Larmoire a la rage Prigent

EMMANUEL ARAGON, TU PARLES BEAUCOUP TROP
automne 2014

Image de gauche : (détail “notes méridiennes” d’après photographie Emmanuel Aragon© )
Nom de la pièce : "Tu parles beaucoup trop"
Dimensions : 260 x 140 X 75 cm
Fabrication : armoire ancienne, début XIXe/début XXIe siècle

Voir sur le site d’Emmanuel Aragon
Tu parles beaucoup trop, installation 2014,
et la transcription du texte gravé [copyright]
(dont certains fragments sont recopiés ci-dessous en lettres majuscules)

CHRISTIAN PRIGENT, LA LANGUE ET SES MONSTRES
P.O.L automne 2014


Image de droite : Texte de Christian Prigent,
extrait et scanné “notes méridiennes” page 53 de La Langue et ses monstres
(ouvrage cité)
le chapitre intitulé « Le poids de la langue » (Edward Estlin Cummings)

Voir La Langue et ses montres sur le site de l’éditeur

Voir/lire la présentation de la série « Larmoire a la rage Prigent »
dans le spécimen n°1.

Larmoire à la rage Prigent, ses monstres et la langue (3)

Il n’y a au fond de Larmoire deux questions de fond : la langue et la mort (1). Après ça, près de soixante-quatre phrases après être née, surgit à l’envers de la surface encaustiquée d’une armoire, une deuxième grand-mère en patois pontacquais. PASSIVE DOUCE, elle vient du « carrerot de couri caga ». Ce n’est pas Grand-mère Quequette, elle revient sans balayette, c’est mamée Marcelline avec une comptine chantée au rythme écartelé des cinq doigts de la main [1] « Éi vist la luna » dit la mémé à un archétype fécal en forme de boudin béarnais mort-né. Un drôle de type pas ficelé, mal essuyé, mais peu à peu amélioré à force de creuser la matière dans les grumeaux de la pierre. Je reconnaitrai le Saint Chiot : TU TE FONDS dans ta cendre. Idiot ! TU PARLES BEAUCOUP TROP [2]

Le poids de la langue [3] a fait tomber le poids de chagrin d’un briochin. « Chienne de vie ! s’écrie la grand-mère. Pourquoi t’es parti au paradis ? » Un déluge de pustules gonflées d’hydropisie et d’idiotie tombe des poutres. Une romance sans paroles pèse sur mon trapèze. [4] Tout sens s’annule. Je m’écrase sur l’émoi pouponné de ma sénilité. Je me mets à pleurer sans attendre l’effervescence de mes cachets codéinés. Comme s’il faisait naturellement parti du décor, son corps s’endort, mon corps est mort. Néanmoins Larmoire parle sans répit à lui TU T’ENTERRES (ça je l’ai déjà dit) TU ERRES (ça aussi) JUSQU’À T’OUBLIER (c’est un fait) RIEN D’INDÉCELABLE (tes postures sont minables) IRRÉPROCHABLE HORS TEMPS HORS CALCUL TU N’ATTENDS RIEN SOUS LES BOUCLES DE CE MÉCANISME JUSQU’AU

« "Ouvre-moi", j’entends. Elle m’a parlé. Du son a flûté par trou de serrure. » [5] L’appel du sonore, l’injonction du traitement du son, le fait poétique obsédé par les sensations de l’organe de l’ouïe, par les vibrations trapéziques d’une onde propagée dans l’air, rebondissent d’un chœur de voix homothétiques (2) « Ton âme, armoire, ouvre-la moi. » [6] Tu me dis ça parce que je t’aime, me dit Larmoire enlarmoyée. Je suis noyée. L’effort de style du meuble penche écritoire directoire. Autant dire un bureau de réclamation nationale, voire un tribunal local. Le directeur détentif du pouvoir exécutif a perdu ses tifs dans la garbure révolutionnaire du 4 brumaire [7] TOUT RÉÉL DANGER EST SANS DOUTE ÉLOIGNÉ l’art fait partie des outils du régime [8] et le « souci obstiné du sens civique des opérations artistiques renaît ». (3)

