivé d’en soumettre quelques-uns à ce test. Au milieu de Notre condition atmosphérique on tombe sur plusieurs fragments consacrés à la chute, à la chute par la fenêtre, comme si ce qu’on voyait nous attirait si fort qu’on ne pouvait pas faire autrement que de marcher, sauter ou voler vers ce but, au mépris des lois de la physique la plus élémentaire. La petite Catherine de Heilbronn a fait cette expérience, le Lenz de Büchner aussi. Il faudrait établir une filiation des héros défenestrés, de ceux dont le destin passe par la fenêtre sans que cela coïncide avec leur mort mais plutôt avec une étape, un seuil, un progrès et peut-être une initiation. Entrent-ils dans l’image ?

Doumet parle de la chute mortelle d’un parachutiste habitué à filmer ses sauts (ce jour là, s’il avait bien pensé à prendre sa caméra, il avait en revanche oublié son parachute). Il parle aussi d’un fils qui a brûlé ses ailes au soleil, ignorant les avertissements de son père. Il parle implicitement de ressemblance, de mimétisme, d’identification et de conformisme. Il parle de la figure du père pour montrer ce qui dans chaque trajectoire individuelle participe plus ou moins d’un refus de s’identifier à elle, de ce penchant qui pousse tout un chacun à inscrire au cœur de la représentation une faille ou un trou, un puits au fond duquel résonne une autre voix à l’écoute de laquelle il faudrait se mettre, quitte à affronter le danger. Il parle de transgression, d’interdit et de mort. « Notre vue » serait mortelle ou porterait en elle une fatalité morbide qu’il nous faudrait surmonter, dieu sait comment - aux artistes peut-être de nous montrer la voie, si les œuvres d’art sont bien des passages, des portes et des fenêtres qu’on peut franchir sans encourir le risque de se briser les os.

Notre condition atmosphérique résonne alors autrement. Je ne sais si l’auteur connaît cette anecdote selon laquelle un aviateur américain du nom de William Rankin, après s’être éjecté de son appareil sujet à une panne, se serait retrouvé prisonnier d’un violent orage durant quarante cinq minutes aux environs de 14 000 mètres d’altitude, mais son calvaire aurait pu l’inspirer. Il se battit longtemps contre des courants d’air extrêmement forts, charriant des grêlons gros comme le poing, quand il ne devait pas éviter les lames bleues électriques des éclairs qui lui frôlaient le corps. Qu’il soit rescapé de cette aventure est proprement miraculeux (voir Le guide du chasseur de nuages, de Gavin Pretor Pinney). Ceci pour dire que si nous sommes tous des fils de Dédale, il appartient tout de même à certains de l’expérimenter plus concrètement que d’autres. Car il existe un art de se mettre en danger qu’on peut tenir pour innocent ou gratuit, même s’il n’est pas impossible qu’il doive une part de son génie à la culpabilité ou, pour le dire dans des termes qui appartiennent au vocabulaire du visible, au manque de reconnaissance, au défaut d’image, à l’absence de miroir, à l’ignorance de qui on est, de là d’où on vient, etc. Tristesse du conformisme certes, mais dangereuse errance du sujet sans repère.

On se jette du haut du ciel pour quitter la demeure du Père, on se jette d’une fenêtre pour ne plus avoir à rentrer chez soi ou pour rejoindre celui ou celle qu’on aime et qui vient à passer par là, on évolue dans une atmosphère dense, électrique, qui semble toujours exiger de nous qu’on aille plus loin, et cela qu’on aspire à se perdre ou à se retrouver, à se dissoudre ou à s’accoupler. Deux extrêmes entre lesquels s’écrivent nos vies, car il faut bien qu’on en tire quelque chose, un dessin, une peinture ou une parabole, qu’importe, un quelque chose qui borne l’infini et le rende supportable voire désirable. Notre condition atmosphérique est peut-être un livre de vie, un livre dont l’ambition cachée serait d’accompagner les pas ou les rêves du lecteur tout en lui donnant de quoi les nourrir sans jamais les étancher. Nous ne sommes pas que des êtres perdus et égarés, mais le fait de voir, d’entrer dans un paysage, réveille en nous cet errant fondamental qui amène l’auteur à écrire ceci :

« Ici, je suis le chien. Un de ces chiens lugubres dont on ne parle pas dans la chute des époques, qu’on aperçoit un instant sur les photos anciennes, ou au détour d’un film, fixant l’objectif sans le voir, puis s’en allant, quittant le champ à jamais. Je suis un de ces suiveurs de fossé. Un de ces vacants sans intention. »

Où l’on rejoint la sagesse populaire et la simplicité de ses expressions : Notre condition atmosphérique ? Une vie de chien.

Pascal Gibourg - 29 novembre 2014