Cécile Wajsbrot | Échos d’une promenade 1

Ce texte est celui de la leçon inaugurale donnée par Cécile Wajsbrot le 10 décembre 2014 à la Freie Universität de Berlin dans le cadre d’un séminaire autour du thème Littérature et Climat.


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C’était un dimanche d’octobre anormalement beau et doux – comme une preuve tangible du réchauffement climatique mais parfois on rejette sentiments et pressentiments pour vivre, seulement. C’était un moment idéal pour se promener, explorer un nouveau quartier. À quelques rues de l’IBZ où je venais d’emménager se trouvait un réseau de rues calmes offertes aux lumières de l’automne. Je regardais les noms pour me familiariser. Steinrückweg, Südwestkorso, Kreuznacher Strasse. Des noms de rues, rien d’autre. Mais au-dessus du Steinrückweg figurait une inscription, une explication factuelle. La rue s’appelait Ludwig Barnay Strasse jusqu’en février 1940. 1940, nous connaissons cette année et les échos qu’elle éveille, 1940 et nous sommes en alerte. Poursuivant la promenade mais l’esprit aux aguets, je longeai des bâtiments uniformes agrémentés de verdure dont les façades s’ornaient régulièrement de plaques sur lesquelles des noms prestigieux étaient inscrits, et des années, souvent les mêmes. Quelque chose comme, ici a vécu un tel, de 1931 à 1933. Ernst Bloch, Walter Hasenclever, Peter Huchel, Alfred Kantorowicz, Erich Weinert, tels étaient les noms. Leur ombre projetait sur cette paisible après-midi du XXIe siècle les destins troublés et cruels du XXe siècle. Mes pas recouvraient d’autres pas – pourtant j’aurais pu passer sans savoir, comme la plupart du temps nous ignorons ce qui s’est passé dans les lieux que nous parcourons ou que nous habitons.

Il est un passage du Quart Livre de Rabelais, au chapitre 55, assez étrange. En pleine mer, alors que tout est tranquille autour, Pantagruel s’adresse ainsi à ses compagnons. N’entendez-vous pas des voix ? Prêtant l’oreille, ils n’entendent rien puis peu à peu, à force d’écouter, ils finissent par capter même des « mots entiers ». Panurge prend peur, la mer est vide et il a beau regarder de tous côtés, il ne voit personne. Il veut fuir mais Pantagruel le raisonne. Le philosophe Pétron – un pythagoricien – représente la pluralité des mondes comme un triangle au centre duquel se trouve le manoir de la vérité, où habitent les paroles et les idées du passé et du futur – entourées par le siècle. De temps en temps, à intervalles longs mais réguliers, ces paroles, ces idées tombent en averse sur le siècle. De son côté, Antiphanes, interprétant la pensée de Platon, avance qu’en hiver, lorsqu’il fait particulièrement froid, les paroles « gèlent et glacent à la froideur de l’air et ne sont ouïes » – ne sont pas entendues. Serions-nous, dit Pantagruel, en ce lieu où les paroles dégèlent ? Le pilote du bateau le confirme. « Ici est le confin de la mer glaciale sur laquelle fut, au commencement de l’hiver dernier passé, grosse et félonne bataille… Lors gelèrent en l’air les paroles et les cris des hommes et des femmes… à cette heure, la rigueur de l’hiver passée, advenant la sérénité et tempérie du bon temps, elles fondent et sont ouïes. »

