Jeanne Mercier | Les insouciants

Jeanne Mercier est co-fondatrice et rédactrice en chef d’Afrique in visu. Actuellement, elle enseigne au Maroc et en France et écrit pour différentes revues artistiques et photographiques. Elle est correspondante régulière sur l’Afrique pour L’Œil de la Photographie et Diptyk.


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Nous n’étions plus insouciants, et pourtant nous l’étions encore un peu cet été-là. Au Maroc comme en France, nous dansions sur la chanson de Stromae Formidable.

De l’autre côté de la mer, sur un autre continent et pourtant pas très loin, on écoutait la même musique, on dansait sur les mêmes rythmes, la vie n’était pas très différente.

Depuis quelques mois, pourtant le climat politique était tendu au Maroc et en France. Pour l’un des pays, c’était l’arrestation du journaliste Ali Anouzla (rédacteur en chef de l’édition arabe du site d’information Lakome), pour l’autre la crise, les scandales politiques avaient ébranlé le calme apparent. Ici jeunes, journalistes et artistes réagissaient sur les réseaux sociaux et dans la rue pour réclamer la liberté d’expression. Cette arrestation avait remué de vieux souvenirs sur les répressions d’antan. À Rabat comme dans tout le pays, le mot censure résonnait.

La nuit précédente, le samedi 29 septembre 2013, on devait changer d’heure mais le Maroc s’était perdu dans l’espace-temps. L’État avait décidé de changer la date du passage à l’heure d’hiver. Un décret venait d’être voté qui maintenait l’heure d’été au Maroc pendant un mois de plus. Toute la soirée, les messages avaient afflué sur les téléphones portables et réseaux sociaux du pays, raillant cette décision ubuesque. Plus personne ne savait l’heure qu’il était. Les téléphones et autres appareils électroniques avaient déjà changé d’heure mais ils avançaient d’un mois désormais. Il faudrait plusieurs jours pour que les gens ne cessent de demander si l’on parlait de l’heure d’hier, d’été ou d’hiver.

Il avait plu, la pluie n’était pas belle, une averse rapide mais celle-ci avait rafraîchi l’air et annonçait le début de l’automne. Le taximan que j’avais pris avait dû s’arrêter quelques instants pour courir après un client qui lui avait donné un faux billet. Il me laissa plusieurs minutes, seule avec la musique de radio Mehdi 1, avant de revenir. Il s’excusa en expliquant qu’il avait pu récupérer un vrai billet. Les temps étaient durs expliqua-t-il. Les embouteillages dans la ville comme le prix de l’essence ne lui facilitaient pas la vie.

Pendant qu’il roulait, je regardais la ville défiler. Il parla de la crise, de la météo française, me demanda des nouvelles de mon gouvernement et de mon président. Ces discussions classiques avec les taximan me rappelaient sans cesse qu’ici du chauffeur, du cadre supérieur à l’épicier du coin, tout le monde était au courant de ce qui se passait à l’étranger et en particulier en France. De l’autre côté de la Méditerranée, à l’inverse, personne n’était capable de citer les derniers événements advenus au Maroc ou de connaître la géographie de ce pays.


Le taxi bleu me déposa au centre-ville. La soirée commençait. J’avançais dans les rues de la capitale. L’avenue Mohamed-V s’animait à son habitude tardivement et l’on voyait les rbatis déambuler en long et en large. Le bruit des klaxons se faisait entendre. Des marchands ambulants proposaient des pipas ou cacahouètes en tout genre pour une poignée de dirhams.

C’est ce jour-là que j’ai rencontré Mohamed et Yousra. Pas au même endroit, ni pour les mêmes raisons, ils ne se connaissaient sûrement même pas… Pourtant ces deux rencontres de cette nuit « sans temps » se ressemblaient.

C’est au détour d’une rue de la médina que je suis tombée sur l’atelier du premier. Il était en plein travail. C’est une table qui a accidentellement créé notre rencontre. Au milieu de la rue, j’avais dû la contourner. Mohamed la peignait de couleurs vives avec des motifs traditionnels. C’était son métier, « peintre », mais pas n’importe quelle peinture. Lui s’attaquait au plafond de cèdre, aux tables en bois, aux étagères. Il parlait dans un français impeccable. Il avait une quarantaine d’années. Il avait étudié à l’université. Comme il n’y avait pas de travail, il s’était lancé dans un métier d’artisanat traditionnel.

Dans son minuscule atelier il m’invita à entrer. Je ne voulais rien acheter, et il ne voulait rien me vendre mais les langues se déliaient. Nous avions tous deux envie de parler. Nos discussions tournaient autour de son métier, de ce qu’il pouvait faire et de la vie dans la médina. Comme à l’ordinaire, la médina n’était pas un territoire coupé du temps. Comme les autres artisans, Mohamed n’était pas un acteur d’une vie folklorique, sa vie l’inscrivait en 2013 et ses connaissances du monde par la radio ou les journaux étaient vastes.

