Larmoire a la rage Prigent

EMMANUEL ARAGON, TU PARLES BEAUCOUP TROP
automne 2014

Sculpture (photographie Emmanuel Aragon©)
Nom de la pièce : "Tu parles beaucoup trop"
Dimensions : 260 x 140 X 75 cm
Fabrication : armoire ancienne, début XIXe/début XXIe siècle

Site de l’artiste

CHRISTIAN PRIGENT, LA LANGUE ET SES MONSTRES
P.O.L automne 2014

à propos de La Langue et ses montres
voir, lire, écouter : site de l’éditeur P.O.L

Voir/lire la présentation de la série « Larmoire a la rage Prigent »
dans le spécimen n°1 précédent

LARMOIRE A LA RAGE PRIGENT




Larmoire à la rage Prigent, ses monstres et la langue (2)



Face au fond de l’armoire j’ai donc eu des problèmes formels de lecture [1]. D’abord contre le passé narratif qui fixe les choses dans une stabilité rétrospective Presents [2] s’est imposé. Le colportage instable du temps narré s’est gravé TU PARLES BEAUCOUP TROP ÇA ARRÊTE JAMAIS TU PEUX PAS TE RENDRE COMPTE CHAQUE JOUR CHAQUE ANNÉE TU ENFILES LES BOUTS DE VIES des AUTRES COMME DES PEAUX QUI DISPARAISSENT SANS TRACES (1)

Dis donc, Larmoire, tu me menaces ? Tu m’encombres de grâces emphatiques ! Toi tu connais la musique, tu n’y fais pas cas à mes morceaux de voix indélicats. Alors, à présent, je fais comme toi IN DE LI CAT je produis en chat ce que tu donnes en bois. Est-ce langue de bois appropriée à la doxa, celle-là ? Est-ce langue menuisière (2) de mon cher papa déserteur en délit de cas constitué légitimé envarlopé (2bis) et gracié aux yeux du monde depuis 22 ans et oublié pour commémorer (2ter) notre "orphelinalité" ?

Larmoire en remet une ligne dans les lignes
QUI DISPARAISSENT SANS TRACES SUR
qui ouvrent une distance
qui creusent un passage de la première personne
je à la deuxième
JE et agrandissent au fur et à mesure le trou
jeu des vers blancs de mes lectures
TU TE MASQUES JAMAIS FRANCHIS LE VERNIS TA PROPRE
CONSTANCE TON MUR INTÉRIEUR INTACT TU NE DEMANDES RIEN
ATTENDS TE RÉVÉLER TE DIRE HASARDE AVANCE HÂTE TRANCHE
TRANSPERCER
TE TRAHIR UN SOUVENIR UN TRAC UN RESTE
c’est Larmoire qui reste

quand il ne reste rien que la première personne du professeur ou plutôt son acteur devenu âme revenue à l’occasion de la remémoration de son corps constitué en tas aligné de vertèbres usées dans le bas d’un miroir alors un colporteur notamment autorisé à commercer notre dame se rompt l’échine au rythme d’un tam-tam de nuit d’un train d’okapis [3] marchant à l’horizon impossible d’une armoire maintenant qu’il a tout écrit il fait des bâtons sur le reflet de l’anarchie langagière de Larmoire à défaut de mille langues sans horizon (3) il s’échine à faire réfléchir la surface

TU T’ENTERRES TU AS L’HUMILITÉ plus haut que ton derrière MUTIQUE TU EFFLEURES TU T’OPPOSES JAMAIS TU RÉSISTES SANS RIEN LAISSER VOIR TU TE DISPERSES EN DON TU N’AS PAS DE MÉFIANCE PAS BESOIN DE RECONNAISSANCE PAS BESOIN DE TOUCHER LE FOND
« Quel incontenable contenu » (4) graves-tu ? Plus tu creuses l’espace plus les significations font la grimace sans grâce tu t’enfonces dans les creux des lettres gravées sans souci de lisibilité tu manques pas d’audace tu te prends pour Keuleuleu Le Vorace.