Ce coup là on nous l’a déjà fait. Le temps présent n’est pas propice aux publics sacrifices et aux coups de cœur des collectionneurs. Faire des petits riens, des choses triviales distinguées des choses ordinaires, pour quoi faire ? Gifler le goût public  ? Calmer les peurs face à l’horreur ? Dénoncer l’aggravation des inégalités entre les sujets des verbes sentir et aimer ? Arrêter d’emprisonner ceux qui refusent « d’entrer aux flics ou aux pompiers » (Ponge) et ceux qui y entrent sans refuser ? Et toi ? Qu’est-ce que tu fais ? « T’es qui, dit Grand-mère ? » [9] , « Quoi comme galopin ? » Et moi : « Grand-mère, je sais pas. On m’appelle pas : tout juste on claque des doigts. » [10] Parfois on dit Broudic, Francisco, Chino ou François... « Français encore un effort... » (4) si vous voulez que Les Vieilles [11] vous donnent du réconfort, assène Larmoire de toute sa ôteur
(5) (à suivre)

notes méridiennes

(1)

(Référence au texte de Christain Prigent reproduit sur l’image de titre côté droit)

Le mot "mort" ne tue pas. Participe passé, adjectif ou substantif, ce mot est communément partagé par les êtres vivants langagiers mais ne s’échange pas à l’unanimité. « Tu me fais mort » dit une petite fille bien vivante qui joue sur un damier avec sa grand-mère bien fatiguée après la grande marche du dimanche 11 janvier.
« Réversibilité de la vie dans la mort », aurait dit Jean Baudrillard après Baudelaire ?
La réversibilité « prend pour nous la forme de l’extermination et de la mort. C’est la forme même du symbolique. » [12]

Le réel de la mort ne serait pas un corps mais une « étrangeté cadavérique ». La mort ne peut être nommée qu’incarnée dans le corps d’une réalité individuelle, pourtant « (...) j’ai survolé les corps de mes compagnons morts, Bernard, Tignous, Cabu, Georges, que mes sauveteurs enjambaient ou longeaient, et soudain, mon Dieu, ils ne riaient plus. » témoigne Philippe Lançon, présent dans la salle de la conférence de rédaction de Charlie Hebdo le mercredi 7 janvier [13].

« L’image, à première vue, ne ressemble pas au cadavre, mais il se pourrait que l’étrangeté cadavérique fût aussi celle de l’image. » [14] La confusion entre l’échange symbolique (les dessins des dessinateurs morts) et le réel (la mort des dessinateurs) s’impose au présent des millions de corps qui marchent en rang silencieusement le dimanche 11 janvier 2015 en « invectivant l’Invisible / afin d’y finir le JUGEMENT DE DIEU [15]
Mon corps est mort. Ton corps est mort. Son corps est mort. Nos corps sont morts. Vos corps sont morts. Leurs corps sont morts. Le corps obscène de la langue, le corps obscène de la mort, mon, ton, son, nos, vos, leurs corps obscènes sont morts : « Aux voleurs ! » s’écrie la grand-mère en reprenant son corps à la mort. [16]

La défiguration [17] du monde des vivants pose et impose des figures défigurées par l’éclatement de la rage de l’expression qui multiplie les propositions de nomination de la"merdRe" [18], de son Bonhomme [19] et de LE CACA [20].
Larmoire recopie les phrases de l’armoire en lisant “tout l’œuvre écrit” de Prigent et en [s’] éclatant [avec] / dans son opération poétique
TU PARLES BEAUCOUP TROP
NON PAS TOUJOURS PAREIL
DONNE MOI ENVIE LE GOÛT AUSSI L’ÉLAN L’ÉVEIL
N’ATTENDS
NE RÉPONDS
AVULNÉRABLE

« avulnérable » différent d’invulnérable antonyme de vulnérable, ne signifie pas blindé cuirassé invincible insaisissable comme Nasdine Hodja L’Insaisissable qui n’est pas le cousin d’Enver Hodja malgré l’air de famille in-con-gru-qui-lut-crut. Le préfixe “a” regarde l’adjectif qu’il devance en chien de faïence tel un balancier qui porte la cause de son ballant et s’en balance sans prendre position derrière ou devant ; il exprime une idée de passage d’un état à un autre « une indécidable motilité » selon un groupe de mots « partant » (Artaud [21]) dans la langue Prigent pas autruche pour autant dans son comportement d’Œuvide et d’Œuf-glotte, de polyglotte qui ne marginalise pas « cet autre-inhumain-en-nous » [22]. Car vouloir s’en débarrasser [du « mal » (sic)] « c’est plutôt s’exposer, si aucune autre médiation n’en effectue la symbolisation, à le voir revenir, comme acting-out, ensanglanter le corps social (les corps réels). Qui alors en est désastreusement surpris (l’actualité, là encore, est parlante). » [23]
Christian Prigent fuit hic en 1995-1996 et bien auparavant [24]