Le siècle où nous sommes nés - le vingtième – reçut des averses particulièrement abondantes de paroles qui ne furent pas entendues en leur temps et que nous n’avons perçues que plus tard, bien plus tard, longtemps après que les guerres où elles furent proférées furent éteintes. Et la littérature est le lieu privilégié du dégel. Le lieu du temps. C’est-à-dire qu’ayant affaire à la durée – une œuvre ou simplement un livre, un texte, se construit pierre à pierre, se travaille à force de ténacité, d’obstination, de repentirs, et seule la distance temporelle donne le recul nécessaire pour que l’écrivain du premier jet se transforme en lecteur d’une version définitive (et entre-temps combien d’autres versions offertes par une sorte de centaure, une créature hybride qui n’est plus tout à fait auteur et pas encore lecteur) – ayant affaire à la durée, la littérature a fait du temps son sujet, son objet. Lessing le disait autrement dans son Laocoon. Ce que le sculpteur du groupe antique redécouvert à la Renaissance donne à voir d’emblée, Virgile, dans son Énéide, doit le déployer sur des dizaines et des dizaines de vers. D’un coup d’œil à la sculpture – c’est-à-dire en un instant – on embrasse une situation, des personnages, des sentiments – en l’occurrence la douleur causée par la morsure du serpent. Mais ce déploiement, ce déroulement pas à pas, c’est cela qu’on appelle récit. Et le récit porte en lui le détail, la durée, l’enchaînement des faits, porte en lui la durée et les marques du temps. Le récit est la mesure même du décalage, de la distance entre un événement et son écho dans la littérature, plus exactement non son écho mais son retentissement, sa transcription. Plus l’événement revêt des proportions énormes, plus l’onde de choc est grande, plus les années s’ajoutent. Écrire est un travail d’alchimiste – la transsubstantiation des éléments qui composent le réel, ou disons de ce qu’on appelle réalité. C’est ce qui différencie le journalisme de la littérature, c’est ce qui différencie la littérature du journalisme. Même le témoignage littéraire met du temps à s’élaborer, à advenir, il se construit à l’insu et dans le silence – après vient le moment d’écrire. La trilogie de Charlotte Delbo, Auschwitz et après, a commencé à être publiée en 1965, c’est vingt ans après son retour de déportation que Kertesz commence d’écrire son roman, Être sans destin, dans les années 60 aussi – seul Primo Levi fait exception avec Si c’est un homme, publié dès 1947. Mais à l’origine se trouvait un rapport qu’on lui avait demandé de faire et le livre, à l’époque, passa inaperçu. Les livres paraissent le plus souvent à un moment où la société se préoccupe d’autre chose, après le moment où elle en a parlé – le temps du journalisme – en l’occurrence à la libération des camps, et bien avant qu’elle n’y revienne, plus tard, et que ce mot, Auschwitz, ne puisse se prononcer que dans la réverbération d’un écho sacré. La littérature est le lieu du dégel – elle a son rythme propre, sa temporalité, sa façon de digérer les événements, son aftermath – ce mot anglais précieux qui désigne, à l’origine, la réplique d’un tremblement de terre avant d’endosser le sens plus abstrait de répercussions, conséquences. La société, le monde ont eux aussi leur rythme pour absorber l’événement. Ce rythme n’est pas le même et c’est pourquoi le lieu du dégel, les confins de la mer glaciale où croisent les écrivains en navigateurs solitaires n’est pas seulement l’endroit du dégel où sont ouïes les paroles passées mais de façon plus complexe, le point de rencontre entre le passé, le présent et le futur.

La promenade d’automne d’un dimanche anodin se transformait en une exploration, ou plutôt l’exploration spatiale – géographique – s’était muée en exploration temporelle. Les rares promeneurs ne faisaient pas halte pour lire les plaques du souvenir. Peut-être les connaissaient-ils déjà, peut-être n’avaient-ils pas envie de vivre entre les temps. Pour moi dont c’était la condition existentielle – vivre entre les temps et les villes, les pays, ne jamais déposer le bagage, tout ignorer, surtout, de ce mot, Heimat, et de cette expérience, zuhause, je ne pouvais pas faire autrement. Me ressouvenant de la remarque de Paul Virilio. Il faudrait redéfinir les termes sédentaire et nomade, aujourd’hui où la circulation entre les lieux est plus fluide qu’hier. Le sédentaire est celui qui se sent chez lui partout et le nomade, celui qui ne se sent chez lui nulle part. Personne ne lisait ces plaques, les noms inscrits semblaient voués à l’indifférence, à un deuxième oubli.