Ta corporéité s’est inversement vidée au fur et à mesure que les années te remplissaient même sur la vitrine d’un grand magasin où tu allais le jeudi après-midi [4] avec ta mère dans le caddy quand t’étais petit même si ce chariot d’achats obligés n’a pas été inventé qu’après ta majorité où le filet tissé coton était déchiré et le cabas couleur chocolat n’avait plus que la capacité d’avoir la toile cirée crevée.
Tu n’y fais pas cas, pas caca comme le dit ton saint patron devant son étron (5) Larmoire a la rage c’est grave (à suivre)

notes méridiennes

(1)
« C’est comme si tout toi, tout nu, lui collait dessus, à la planche tiède. Embrasse, au moins pense que tu baises tout, en joie, en ferveur. Et sens revenir par les nerfs des doigts jusqu’au cervelas ce que fut dedans il y a bien des lunes. L’armoire, si son crâne de bois colle ras au ciment du plafond de cave, c’est pas seulement qu’on l’encastra là pour qu’elle bouge plus et qu’on l’abandonne à la faim des vers jusqu’à poudroyer et tomber en sciure. Elle est cariatide, aussi : elle soutient le poids du dessus c’est-à-dire d’après. » Christian Prigent, Demain je meurs, P.O.L 2007, p. 277-278..

(2)
“langue menuisière”

Entre la lame d’une varlope qui lamine les rugosités d’une planche dans le sens du bois et la lame d’un langage gravé par l’artiste dans l’épaisseur de la matière ligneuse, il y a l’invention d’une "contre-lame" formant ressort d’écriture dans l’épaisseur sémantique du nom propre "Larmoire" [5]. Une « lame de la différence passée entre le réel et la réalité » dont la matière verbale est assignée au support mobilier sans détermination de signification troue l’ouvrage d’ébénisterie identifié (idéologiquement) au grand œuvre de gloire d’une chambre bourgeoise et, sans ostentation cirée de sentimentalité, creuse l’âme d’une armoire en trouvant un menu geste de menuisier.

Le dispositif d’inscription crée par Emmanuel Aragon ne rejoue pas la fonction de rangement (classement) du meuble, il joue du code de la langue en combinant Le geste et la parole sur une page en bois. « Ce que cherchait Leroi-Gourhan, c’était des pages qui rendent lisibles des signes extrêmement fugitifs » dit Bernard Noël au cours des entretiens avec Dominique Sampiero (L’Espace du poème, P.O.L 1998, p. 31.)

Dans le texte « Le poète corps et âme » (2011) écrit à partir de lectures de l’œuvre de Bernard Noël, Christian Prigent relève qu’« au bout du compte (reste) un tracement chargé d’une corporéité é-vidante (une défaillance potentielle du corps verbal) — exactement ce qui fait (l’)écriture ». (Texte repris dans la dernière édition de La Langue et ses montres, pages 269-282.) M’apparaît « le graphe complexe des traces d’une pratique : la pratique d’écrire. » (Roland Barthes, Leçon, Seuil, 1978, p. 16.)

Le geste de l’artiste fait corps en ne se contentant pas de dire mais de faire des lignes d’écrit dans une forme inouïe : « c’est la forme qui fait le sens ».
Qu’est-ce que lire « Tu parles beaucoup trop » ? Seuls les signes conventionnels sont explicites. Une lame de fond submerge l’objet mobilier, repousse les outils de déchiffrement et évide les significations. Les mots creusés assemblés en phrases sans espaces et sans ponctuation admettent les seules conventions graphiques des lettres capitales.

Cet évidement forme une autre représentation de l’acte d’écrire (la langue parlée) et de (la) lire, il rend visible — et « lisable » (readable) — l’illisibilité même.
« L’(il)lisible ne peut se penser que par rapport au sujet qui l’énonce » écrit Bénédicte Gorrillot (in L’Illisisibilité en questions, « Pour ouvrir », Presses Universitaires du Septentrion, 2014, p. 15.]
Les phrases écrites sur les supports domestiques choisis par l’artiste relèvent d’une conversation privée, d’un dialogue intime, d’un établi de paroles singulières entre deux acteurs singuliers. [6]
Ce « souci d’inscription » d’une singularité dessine « l’espace du poème » de Larmoire.

