Fabienne Swiatly | Gagner sa vie

Fabienne Swiatly vit à Lyon. Elle a animé de nombreux ateliers pour Aleph-Ecriture.

Le texte ci-dessous est extrait d’une suite intitulée « Gagner sa vie ».

Que dire de moi ?

Ecrire pour gagner sa vie :

- Pour la radio : radio Léon, radio Bellevue et même France Inter

- Pour la télé : Régions télévision

- Pour l’entreprise : Elf Atochem - Bolloré - Conseil en architecture - Observatoire international des prisons (OIP)

- Pour des Revues : Nouvelle Donne - 491 - Notes - Le Monde ...

- Pour les professionnels : Libres associations (Desclée de Brouwer) - Ecrire au collège (CRDP) - Des miettes de chocolat dans le lait (Alged) - Objectif citoyen (ville de Vaulx en Velin)

- Pour les éditeurs : Ecrits de femmes (éditons Blanche - ouvrage collectif) - la Cendre des mots (ouvrage collectif - L’Harmattan).

Faire écrire : faire écrire en prison, en hôpitaux, dans la rue, dans les bars, dans des belles et vilaines salles, sur une péniche, dans la nuit, dans les théâtre, dans des festivals, dans les salons... Faire écrire pour mieux comprendre le monde qui nous entoure.

Former des animateurs d’ateliers d’écriture. Sept années de plaisir, de tentatives, de doute, de lectures partagées... au sein d’Aleph écriture.

Lire : fondatrice du groupe de lecture Abus de langage et de l’expérience Agend’émoi (écriture inviduelle et collective d’agendas ....).


IV - COLOR SA - MARSEILLE - BOUCHE DU RHONE - SEPTEMBRE 1978

Vague image d’un homme en costume qui m’accompagne jusqu’au hangar et me confie à une femme dont la voix cherche à faire autorité. Une voix perchée sur des talons hauts. Je dois lui sembler bien jeune. Elle m’installe devant un tapis roulant qui traverse une partie du bâtiment. Des dattes brunes et luisantes défilent devant moi, lentement, sans s’arrêter. Je n’en ai encore jamais mangé. Dattes en vrac, collées les unes aux autres qui circulent sur le tapis en caoutchouc gris et qu’il faut mettre en barquette. Du doigt, elle désigne la cuve de nettoyage, la réserve, le conditionnement et un autre tapis roulant au fond du hangar avec des femmes debout devant qui rajoutent des fruits secs et de la décoration pour les fêtes de Noël. Mais ici non, juste des dattes en vrac qu’il faut ranger dans les barquettes en polystyrène blanc de part et d’autre d’une fausse branche en plastique. Elle dit rien de compliqué, juste faire son chiffre, 1500 barquettes par jour. La prime si on fait mieux. Reste à trouver le bon geste et à le répéter toute la journée sans réfléchir. Puis d’une voix plus basse, elle me dit que je vais y arriver, pas aujourd’hui, sûrement demain ou après-demain. Que ça viendra. Puis elle rajuste ses cheveux tirés, épingles qui ont glissé, coiffure sévère qui semble indispensable avec son poste de contremaître. On ne dit pas contremaîtresse. Je regarde le bâtiment immense dans lequel nous sommes près d’une centaine à travailler. Odeur prégnante du fruit mûr et gras de sucre. Fruit arrivé en bateau, de Tunis ou d’Alger et que conditionne des mains venues en bateau, elles aussi. Main d’œuvre et marchandise mêlées.

1500 barquettes alignées en colonne derrière mon poste de travail, milliers de dattes qui progressent sur le tapis roulant. S’y mettre. Je regarde faire mes voisines, femmes maghrébines plus âgées que moi qui travaillent et se parlent en arabe sans jamais tourner la tête. Mains et bouche dissociées. Je rapproche une rangée de barquettes de la balance, ainsi un mouvement de la main gauche suffit pour en faire glisser une sur le plateau et dans un autre mouvement je peux déverser une pelletée de dattes et caler la branche en plastique.