En ce début d’année 2015 j’en suis hic au plus-que-fuit pour peu que j’associe "écrire" et "dessiner" (identiques en leur fond, comme le disait Klee) : « la question reste, quel sens a, dans le monde, le fait d’écrire [et dessiner](cp) ? Ou plutôt quel sens a le fait d’écrire [et dessiner](cp) dans le monde ? Nous ne savons à peu près rien de ce sens. Mais la bête immonde, elle, semble confusément en savoir quelque chose. » [25]


 [26]

(2)

On peut écouter ces voix dans cet extrait [27] d’un entretien avec Christian Prigent conduit par Ronald Klapka, à l’invitation des enseignants de « culture générale » en première année de l’école des beaux-arts de Bordeaux, le 2 février 2007.

Le prof d’IRA (Initiations Recherches Artistiques) avait fait la proposition [28] de recherches d’écritures carnavalesques aux étudiants participant à cette deuxième rencontre avec Christian Prigent à l’école des beaux-arts de Bordeaux.

La première venue de Christian Prigent dans cette même école avait été organisée à l’initiative de Jean-Paul Thibeau [29] et de Pierre Barès, dans le cadre de l’atelier "Ni chair ni poisson",
le 8 mars 1993.


(3)

La revue TXT avait « le souci obstiné du sens "civique" des opérations artistiques et la volonté de lutter contre toutes les formes d’emprise de la novlangue socialisée. »
répond Christian Prigent en 2004 à Hervé Castanet qui le fait parler du « Temps des avant-gardes ». [30] En 2009, l’écrivain dit à Bénédicte Gorrillot une chose plus nuancée, historicisée. [31]

« C’est comme pour l’armoire en bois de ton père. Ce bois, ce fer, cette terre et ses poussières : tout fait matière pour notre chair, tout nous tient debout, tout nous tend les nerfs. » [32] et le poète développe son propos sur ce qu’il a ailleurs nommé « L’incontenable avant-garde » [33]. Le fondateur de la revue TXT dit alors : « L’ultime crispation des avant-gardes post-soixante-huitardes du genre TXT [34] (et) la perte progressive de confiance dans les pouvoirs civiques de l’opération artistique. » [35]

Même si descendance s’en tape pas tant que ça du rôle historique du prolétariat même si descendance complaît pas vraiment au monde comme il va ça se voit trop qu’il ne va pas c’est le groupe de mots « opération artistique » qui braille sous mon crâne.
De quoi l’art est-il l’opération ?

Le mot opération me fait penser au mot latin opus signifiant "ouvrage " et par extension "œuvre". Mais j’ai perdu le mien (de latin) depuis longtemps et singulièrement depuis le 7 janvier dernier où j’essaie vainement de penser un peu historique, un poil dialectique avec des notions périmées obsolètes et cochonnées qui me font de plus en plus bête. Reste l’ « Éloge du cochon » : « Ça, je pense, je sais un peu mieux Grand-mère. [36] Le porc mange des glands, c’est impressionnant quand on a en tête en filigrané la trouille qu’on vous bouffe la vie par ce bout. » [37]

« Le reste (l’ "œuvre") relève souvent d’une simple gestion de l’énergie catalysée par cette décision « décider d’un geste, imposer une forme. (C’est très frappant dans le développement cyclique d’un Claude Viallat.) » [38] parenthèses prigentiennes décrivant « fascination qu’exercent les œuvres picturales où s’installent souverainement une telle décision (...) » [39] Mais à peine une page plus loin, le texte revient sur le souverain peint « au fond la force est sans doute plutôt dans la faiblesse, c’est-à-dire dans la trace que garde un travail du risque inaugural (...) qu’il maintient de s’effondrer dans l’inepte ou le rien (...) [40]

Au final, il reviendrait à la peinture de faire écrire « La peinture fait écrire » [41]. J’ai beau chercher, fouiller, fouiner dans tous les textes et entretiens et même tripoter Le Sens du toucher [42], je ne trouve pas un seul mot sur l’inaugural « Pense-bête » [43] d’un poète « bon à rien » [44] et ça m’embête car cet « artiste-homme de lettres » [45] je le trouve aimable son « mouvement qui déplace les tables » [46]

(4)


Montage d’images méridiennes de la photographie « Écosse, août 2008 » (ph© Vanda Benes) scannée page 187 de Prigent, quatre Temps, Argol éditions, 2009, et d’une reproduction d’un tableau de Man Ray « Portrait imaginaire de DAF de Sade », 1938.