Ut Pictura Poesis ? se demande Larmoire. « L’(il)lisibilité n’est donc pas une essence, un concept sub specie aeternatis, qui préexiste à un texte : elle doit être pensée comme le contenu d’une appréciation subjective portant sur la capacité (ou plutôt l’incapacité) d’un texte a être reçu (déchiffré et compris) par un tiers et à être crédité d’une valeur (valeur d’usage ou valeur littéraire). (Bénédicte Gorrillot, ibid., p. 15.) 


Au moment de ma première émotion d’(il)lisibilité devant une œuvre d’écrit mobilier d’Emmanuel Aragon, un trouble inconnu et reconnu (« Unheimlich ») s’empara de moi. Il me semblait être étreinte par les mots d’un fantôme m’apprenant à lire. Dans le silence de l’atelier, une table faisait des lignes, des partitions, et me parlait en ânonnant. Depuis ce jour cette conversation d’infans meuble mon propre atelier : Conversations avec ma table : « table parlée ».

Trois minutes de Novarina dans le cadre d’une librairie à l’occasion d’une séance de signatures m’ont enhardie pour continuer à m’ « adresser à ma table ». Grâces leur soient rendues.

« Les écrits de Valère Novarina ont pour raison d’être l’invention d’une langue. Le lecteur qui en partage l’excentricité fait l’expérience d’une liberté radicale : celle qu’on prend avec le lien de base, le lien de langue, dans la langue elle-même (dans sa masse matérialisée par la torture du style) » écrit Chrisitian Prigent dans un de ses textes sur Novarina, Supernova contre Big Brother (In La Langue et ses monstres pp 149-167.)
La comparaison entre la langue écrite du poète et la langue gravée de l’artiste s’arrête au constat de cette expérience excentrique du lointain-si-proche-soit-il d’un langage au commencement d’une aura recréée sans cesse dans la matière verbale ou dans la matière ligneuse.

« Le chien a qui on met une muselière, disait Heinrich Heine, aboie par derrière » [7] (Supernova contre Big Brother, Ibid. p. 152.) C’est « la parole par derrière » de TU PARLES BEAUCOUP TROP qu’essaye de viser Larmoire. [Je relisais dans L’Incontenable, « La langue contre les idoles », pp. 205-224.]

(2 bis)
“varlopage”

Cf ; in remue.net novembre 2006 : « Contemplations d’une varlope » telle la lame varlopeuse représentée dans le tableau de Caillebotte, Les raboteurs de parquet, 1875, conservé au Musée d’Orsay, inscrivant l’âme d’un menuisier dans le mouvement des pratiques artistiques. Autrement dit « ce mouvement sur place [qui] incarne l’expérience (du poème [du tableau, etc.]). L’effort d’écriture est le vecteur de cette extériorisation sans dehors. Ce n’est pas un expressionnisme : ça transforme, intransitivement et in situ, l’énergie (informe, vide) en acte (formé [...]) ». (Christian Prigent, « Le poète corps et âme », in La Langue et ses monstres, p. 276.)

(2ter)
“commémorage”

Face à l’espace d’inscriptions hiéroglyphes circonscrit par l’artiste, par le poète, ou par l’ethnologue, je ne me pose pas la question de savoir avec quel corps langagier je peux lui parler. « Territoire défini par le geste de l’oracle » c’est l’espace sacré qui me parle en premier et qui m’oblige à dire dans un templum déterminé [Cf. Ch P/ B N « Le poète corps et âme », La Langue et ses monstres, ouvrage cité p. 275.] Larmoire s’adresse à l’armoire en répons, sans corps, sans intention de communication, dans un mouvement ni oui ni non sans précipitation vers l’action de contemplation voire de com-mémoration.

(3)