Bien pesée, la barquette pleine retrouve le tapis roulant et continue son chemin à travers le hangar. Mille cinq cents fois, il me faudra faire ce geste dans la journée. Mille cinq cents tentatives pour trouver le geste juste, celui de déposer les dattes sur le plateau sans affoler l’aiguille de la balance. Rien de compliqué au premier abord pourtant j’ai du mal avec ce geste que mes voisines, femmes en djellabas, cheveux cachés par un foulard de couleur vive, répètent parfaitement, obtenant toujours du premier coup le bon poids. Je dois souvent retirer ou ajouter un ou deux fruits, ce qui me fait perdre du temps et m’oblige à garder aux mains mes gants en caoutchouc poisseux et encombrants.

Chaque barquette remplie est récupérée au bout du tapis roulant, par d’autres mains féminines qui emballent, étiquettent et vérifient. Les barquettes mal pesées sont rapportées, toujours à moi, parce que je suis la nouvelle. Et dans mon dos, les colonnes blanches baissent bien moins vites que celles de mes voisines. Inutile de compter, je sais déjà que je ne ferais pas mon compte aujourd’hui.
Peu de bruit dans cet immense hangar, juste le mouvement des hommes et des femmes à leur poste, chacun faisant ce qu’il doit faire. Les hommes à la cuve, tonnes de dattes lavées et triées ou au volant des chariot-élévateurs déplançant les palettes.

J’essaie d’aller plus vite, mais cela ne sert à rien. Tout est dans la capacité à trouver le poids juste en une pelletée. Et ça, je n’y arrive pas. Un gars vient vérifier si j’ai tout ce qu’il me faut et il est le premier à me demander mon prénom et à me dire le sien, Farid. Je me renseigne sur les pauses. Pas plus de deux fois dans la journée et uniquement pour les toilettes. Il faut demander à la contremaître. Et je le fais et elle me donne dix minutes tout en posant sur mes colonnes de barquettes un regard inquiet. Elle pense à sa prime.

Dans les toilettes, je fume, assise sur le couvercle baissé des wc. Je fume et j’ai hâte d’être 17h. J’ai hâte de retrouver le soleil qui donne encore un air de vacances à la ville. J’ai hâte de marcher dans le vieux port, de voir la mer, de boire un verre en terrasse. Retrouver mon temps à moi, retrouver les bonnes raisons d’être là à Marseille. L’usine de dattes pour dépanner. Juste dépanner.
Ma cigarette fumée jusqu’à la limite du filtre jaune, je retourne dans la grande salle active, et constate que des barquettes vides ont été rajoutées aux miennes. Je comprends que l’une ou peut-être toutes les autres femmes ont profité de mon départ pour se décharger d’une partie des leurs. Je ne dis rien. Je ne sais pas ce que je pourrais dire. Je ne suis pas en colère, un peu triste. Je sais que je ne suis là que pour un mois au maximum. Après, une autre ville, un autre boulot pour dépanner. Marseille n’est pas la ville pour s’arrêter.

Elles, les femmes étrangères, ici pour la survie. Ici parce qu’elles n’ont pas le choix.

Je ne dis rien, je remplirai les barquettes que je pourrais. Et j’imagine que partout dans la ville portuaire, dans des hangars comme celui-ci, oui un peu partout dans Marseille, on trie, on pèse, on emballe la cargaison des bateaux Les fruits, les huiles, les piments, les épices, marchandises que l’on manipule jusqu’au dégoût. L’odeur qui s’infiltre par le nez, la bouche et la peau. L’odeur qui s’installe dedans et chasse les rêves.

Une sirène rauque annonce la pause de midi. Je suis le groupe de femmes qui s’installent à l’extérieur du hangar sur une terrasse en béton, en plein soleil. Elles se parlent en arabe tout en préparant un thé à même le sol, réchaud et casserole cabossés. J’accepte le thé qu’elles me tendent avec un geste d’invitation à me rapprocher. Mon tout premier thé à la menthe. Première fois aussi que je parle avec des Maghrébines, même si en Lorraine, ils étaient nombreux les Algériens. Ils habitaient le quartier derrière la barrière, quartier que nos mères nous interdisaient de traverser car elles craignaient ces hommes sans femmes qui s’asseyaient parfois torse nu au soleil au soleil. Nos mères avaient peur de ces immigrés à la peau basanée qui faisaient pourtant de nous des vrais Français, nous les immigrés à la peau blanche.