 [47]

En mars 2014, Christian Prigent s’adresse ainsi à Monsieur de Sade : « Ce sont des questions de fond sur l’homme tel qu’il s’engage dans sa langue ― dans ce qui de lui, dans sa langue, se fait et se refait. Des questions sur l’homme total. C’est-à-dire l’homme qui comprend, en lui, l’inhumain. Vos textes le montrent sans cesse, ils sont même le ressassement fabuleux de cette démonstration : non seulement l’homme peut être inhumain, mais l’inhumain est l’apanage de l’humain. Codicille (vous vous plaisez à mettre le doigt sur ce point énervant) : les droits à être pleinement humain ne s’étendent d’évidence pas au droit à être proprement homme en étant inhumain. » [48]

(5)

Image ci-dessus : détail “notes méridiennes” d’après photographie Emmanuel Aragon© ) de "Tu parles beaucoup trop".
Texte ci-dessous : À l’adresse de l’artiste Emmanuel Aragon.

Tu dessinas des lettres ,
sur les bureaux, sur les fenêtres, sur les armoires, sur les guéridons,
sur les meubles bretons,
sur une table de hêtre fabriquée par un menuisier emprisonné sous un régime de servilité.

Tu traças des lettres au burin
qui va bien et tu creusas le manque de liens
inscrit en faux dès qu’un mot s’avère trop gros
trop grand pour ta poétique plastique.

Tu donnas l’épaisseur du bois tatoué de significations anamorphosées
aux spectateurs qui regardèrent des alignements illisibles de mots ordinaires.

Tu faufilas dans la matière aveugle du bois
des gravures, des fissures, des ratures
aux yeux peu soucieux de
message pour enfants sages.

Tu ôtas à la grammaire du français la plus part de ses bonnes manières
sans t’inquiéter des convenances ;
d’ailleurs tes mots ne sont même pas « séparés parce qu’ils parlent ».

Tu n’écrivis pas haut
mais à l’échelle des usagers de l’illisibilité avec des gestes indomptés
et familiers.

Tu parlas à la muette au milieu des infans,
des petites personnes humaines non parlantes
mais partantes sur un babil qui va devant.

Tu gravas l’arrachement des enfants à la langue des parents
qui disjoignait le présent et affrontait avec méfiance l’insignifiance de l’instant.

Tu n’opposas pas la figure de l’ « ôteur » à celle de l’ « auteur » [49] ;
tes lettres gravées ne tombèrent pas d’un ciel inspirateur,
tu récrivis, tu réinvestis un matériau recyclé,
tu fabriquas une langue de bois enfin lumineuse.

« Tu remarquas, on n’écrit pas, lumineusement, sur champ obscur, l’alphabet des astres,
seul ainsi s’indique, ébauché ou interrompu ;
l’homme poursuit noir sur blanc. »
 [50]


 [51]

Catherine Pomparat - 2 février 2015

[1Petit doigt

MP3 - 543.8 ko

« Petit dit » Patrick Lavaud © "de boca a aurella" 2011

[2« Je rêve d’un volume sonore instable. J’imagine un orphéon vulgaire où du sens affleure et s’effondre sonné. Je cherche une sorte de travestisme généralisé, quelque chose d’illocalisable et de flottant, sans option. Avec pitreries douteuses et détournements des idiolectes d’époque. Quelque chose de grotesque et de heurté, où ça ne passe pas, où ça fasse grumeau, dans la langue et la viande. Le contraire de l’épure anatomique et grammaticale, du stylé. »
( Préface de « Voilà les sexes », Luneau-Ascot, 1982, repris in Christian Prigent, quatre temps, Argol, 2009, p. 202.)

[3Ce que pèse la langue
"Le poids de la langue", lyrisme/formalisme, (E. E. Cummings), La Langue et ses monstres, ouvrage cité, p. 43.

[5Demain je meurs, p. 280

[6Demain je meurs, p. 280.

[7an IV : la Première République Française commence un 26 octobre, autre histoire ici et maintenant hors sujet

[9

[10Grand-Mère Quéquette, pp. 173-174-175

[11Un des deux tableaux de Goya, au commencement de Les Enfances Chino

[14Maurice Blanchot, L’Espace littéraire, Folio n° 89, p. 344 et « 104 slogans pour le CentQuatre »

[15Antonin Artaud, La recherche de la fécalité, Pour en finir avec le jugement de Dieu, Œuvres, Galimmard Quarto, 2004, p. 1646.