La Künstlerkolonie, projetée par une société d’auteurs pour servir de logement et d’abri aux artistes et auteurs dans le besoin, fut approuvée par la république de Weimar en 1926. La première pierre ayant été posée le 30 avril 1927, les premiers locataires emménagèrent un an plus tard et au début des années 30, des agrandissements même étaient prévus. Mais dès avant l’hégémonie nazie et l’enterrement de la république, avant la disparition de Weimar derrière le nom de Buchenwald, avant que le chêne de Goethe soit encerclé par une forêt de hêtres – il faudrait écrire l’histoire des arbres… Au fond du parc d’arbres plantés par Chateaubriand à la Vallée-aux-Loups se trouvait, sous l’Occupation, celui qui servit de poteau d’exécution pour fusiller les résistants, ainsi que le note Jean Guéhenno dans son Journal des années noires. L’histoire des arbres… « L’arbre de la Vallée-aux-Loups, écrit Guéhenno en septembre 1941, était devenu un lieu de pèlerinage, l’autorité occupante l’a fait sauter à la dynamite. Elle fusille ailleurs désormais. »

Avant l’hégémonie nazie, la Künstlerkolonie, îlot rouge en pleine mer brune, voyait ses habitants agressés dans la rue si bien qu’une brigade de protection avait été organisée pour aller attendre les habitants au métro, le soir, et les raccompagner en nombre afin qu’ils puissent rentrer chez eux sans encombre. Bientôt, il ne suffira plus de les raccompagner, bientôt il faudra qu’ils partent. 1933, date ultime qui revient comme une litanie sur l’alignement des plaques – il faudra qu’ils partent… dans le meilleur des cas…

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Dans un texte qui appartient au recueil Enquêtes publié en 1952 – de brefs essais esquissant les contours d’un imaginaire par la lecture et le commentaire – dans ce texte intitulé « Le rêve de Coleridge », Borges raconte que Coleridge s’étant endormi après avoir lu quelques pages d’un livre de Marco Polo, rêva d’un palais édifié par l’empereur mongol Koublaï Khan mentionné dans ce même livre. Dans son rêve il voyait des images mais aussi des mots, et au réveil les mots du rêve étaient restés – mots d’un poème qu’il se mit aussitôt à transcrire, interrompu bientôt par une visite impromptue, un visiteur connu dans l’histoire de la littérature sous le nom d’homme de Porlock – mais ceci est encore autre chose. Après la visite, impossible de ressaisir les mots dont il se souvenait si bien au réveil - voilà pourquoi le poème Kubla Khan n’existe qu’à l’état de fragment. Le rêve date de 1797, la relation du rêve, de 1816. En 1836 – puisque cette histoire avance de vingt ans en vingt ans – est éditée à Paris la première traduction en langue occidentale, et traduction partielle, d’une Histoire universelle en langue persane remontant au XIVe siècle. Koublaï Khan, est-il écrit, érigea un palais d’après des plans qu’il avait vus en songe. Le poète rêve un poème sur un palais entrevu en rêve - sans qu’il ait eu le moyen de le savoir. Borges en conclut que l’âme de l’empereur a peut-être pénétré dans celle de Coleridge pour que celle-ci reconstruise par les mots le palais entre-temps détruit. Il ne s’attarde pas sur cette coïncidence étrange entre le fragment rescapé, équivalent littéraire des ruines, et les ruines. Ou bien, dit-il, les deux seraient le fait d’un artisan surhumain qui n’a pas encore achevé son œuvre, dont le prochain état pourrait être une pièce de marbre ou une pièce de musique dans les siècles futurs.

Lieu du dégel, confins de la mer glaciale, la littérature est le point du passage, le lieu de rencontre du présent, du passé, du futur, comme le pôle est le point de rencontre de tous les méridiens, à la fois 90e degré de latitude et point zéro où la boussole ne peut plus indiquer de direction.

Et nous, enfants du XXe siècle et dépositaires de ses voix, nous qui sommes nés au milieu de ce siècle ou un peu après, à l’écoute, malgré nous, des paroles de la Seconde Guerre mondiale et de tout ce qu’elle contient que la douceur relative des temps (malgré la guerre dite froide) commençait à faire fondre, nous n’oublions pourtant pas que depuis quatorze ans, nous sommes entrés dans le XXIe siècle. Que les questions du XXe siècle ont cessé d’être les nôtres. Que les réponses et les formes du XXe ne peuvent plus être les nôtres. Qu’il faut trouver, en ce début de siècle – au lieu de commémorer le début du siècle précédent et ses désastres – qu’il faut chercher, trouver ce que signifie habiter le XXIe siècle pour nous, pour le monde, pour la littérature.