La conversation bien entamée avec Mohamed bifurqua sur les dernières manifestations qui se tenaient toutes les semaines sur l’avenue Mohamed-V devant le Parlement. Depuis des années, quotidiennement, les revendications des chômeurs, infirmiers, étudiants, étaient incessantes. Ces derniers jours, des rassemblements s’étaient tenus pour demander la libération du journaliste Ali Anouzla. Son sort n’était pas encore scellé et cette arrestation était le sujet de discussion d’une société apeurée en proie à de mauvais souvenirs. Au cœur de cet atelier, l’on pouvait tâter le pouls du moment. Il était faible. Les mécontentements, la cherté de la vie, tout cela obnubilait une partie des citoyens. Alors que je lui demandais s’il allait manifester, Mohamed rit. Il n’avait pas que cela à faire ! Son atelier et ses commandes l’attendaient. Il travaillait seul et habitait dans la médina avec sa famille. Les pauses ou vacances, il n’y en avait pas beaucoup. Mais il ne se plaignait pas, il avait du travail, ce qui n’était pas le cas de la plupart des gens ici. L’Aïd approchait. Les gens avaient des cadeaux à faire et ses meubles peints étaient très prisés.

Nous continuâmes à discuter. C’est finalement Mohamed qui conclut notre discussion. Les problèmes étaient les mêmes partout : le coût de la vie, la qualité de vie, la politique déconnectée, les faux problèmes, les faux débats, les frontières. En France, on repoussait à nouveau les roms, ici les migrants subsahariens. Les mêmes problèmes se déplaçaient…

D’ailleurs il se faisait tard, il me demanda l’heure car il devait fermer son atelier. Un regard à nos montres, nos portables, chacun avait une heure différente. Peu importait, Mohamed avait fini son travail, il se préoccuperait de l’heure demain.

Mes pas m’emmenèrent ensuite plus haut sur l’avenue Mohamed-V : juste en face du Parlement, à la terrasse de l’hôtel Balima, centre névralgique des manifestations. C’est là que, quelques minutes plus tard, j’allais croiser Yousra. Attablée, elle buvait un ness-ness (boisson très populaire : café moitié-moitié) en regardant l’agitation de la place. Nous étions assises juste à côté. C’est alors qu’un homme demanda l’heure au serveur, perdu comme nous tous suite à cette inconstance des aiguilles de nos montres. Cela fit rire tout le monde. C’était la blague du jour, et même de la semaine.

Yousra m’aborda. Après les questions-présentations, « Qui es-tu ? Que fais-tu ? Pourquoi es-tu ici ? », elle se présenta. Elle avait vingt-trois ans. Elle habitait en ville nouvelle à l’Agdal et était étudiante. Elle allait rejoindre des amis pour aller au cinéma. Elle n’était pas de cette ville, mais venait du Sud. Ses parents l’avaient envoyée étudier à l’université ici. Notre conversation embraya sur les ressemblances/dissemblances entre la vie au Maroc et en France. « Pourquoi j’habitais ici ? Ce n’était pas mieux à Paris ? » De mon côté, j’argumentais, racontais ma vision du Maroc, expliquant mes choix.

Puis à mon tour je la questionnais : « Que voulait-elle faire plus tard ? »

Elle pensait à un métier qui permette de voyager comme journaliste mais plutôt à l’étranger. Ici c’était compliqué, ce métier, sinon elle aimait aussi le tourisme. Une seule envie, l’évasion. Elle voulait voir ce qui se passait ailleurs. En attendant, c’étaient les films et les journaux qui lui permettaient de s’échapper. D’ailleurs quelles séries regardait-on en France : Game of Thrones ? Homeland ?

Nous n’eûmes pas le temps de finir. Les amis de Yousra arrivèrent. Après un bonsoir rapide, ils lui firent signe qu’il était l’heure d’y aller. Nous décidâmes de continuer la discussion en direction du cinéma La Renaissance qui venait de rouvrir. Le groupe d’amis s’y rendait pour y voir le blockbuster The Wolverine de James Mangold. On parla alors de cinéma, de films étrangers et marocains. Ce que chacun de nous avait vu, ce que nous avions aimé. Puis nous arrivâmes au cinéma, nos routes allaient donc se séparer. Je commençais à saluer Yousra et ses amis quand l’un d’eux revint en riant : le cinéma était passé à l’heure d’hiver. Ils avaient donc une heure d’avance. Tout le groupe se mit à rire et repartit pour une discussion sur l’heure, comparant notre vie ce jour-là à un scénario de science-fiction : peut-être le Maroc était-il situé dans une faille spatio-temporelle ? Voilà l’explication la plus plausible de cette journée capricieuse hors du temps.


Photo Jeanne©BaptisteDVA.

18 décembre 2014