[16« Si donc je veux vivre, je dois oublier que mon corps est historique, je dois me jeter dans l’illusion que je suis contemporain des jeunes corps présents, et non de mon propre corps, passé. Bref, périodiquement, je dois renaître, me faire plus jeune que je ne suis. » (Roland Barthes, Leçon, 1978, p 45.)

How to do things with words ?

« Toutes les choses qui sont absentes des mots, nous les parlons pour libérer la matière de sa présence morte. Nous parlons pour délivrer le monde de la mort. » (Novarina/Ch. Prigent, Ceux qui merdRent, p. 260.)

[18Cf. Chritan Prigent, Artaud, le toucher de l’Être, Antonin Artaud en revues. Sous la direction d’Olivier Penot-Lacassagne, Mélusine, L’Âge d’homme, 2005, p. 133.

[19Tarkos

[20Artaud

[21« L’objectif de la poésie est au moins autant de fixer ce non-senss du présent (d’en formuler l’informe) que de constituer du sens (de dire le monde en clair). Ainsi elle incarne l’insensé, l’indéterminatuion, le flottement et le malaise qui disent la vérité de ce rapport spécifique au monde qu’est celui du parlant (qu’Artaud pour cette raison appelait le partant : le séparé, l’arraché à l’immédiateté animale de l’expérience). » Ch. Prigent, À quoi bon encore des poètes ?, P.O.L ,1996, p. 37.

[22(ibid., p. 32.)

[23(ibid., p. 34.)

[24« Raison pour laquelle quand il ["le Mal"] frappe trop fort, de façon trop décidément impensable ( irreprésentable en blasons ciblés), en déchargeant trop visiblement l’irrationnel, le désarroi s’empare d’un monde qui ne se donne pas les moyens de penser l’impensable, de figurer l’infigurable, de s’offrir aux en-deça (ou aux au-delà ?) de ce langage positivé où se fonde la sécurité du lien social. Alors ça nous tombe dessus, malgré tout, comme retour du Réel dans cette fiction sociale ; et comme notre culture n’a plus de langue vivante pour interpréter ce « réel » et pour le nommer (...) le Mal fait retour, forcément, sous la forme d’acting-out violents, de courts-circuits hystérisés auxquels il nous est impossible de répondre autrement que par l’ahurissement et des discours moraux qui n’ont guère d’autre effet que de le faire consister et se crisper encore plus. » Ch. Prigent, Ceux qui merdRent, ouvrage cité, 1991, p.42-43.

[25Ceux qui merdRent, p. 44

[26"La bête immonde", dessin CP

[27Christian Prigent et Ronald Klapka à l’école des Beaux-Arts de Bordeaux

MP3 - 5.1 Mo

le 2 février 2007

[28ci-joint reproduction des photocopies distribuées aux étudiants

[30Ne me faites pas dire ce que je n’écris pas, entretiens avec Hervé Castanet, Cadex, 2004, p. 115.

[31Entre temps : Demain je meurs (2007)

[32Demain je meurs p. 274.

[33dans un entretien précédent avec Fabrice Thumerel, cf « Manières de critiquer », décembre 2006, in work in progress, 2006-2008.

[34apparues au moment où s’enclenchait le processus de fin de la seconde révolution industrielle, avec disparition de la classe ouvrière, ruine des utopies marxistes, etc. [...] On était passé dans un tout autre monde. Et dans d’autres enjeux polico-artistiques. Qui ne pouvaient plus guère se passer de rodomontades théâtrales, d’effets d’autodérision et de

[35Christian Prigent, quatre temps, rencontre avec Bénédicte Gorrillot, Paris, Argol (Les Singuliers), 2009, p. 65.

[36

[37Grand Mère Quequette , P.O.L p 143.

[38Cf Décider, in Ceux qui merdRent, pp. 132-137.

[39Ceux qui merdRent, p. 135 et 134.

[40Ibid, p. 136.

[41deuxième entretien Ne me faites pas dire... Cadex , 2004

[42Cadex, 2008

[43 Pense-bête de Marcel Broodthaers (1964) cité en relation avec les "livres enclos", les « Bibliothèques idéales » de Jean-Luc Parant

[44[Marcel Broodthaers]
« Les lettres de Broodthaers inscrivent l’écart irréductible du sujet pris entre énoncé et énonciation, entre le vouloir-dire et les dits. Par une inflexion continue du sens de la lecture, elles se définissent d’une place en retrait, d’une réserve du vouloir-dire par rapport à toute détermination. Broodthaers atteste aussi à quel point, du fait même de l’inscription structurelle du sujet dans le langage, quelque chose se perd, se rate. »
Birgit Pelzer, In Catalogue publié à l’occasion de la rétrospective "Marcel Broodthaers" du Jeu de Paume, 1991-1992, RMN, pp 27-28

[45Jean-François Chevrier, catalogue de l’exposition L’Action restreinte, Musée des beaux-Arts de Nantes / Hazan, 2005, p. 275.