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Dans ses mémoires intitulés Contre tout espoir, écrits en russe, bien sûr, mais d’abord parus à New York et à Londres en 1970, Nadejda Mandelstam a cette réflexion. « Toutes les variétés d’assassins, de provocateurs, de mouchards, avaient un trait commun : ils ne s’imaginaient pas que leurs victimes puissent ressusciter un jour et retrouver la parole. Il leur semblait aussi que le temps s’était arrêté… Il ne leur venait pas à l’esprit que ces spectres pouvaient revivre et demander des comptes à leurs fossoyeurs. Et c’est pourquoi ils furent pris d’une véritable panique à l’époque des réhabilitations : il leur sembla que le temps revenait en arrière et que ceux qu’ils avaient baptisés ‘‘la poussière des camps’’ avaient soudain retrouvé un nom et un corps. »

Les spectres qui reviennent demander des comptes, les victimes qui ressuscitent et retrouvent la parole, le nom et le corps retrouvés, ce sont des êtres vivants qui reviennent après l’amnistie partielle décrétée par Beria à la mort de Staline, puis par Khrouchtchev à la suite du XXe congrès.

Mais les spectres sont aussi des écrivains, des poètes, qui reviennent, certes parfois physiquement, libérés des camps, comme Chalamov, mais qui reviennent surtout par leurs écrits qui, tels ceux de Mandelstam ou de Brodsky, condamné plus tard à l’exil, ou de Tsvetaïeva, interdite de publication, circulent dans le secret des appartements avant de reparaître au grand jour quelques décennies plus tard, s’apprennent par cœur, en attendant, et se récitent, comme dans le final du film de François Truffaut inspiré du roman de Ray Bradbury, Farenheit 451, où les hommes parvenus à se soustraire à la société du bonheur totalitaire sont devenus des hommes livres, et par là même, des hommes libres. C’est ainsi que survécut une grande part de l’œuvre de Mandelstam – sa femme, Nadejda, avait appris par cœur ses poèmes.

Si le temps historique peut sembler parfois s’immobiliser, se figer – et peut-être est-ce finalement le sens profond de ces mots mystérieux qui hantèrent l’après-guerre jusqu’à la chute du Mur, guerre froide, une guerre de la peur et des mots qui avait pour effet d’arrêter le temps, une guerre de la peur de la guerre, aussi – le temps de la littérature est d’un autre ordre. Tel un fleuve infini dont le cours parfois affleure, parfois s’enfouit, parfois s’assèche, mais est cependant toujours là, toujours présent, toujours nourri. Avec pour affluents le présent, le passé, le futur.

« Il leur sembla que le temps revenait en arrière. » L’heure du retour est aussi l’heure de la peur. Eux qui croyaient créer un avenir radieux se trouvent entraînés dans les tourbillons du temps, qui repart inexorablement, pris dans les rets de mots oubliés – les paroles gelées qui, après l’hiver, peuvent de nouveau s’entendre. Et ils connaissent ainsi la chute, la fin qu’ils avaient voulu éviter – pensant que ce temps arrêté préserverait leur vie, non seulement leur souvenir perpétuel mais aussi une immortalité réelle. Pourtant ces paroles gelées, certains les entendaient en plein hiver, déjà. Au début de la scène racontée par Rabelais, lorsque Pantagruel attire l’attention de ses compagnons et leur demande s’ils entendent des gens parler, ceux-ci ont beau faire, placer la main en cornet derrière le pavillon de l’oreille, rien n’y fait. Pantagruel est le seul à percevoir les paroles. Alors qu’il réitère sa question ou plutôt, continue d’affirmer qu’il y a quelque chose à entendre, cette fois, ses compagnons entendent à leur tour. Il faut un guetteur, un veilleur pour attirer l’attention, sinon les paroles gelées – même au moment du dégel – risquent de se disperser et de fondre sans que personne ne s’en aperçoive. Ce guetteur, ce veilleur qui attire l’attention, c’est l’écrivain, le texte écrit, c’est la littérature.