Je bois le sucre et l’amertume mêlés. Les femmes me questionnent avec des mots que je ne comprends pas toujours. Elles me font dire ma mère allemande et mon père polonais. Et m’appelleront ainsi, l’Allemande tout le temps de l’usine, parce qu’ici les Français sont à la direction. Elles m’offrent des gâteaux et rient de mes taches de rousseurs apparues subitement, de rester ainsi à manger au soleil. Allongée sur le béton chaud, j’écoute les mots arabes que je ne comprends pas. Le soleil est bon.

V - RESTAURANT LE DONJON - ETRETAT, SEINE-MARITIME - 1979.

Le velours bleu de la robe est épais, d’excellente qualité, piqué de petites fleurs rouges. Le tablier blanc est parfaitement amidonné et repassé. Dans la robe de velours bleu, dans le tablier blanc, il y a moi les cheveux retenus par un ruban noir. Moi, en tenue de travail à l’hôtel-restaurant le Donjon sur les hauteurs d’Etretat. Tenue de travail exigée pour accueillir les clients, les accompagner jusqu’à une table, proposer la carte, enregistrer les commandes, servir les plats, remercier une première fois.

Pour leur parler, je prends une voix neutre, ni trop directe, ni trop sucrée. Une voix sans débordement qui dit bonjour, si vous voulez bien me suivre, vous avez fait votre choix, merci de votre visite. Une voix qui ne parle jamais de moi qui les fait toujours exister eux.

En semaine, les clients ne se bousculent pas et la journée s’étire, un peu ennuyeuse, à attendre que se libère la dernière table. Marie-France, la patronne, m’autorise alors à partir plus tôt et dit qu’elle finira seule. Le week-end, il faut travailler plus vite, parfois des extras embauchés. Toujours elle choisit des hommes. Ils regardent ma robe de velours et mon tablier sans savoir quoi en penser. Disent que j’ai un air de nurse anglaise. Je réponds que Marie-France trouve cela chic et que moi je m’en fiche. Une tenue pour faire mon travail de serveuse. Une tenue que j’enlève quand le travail est fini.

À l’hôtel restaurant du Donjon sur les hauteurs d’Etretat, tout est beau, propre, accueillant même le bruit des pneus de voitures sur le gravier de la cour. On peut y manger des des délices de la mer, des gourmandises de la Côte, farandoles de fromages et aussi, chaque jour, des avocados vinaigretta.

Avant que les clients arrivent, je vérifie la propreté des nappes, des miroirs, des ustensiles en argent dont une presse à canard qui intrigue beaucoup les clients. Objet ancien qui permet d’extraire le sang de l’animal et de le cuire ensuite dans ce jus. Puis à l’office, j’essuie les verres, nettoie les pots de beurre en grès, coupe du pain d’avance, remplis les salières, les sucriers où Marie-France me fait mélanger des carrés de sucre blanc et roux parce que c’est de bon goût. Elle dit que c’est inné chez elle, le bon goût mais qu’un rien suffit pour tomber dans le vulgaire.
Dès que les clients arrivent, je pense à mettre de la musique en fond sonore. Toujours du jazz que l’on devine sans vraiment l’entendre. Puis je prends les commandes et je sers et j’enlève les miettes de la table avec une serviette pliée en deux. Ravie de savoir faire ça, débarrasser une table de ses miettes sans gêner les clients.

Le Donjon est un hôtel-restaurant grand standing même si on retourne parfois les nappes tâchées pour économiser un lavage, même si l’on essuie parfois les verres avec un torchon douteux, même si l’on met en carafe les bouteilles de vin à peine entamées qui deviennent alors la cuvée du Donjon.