[47Thierry Guichard :
– Vous évoquez souvent l’injonction sadienne : « À quelque point qu’en frémissent les
hommes, la philosophie doit tout dire », que vous appliquez à la littérature. Sade dit cela dans Français, encore un effort. Ce qu’il dit ensuite est inouï, irrecevable. Pourtant il ne triture pas la langue, il ne bouscule pas la syntaxe. Pourquoi faudrait-il « inventer une langue » ?

Christian Prigent :
Français, encore un effort est un fragment de La Philosophie dans le boudoir. La
langue n’y est pas « triturée » (au plan du mot et de la syntaxe), non. Mais le livre entier, si – où la mise en scène d’ensemble est pervertie et perturbée par l’articulation des discussions philosophiques et des descriptions pornographiques, qui se déséquilibrent les unes les autres. La forme neuve imposée par l’exigence du « tout dire » ne passe pas forcément par l’invention spectaculaire de « grandes irrégularités de langage ». Il faut distinguer des structures microscopiques (la syllabe, unité de la re-fabrication sonorisée du poétique ; le mot – que traite la passion néologique de Khlebnikov ou de Joyce) et des structures macroscopiques (la phrase : celle de Beckett, de Faulkner, de Céline, de Thomas Bernhardt… ; voire le montage des structures narratives : Kafka, Burroughs, Arno Schmidt…). Pensez aux récits de Blanchot où il y a une espèce d’évanouissement de l’expérience, de fuite de la matière narrative – qui est de l’ordre de la cruauté, d’une tout autre mais pas moins efficace façon que la verbigération agressive de Gherasim Luca ou de Guyotat.
« La forme est une pudeur » entretien paru dans Le Matricule des Anges n° 28 , Octobre 1999 reproduit sur le site P.O. L.

[48Extrait de la lettre écrite par Christian Prigent à Monsieur de Sade, en mars 2014. L’écrivain qui lit Sade depuis un demi-siècle s’est engagé dans la proposition de Catriona Seth pour les éditions Thierry Marchaisse, à l’occasion de l’anniversaire de la mort du marquis de Sade.
Christian Prigent, Lettres à Sade, p. 29.

[49[...] « trouver une langue » pour parvenir, sinon à dire quelque chose du dit réel, du moins à former en langue quelque chose qui saura en donner la sensation juste. Voilà où est l’objectif réaliste que je disais .
Mais toucher à quelque chose comme du réel suppose d’abord de fracturer l’ensemble-écran dit « réalité », d’en désarticuler les connexions, d’en déchirer la trame. C’est à défaire qu’il faut d’abord s’affairer, à mettre en crise et à détruire. Cette destruction est la Béatrice du poète. Mallarmé l’a dit le plus calmement du monde. Le geste est forcément négatif, négateur : il coupe les vieilles lignes, il récuse les « apparences actuelles », il ne veut pas de la fiction médiatisée qui fait lieu commun pour les hommes assignés à l’emprise de l’idéologie.
L’ôteur était pour moi [Ch. Prigent se réfère en particulier à Power/powder et aux conditions de production historiques de son écriture : cf repères biographiques 1976-1977 dans l’ouvrage cité] celui qui se donnait pour tâche d’opérer cette fiction de la dé-fection, pour dégager un espace et tenter d’aller vers une manière de toucher de l’innommable réel. Pas tellement auc-teur (aug-menter) donc, cet écrivain-là. Mais plutôt : diminueur, troueur, traducteur, destructeur, etc. : aménageur de vacuité, bâtisseur de moins, partageur de manques, etc. !
Ch. P. Entretiens avec B. Gorillot, in Prigent, quatre temps, p. 134.

[50Stéphane Mallarmé, « L’Action restreinte », Divagations, 1897.

[51Photographie Emmanuel Aragon©
(détail d’un atelier dans une crèche).
Quand Emmanuel Aragon ne dessine pas des phrases dans l’épaisseur de la matière ligneuse, il exprime sans matériau verbal le rythme de gestes inaccomplis de petits enfants et fait naître des formes en suspens.