Peter Weiss a commencé de composer sa trilogie au début des années 70. Le premier volume, publié en 1975, a connu immédiatement un très grand écho, au point de susciter la réunion de groupes de lecture, créant autour de ce livre un lieu de rencontres et de débats. Le deuxième volume a paru en 1978, le troisième en 1981, un an avant sa mort.
Ce roman est une sorte d’autobiographie collective des avant-gardes politiques et artistiques, de 1937 à la fin de la guerre. Un groupe de jeunes ouvriers, dans ces années les plus dures de l’histoire européenne, découvrent des chefs-d’œuvre de l’histoire de l’art : les sculptures du temple de Pergame reconstitué dans le musée de Berlin, Le Château de Kafka, Guernica de Picasso, Le Radeau de la Méduse, de Géricault. La période couverte par ce roman des années de guerre est élargie, de fait, à celle de notre civilisation et nous invite à la repenser tout entière.
Les trois personnages principaux, dont le narrateur qui est à la fois acteur et témoin, nous font revivre la lutte contre le nazisme, la guerre d’Espagne, la fuite et le refuge en Suède, la guerre qui s’y livre entre polices secrètes et agents du Komintern, les débats entre socialistes et communistes, entre avant-gardes artistiques et avant-gardes politiques...
Présent historique, débats politiques et esthétiques, sans cesse mêlés, se renvoient l’un à l’autre. Toutes les contradictions sont avivées, affrontées sans faux-fuyant, suivies dans leurs ultimes développements.
L’écrivain Peter Weiss fut également peintre, dramaturge et cinéaste et, du début à la fin de ce texte, on éprouve la puissance évocatrice de ces trois pratiques artistiques. Chaque scène a une très forte présence visuelle, on sent chaque nuance de la lumière filtrée par les rideaux, de l’éclairage impitoyable des extérieurs d’une ville sous domination brune, comme l’immensité de la grange qui abrite les volontaires de la guerre civile espagnole. Les prises de parole sont mises en scène de façon nette, tranchante, débarrassées de toute fioriture : les personnages existent d’emblée, et seulement par leur parole. À la façon d’une caméra posée sur l’épaule on suit leurs regards et on les regarde, on voit ce qu’ils voient, la position assignée aux lecteurs étant à la fois critique et introspective.
L’esthétique de la résistance, roman ; traduit de l’allemand par Eliane Kaufholz-Messmer ; 3 volumes parus en 1989, 1991, 1993 ; Klincksieck éd., collection Esthétique.
Ce roman est lu intégralement à voix haute.