Marie-France soigne le client qui dépense parfois en une journée, ce que je mets quinze jours à gagner. Elle soigne ceux qui ont les moyens de manger et dormir ici, ceux qui se fichent de se servir du couteau à viande pour étaler le beurre, ceux qui se fichent de boire le vin dans un verre à eau. Ceux qui me parlent d’une voix polie, le regard ailleurs, pas même offusqués qu’on leur vende très cher des avocados vinaigretta. Mes paroles quand elles ne questionnent pas, les indiffèrent. Je n’existe pas vraiment, je n’ai pas de corps sauf parfois quand l’un a trop bu et que soudain il devine des seins et des fesses sous le velours de la robe.

Marie-France apprécie moins ceux qu’elle nomme les égarés. Ceux qui viennent ici pour une grande occasion, noces d’or ou fiançailles, ou parce que tout était complet ailleurs. Ceux qui observent autour d’eux parce qu’ils ne savent pas vraiment comment se tenir à table. Ceux qui n’osent pas s’essuyer les lèvres dans la serviette en tissu. Ceux qui ne rient jamais fort et me disent souvent merci. Ceux qui mangent raides et guindés comme dans un sanctuaire d’église. Marie-France est polie mais c’est moi qui les invite à venir voir la vue de la terrasse du petit salon. Les falaises crayeuses qui se détachent sur une mer lourde et grise. Et qu’après, ils sont un peu gênés, ne sachant pas combien de pourboire me donner.

Parfois Marie-France vient fumer une cigarette dans la cuisine pendant que je lave les verres et elle me parle sans attendre de réponse. Dit que je devrais arrêter de me ronger les ongles. Oui, ce serait parfait alors, vraiment parfait. Elle me sourit et je vois comme des promesses dans ses yeux.
Puis le soir, elle chipote sur le nombre d’heures dit que j’ai fini avant la demie et qu’elle ne payera pas une heure complète. Glisse des billets dans ma main en se plaignant de la saison qui démarre mal à cause du mauvais temps. Je compte les billets quand je suis seule

Le lendemain, je reviens, j’enfile la robe, le tablier Le midi, après le service, je mange avec le jeune cuisinier qui prépare chaque jour la vinaigrette des avocats.

Je fais mon travail jusqu’au jour où je vois Marie-France ouvrir la boîte à pourboire et prendre un billet qui m’est dû. Et elle voit que je la vois, et elle dit que ce n’est pas un pourboire mais autre chose. Autre chose qu’elle ne m’explique pas. Figée dans ma robe et mon tablier, je ne sais rien dire. Je n’arrive pas. Je n’ose pas.
Je finis mon service silencieuse, puis pose la robe et le tablier sur la table de la cuisine. Je quitte le Donjon, traverse la cour. Mes pas font crisser le gravier. Je sais que demain je n’y retournerais pas et aucun autre jour.

Demain, c’est samedi et je lui manquerai cruellement. C’est tout ce que je peux faire, lui manquer cruellement le temps d’un week-end. L’embauche d’un extra lui coûtera beaucoup plus cher que ce billet qu’elle n’a pas eu la force de me laisser. Le billet qui était le mien et je n’ai même pas eu le temps de voir s’il était de cinquante ou cent francs. Pour rentrer, je prends le chemin de pierres qui coupe à travers les jardins et sous une lune blanche et timide, je quitte les hauteurs d’Etretat. Demain, je lui manquerai. C’est tout ce que je peux faire. Il aurait fallu se mettre en colère, dire cet argent est à moi. Tenir tête. Mais je ne sais pas faire. Je n’ai pas appris. Je ne peux que me soustraire.

VI - LYCEE PROFESSIONNEL - BARENTIN, SEINE MARITIME - 1979

La secrétaire est contente que pour une fois, la remplaçante soit bachelière. Elle me serre la main puis me montre la machine à écrire comptable qui sera mon outil de travail. C’est simple, il suffit de saisir des chiffres sur de grandes feuilles perforées et pré-imprimées à entête de l’Education Nationale. Quatre exemplaires, ne pas oublier de mettre du papier carbone.