Comme en écho à ses poèmes, Mandelstam esquisse un art poétique dans un essai récemment traduit en français sous le titre Le Mot et la Culture.

« Souvent, on entend : c’est bien, mais c’est d’hier. Moi je dis : hier n’est pas encore né. Il n’a pas encore été vraiment. Je veux à nouveau Ovide, Pouchkine, Catulle ; les Ovide, Pouchkine, Catulle de l’histoire ne me satisfont pas… Ainsi donc, il n’y a pas eu encore un seul poète. Nous sommes libérés du poids des réminiscences. En revanche combien de précieux pressentiments : Pouchkine, Ovide, Homère. »

Comment le dire plus clairement – le passé n’est que pressentiment de l’avenir.

4

Ernst Bloch vécut dans la KünstlerKolonie de Wilmersdorf entre 1931 et 1933 avant d’émigrer aux États-Unis. Ernst Busch, acteur et metteur en scène, vécut dans la KünstlerKolonie, émigra en 1933 mais fut rattrapé par le nazisme qu’il avait fui en Belgique puis en France. Ayant heureusement survécu, il revint une année dans la Kolonie entre 1945 et 1946. Walter Hasenclever, poète et dramaturge, vécut dans la Kolonie en 1931 et 1932 avant de quitter l’Allemagne. Rattrapé lui aussi par l’histoire, il se suicida au camp des Mille en 1940. Alfred Kantorowicz, écrivain, vécut dans la Kolonie de 1931 à 1933, et puis émigration aux États-Unis avant le retour à Berlin-Est en 1946. Erich Weinert, satiriste, essayiste, vécut dans la colonie de 1931 à 1933, émigration puis retour en Allemagne de l’Est. Wilhelm Reich, exil en 1933 en Scandinavie puis en Amérique. Arthur Koestler quitta l’Allemagne en 1933. Les noms s’égrenaient sur l’écran de mon ordinateur à mesure que je cherchais une trace de la biographie qu’ils recouvraient et peu à peu les adresses des habitants historiques de la KünstlerKolonie, ceux qui avaient une plaque et ceux qui n’en avaient pas, venaient se superposer à mes contacts, comme on les appelle aujourd’hui. Je n’aurais pas été étonnée d’ouvrir le petit carnet virtuel et d’y trouver l’adresse mail d’Arthur Koestler - en plus de son adresse physique de la Bonner Strasse.

Et je suis revenue, sous un ciel gris, sachant, cette fois, ce que je cherchais ou plutôt, sachant que je cherchais quelque chose. L’innocence de la première fois m’avait quittée, à sa place s’installait l’attente, la quête. Je vis des plaques que je n’avais pas vues, des plaques que j’étais toujours seule à lire, croisant l’indifférence des passants dans l’humidité du jour. Des résistants, artistes ou non, et puis cette plaque, et ce nom.

Hier lebte von 1931 bis 1933 Steffie Spira (2.6.1908 – 10.5.1995)

Schauspielerin, Mitglied der « Truppe 31 », Exil in Frankreich und Mexiko, Rednerin auf der Alexanderplatz-Demonstration am 4.11.1989. Et en caractères gras, cette citation :

« So, wie es ist, bleibt es nicht ! »

« Rien ne reste tel quel ! »

D’un coup deux événements, la persécution sous le nazisme et l’exil et la chute du Mur, se trouvaient reliés, d’un coup deux temps, deux dates, 1933 et 1989, prenaient contexte et sens, comme si la présence infaillible de cette femme, Steffie Spira, établissait un enchaînement de faits différent mais réel, parallèle à l’enchaînement historique. Le siècle court, comme l’avait nommé Eric Hobsbawm, rétrécissait encore, se résumant à deux années aux échos dissemblables mais dont l’une n’aurait pu exister sans l’autre. En même temps, cette temporalité autre était comme démentie par la citation ou plutôt, la citation remettait en mouvement le temps qui s’était immobilisé, l’instant d’avant, autour de ces deux dates, 1933, 1989, étant à la fois preuve du passé et prophétie de l’avenir, étant à la fois facteur d’espoir et de crainte. Rien ne reste tel quel – n’est-ce pas aussi ce qu’indique ce mot allemand, mahnen, se servir du passé pour aborder le futur, un mot plein de beauté et de gravité ?