Autre posture anamorphosée
d’un artiste qui « pense qu’en tant que peintre, il vaut mieux être influencé par un écrivain plutôt que par un autre peintre. » [Marcel Duchamp, Duchamp du signe, Flammarion, Paris, 1994 pp.173-174 in http://remue.net/spip.php?article1080 ] [8] Et Césaire lui montre le chemin.
Christian Prigent lisait Aimé Césaire dans « des amphis rigolards » en 1968 remarque-t-il au cours de la conférence intitulée « du temps des avant-gardes » à Lyon. Lire aussi Passages des avant-gardes
Dans les entretiens avec Bénédicte Gorillot ( Prigent, quatre temps, Argol, 2009) Aimé Césaire est cité plusieurs fois : page 46 : « En 1965 (...) je lisais (....) le Césaire du Cahier d’un retour au pays natal. » ; page 53 « En Mai 68 nous proposons [nous = Jean-Luc Steinmetz + Ch. Prigent], avec un zèle « agit-prop » très déterminé, des lectures de poésie dans les amphis de la fac de lettres (...) Breton, Peret, Aimé Césaire, Maïakovski Neruda (Ch.P) Michaux, Sollers, pages Tel Quel (J-L S) ;
pages 63-64 « J’aimais beaucoup aussi l’exotisme érotique du Césaire des Armes miraculeuses ; page 83 « deuzio (d’une) traversée du surréalisme manière Aimé Césaire.
Au cours de ces mêmes entretiens, Artaud est cité 21 fois et dans de nombreux autres entretiens et textes, Prigent se souvient de la formule :
« maintenant, j’ai tout écrit, je vais faire des bâtons ». (Je lis en particulier Atelier Power/powder)

(4)
Larmoire est une expérience de l’absence de sens (signification) dans le sens (direction) des lignes gravées dans le bois donnant sens (sensation) à l’armoire.
Larmoire n’a de cesse de trouver une langue pour signifier l’expérience intime que son corps sans organe fait de son espace d’habitation.
Larmoire, devenue personnage vivant, tire la langue à/de [9] l’armoire dans un acte d’adoubement où la lame de consécration à la fois coupe et anastomose une prosopopée.
Larmoire apparaît comme le creusement d’un espace langagier qui ouvre et reconstruit derrière l’incontenable contenu d’une part d’art mesurée devant par l’artisan ébéniste de l’armoire. « Tout se qui se mesure périt » Christian Prigent cite cette phrase de Bossuet qu’aime citer Valère Novarina. ( In L’Incontenable, « La poésie peut-être », p. 15)
En somme Larmoire serait le désir d’ « en somme, une expérience du sens de l’absence de sens », « une autre posture d’énonciation, un autre traitement des moyens d’expression ». (Christian Prigent, L’Illisibilité en questions, ouvrage cité, « Du sens de l’absence de sens » p. 33.)

(5)

Il s’agit d’une figure récurrente dans l’ensemble de l’œuvre écrite et parlée de Christian Prigent : Saint-Chiot, le saint Chiot de la cathédrale de Saint-Brieuc.
« .... ce chieur médiéval appendu aux basques de l’édifice religieux et remâchant sa langue au-dessus du monde bruissant des vaines paroles de la prière, du commerce et des « mots bulletins de vote... »
Chrisitian Prigent, Ceux qui merdRent, P.O.L, 1991, p. 328-329.
Reproduit sur remue.net Mes excuses pour le lapsus calami du titre recopié ; c’est une copie datant de l’année scolaire 2006-2007. Je reparlerai de cette année [10] je l’ai dessinée.

Emmanuel Aragon, Tu parles beaucoup trop (image recadrée par Catherine Pomparat, détail d’une photographie documentaire d’Emmanuel Aragon©)

Catherine Pomparat - 6 janvier 2015

[1une lecture

MP3 - 2 Mo

[2« Presents » titre de l’exposition de la Galerie Rezdechaussée (66, rue Notre-Dame 33000 Bordeaux) où j’ai rencontré « Tu parles beaucoup trop »

[3référence à Echines pièce de Patrice de santa Coloma http://www.de-santa-coloma.com/echines

[4

[5« Si un geste d’écriture est de l’ordre d’une rebellion contre l’arbitraire du signe, ce sont peut-être d’abord les noms apparemment les moins motivés, les noms dits "propres", qui font l’objet d’un travail ludique de remotivation. Ainsi Jakobson attirait-il l’attention sur "la vie riche en changements phonétiques et morphologiques des mots-appellations, par conséquent des noms propres en général". » Ch.P. L’Incontenable, p. 109.)

[6

[7

[8Je reviendrai au cours des spécimens suivants sur les relations Prigent/Duchamp et Duchamp/Prigent en relisant de près, en particulier, les pages 107-108 de L’Incontenable et les nombreux textes où Chrisitian Prigent dit de multiples façons son attachement à la peinture.

[9

[10