La secrétaire me demande si je sais me servir d’une telle machine et je réponds stupidement que oui, alors que c’est la première fois que j’en vois une.

Je m’installe et peine aussitôt sur la manière d’introduire les quatre feuillles et leur carbonne. Je dis à la secrétaire que nous avions des modèles différents à l’école. Elle se lève, me montre comment faire, j’essaie d’enregistrer, n’ose pas lui demander de répéter. Il faut appuyer sur la touche grise, soulever le capot puis la réglette, introduire les feuilles jusqu’au repère rouge, baisser le capot, tourner la molette et rappuyer sur la touche grise. Bien ajuster les carbones. Bien vérifier le positionnement des feuilles. Ne pas gaspiller les fournitures.

Les quatre premières feuilles sont insérées. J’ouvre le registre où sont inscrits à la main, soulignés à la règle, les chiffres que je dois saisir. Dépenses de la semaine, nombre d’élèves, nombre de repas à la cantine, etc. Ne pas se tromper de case, ne pas inverser les chiffres, ne pas gaspiller. Je bâille.

Pour arriver à l’heure, j’ai dû me lever à cinq heures du matin, marcher jusqu’à la gare, prendre un train de banlieue, marcher jusqu’à l’école et arriver avec vingt minute d’avance. Café noir et aigre dans le bar du quartier en attendant..

Je fais descendre un peu les feuilles dans la machine, un carbone reste coincée, se chiffonne. J’insiste, il se déchire. J’ouvre le capot, appuie sur la touche grise, soulève la réglette, tourne la molette, libère les feuilles, recommence la même manip dans le sens inverse. Les feuilles glissent mal. Regard inquiet de la secrétaire qui pèse sur me épaules. Je commence à saisir les chiffres et me trompe une fois sur deux. Pas de correcteur possible avec les carbones .Il faut barrer les chiffres faux avec la touche des x et réécrire. Je mets des xxx partout. La secrétaire me demande si ça va et je réponds que oui ça va.

Série de chiffres, série de xxx, papier froissé.

J’éloigne ma chaise, je baisse les bras, je regarde la grosse machine à écrire qui semble se moquer de moi. Elle sait que j’ai menti, elle sait que je n’ai pas le bac, que je n’ai pas l’habitude, elle sait que je suis maladroite.
Je vais au toilette, je fume une cigarette. Souvent au travail, les wc comme lieu de repli. Fumer et fumer encore.
La secrétaire m’attend, se place derrière moi, silencieuse. Son souffle dans ma nuque. Je commence à saisir les chiffres. Et elle d’une voix presque joyeuse me signale que les carbones sont à l’envers. Elle se penche par dessus moi, ouvre le capot, repositionne les carbones, ferme le capot. Appuie sur la touche grise. Voilà !

Oui voilà.

A midi, elle part manger sans me proposer de la suivre. Je ne sais pas ce qu’il faut faire, je n’ai rien emporté. Je sors dans la cour où les élèves discutent par petits groupes, fument beaucoup. Etrange sensation d’être de l’autre côté. Du côté des bureaux. Je me sers un chocolat au distributeur. Tant pis je mangerai ce soir. A 13h30, la secrétaire revient, s’étonne de ne pas m’avoir vue à la cantine et me tend une autre série de feuilles perforées à remplir. Je m’y mets toute l’après-midi sans faire vraiment de progrès.

En fin de journée, elle me dit d’apporter une photocopie de mon diplôme, le directeur en a besoin pour mon contrat. Je dis oui, oui... Je sais que demain, je ne reviendrai pas. Pas de bac, pas de photocopie, pas envie de retrouver la machine comptable. Le lendemain, je fais téléphoner un ami pour dire que je suis malade. Que ma santé ne me permet pas de prendre ce poste. Mentir. La maladie pour ne pas dire l’impossibilité de travailler. L’impossibilité de comprendre le fonctionnement d’une machine à écrire comptable, l’impossibilité de bien mettre des feuilles de carbone, l’impossibilité d’être une secrétaire. Je fais téléphoner et me soustrais encore une fois.

Fabienne Swiatly
16 mai 2005