La littérature a pour matière le temps, non seulement elle en parle mais autant que les mots, c’est le matériau dont elle use, comme le sculpteur la pierre ou l’argile. Quand on écrit on en fait l’expérience, certaines choses figurent à la page 15 alors qu’on ignore tout de la page 130 et apparaissent à la relecture, dans cette phase où l’auteur se métamorphose peu à peu en lecteur, comme une préparation à cette scène, à cette page. C’est ainsi que se créent les réseaux qui parcourent le texte, une part en est inconsciente et surgit malgré nous – ou faut-il supposer que l’artisan surhumain est ici aussi à l’œuvre et conduit notre plume – une part est volontaire et trouvée, tout le travail de relecture consistant à établir un pont de l’une à l’autre, à polir, transformer les hasards heureux en préparations calculées, à effacer les calculs trop voyants pour en faire des hasards heureux, à faire en sorte que toutes les images, toutes les scènes, se fondent en un paysage unique qui n’exclut évidemment ni la diversité ni d’éventuelles aspérités, mais dont la cohérence existe bel et bien.

L’immeuble sur lequel était apposée la plaque se situait au débouché d’une place, d’un square plutôt, au sens anglais, bordé d’immeubles semblables au milieu duquel se trouvaient une allée d’arbres et au-delà, sans communication entre les deux, un lieu de jeux pour enfants. À l’entrée de la place, une pierre irrégulière et sombre portant une autre plaque, en mémoire des persécutés de la colonie, sobre et simple comme le souvenir. Ludwig-Barnay-Platz. Cet acteur et dramaturge d’origine hongroise et juive venu à Berlin, actif dans la société d’artistes à l’origine de la KünstlerKolonie, mort en 1924 et dont une rue avait porté le nom jusqu’en février 1940. Mais pourquoi, m’étais-je demandé en voyant que le Steinrückweg avait gardé ce nom donné à l’époque nazie, le nom qui cherchait à effacer l’autre nom c’est-à-dire la personne, pourquoi la rue n’avait-elle pas retrouvé son appellation d’origine ? Si la première partie de la question restait sans réponse, la deuxième en recevait une éclatante. À travers les persécutions d’un temps qu’il n’avait pas connu, Ludwig Barnay avait gagné en stature et plutôt que la restitution de sa rue d’origine, on avait préféré lui donner une place. Une réparation et plus encore, l’indication qu’on ne persécute pas seulement les personnes vivantes mais aussi leur mémoire, leur trace jusque dans un nom de rue – comme les Romains détruisaient l’effigie de ceux qu’ils bannissaient.

Comme si la leçon de la place, l’histoire de la désignation des lieux risquait d’être trop abstraite et pouvait ainsi échapper, comme si les paroles gelées, les noms, risquaient de ne pas être entendues, se dressaient sur la Ludwig Barnay Platz cinq gingkos – le gingko, encore un arbre de Goethe qui le chanta dans un poème et le planta dans ses jardins – cinq gingkos, superbes en cette saison, un feuillage d’or. Mais surtout le gingko, l’arbre survivant, venu des temps préhistoriques jusqu’à nous, le gingko miraculeusement préservé au fond d’une vallée de Chine centrale, inaccessible aux climats trop doux, puis reparu peu à peu, et depuis planté, transplanté, en Europe, en Amérique, le gingko, ayant survécu jusqu’au bombardement d’Hiroshima. Ils étaient là, tous les cinq, étendant leurs branches presque horizontales et l’éventail doré de leurs feuilles comme pour signifier, rien ne reste tel quel, tout se transforme, mais certaines choses survivent, le lien entre le passé et le futur est un lien de continuité.

16 janvier 2015