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Casser sa langue

Ces courts textes ont été écrits dans un ateliers de français et d’informatique à Saint-Denis. Ils ont ensuite été donnés aux participants afin de recueillir leurs réactions.

En ces temps troublés où s’opposent Ceux qui sont Charlie et ceux qui ne sont pas Charlie, j’ai parfois l’impression que tout le monde parle en se contentant de lire les journaux ou d’écouter la télévision. Le débat est un peu théorique. C’est pourquoi je voudrais revenir à des situations que j’ai observées. Elles m’ont semblé poser des questions précises. Et notre époque en manque cruellement.
Peut-être aussi que poser des questions précises est la dernière solution sensée.

Ça se passe en 2015, Boulevard Marcel Sembat, à « Rencontre 93 », dans un atelier d’apprentissage du français.

Lapsus du migrant

« J’ai cassé ma langue », dit-elle, pour décrire un mot qu’elle n’arrive pas à prononcer. J’ai cassé ma langue, ça veut dire :
ma langue a fourché
ou encore
ce mot ne veut pas sortir de ma bouche.

Mais lorsque chacun parle, il en dit souvent plus que ce qu’il veut dire.
J’ai cassé ma langue, ça veut dire aussi :
Je suis venue en France et j’ai remis en questions ma langue maternelle.
Remettre sa langue en questions, c’est l’oublier un peu pour élargir son horizon.
Casser sa langue, c’est élargir son horizon.

Les verbes

Elle dit : « Moi, je veux apprendre les verbes. C’est très important pour parler ».
Elle aurait pu apprendre le sujet pour dire qui fait l’action.
Ou les compléments d’objet pour comprendre sur qui ou sur quoi porte l’action.
Ou encore l’attribut du sujet pour définir l’état du sujet.
Mais elle veut d’abord apprendre les verbes. C’est assez logique. Imaginez que vous arrivez dans un pays totalement nouveau pour vous. Il vous faudra d’abord attirer l’attention de ses habitants. C’est à cela que servent les verbes : manger, boire, dormir, écouter, partir… Ils permettent de lancer la conversation comme une ancre sert à arrimer un bateau.
Les verbes sont encore plus importants dans les pays semblables à des mers déchaînées.

Intention

Elle prononce « Invariabeule » pour dire invariable. Son intention est claire : se faire comprendre par tous. Bien sûr, ce n’est pas correct, car chaque langue a ses usages qu’il convient de respecter. Il ne faut pas oublier, cependant, que derrière ce genre d’erreurs se cache le rêve d’une langue universelle.

Arménie

Elle dit juste un mot : « Arménie ». Elle sourie. Elle ressent un plaisir visible. Parler de son pays d’origine dans la langue du pays d’adoption :
c’est emmener un peu de son pays ici ;
c’est revenir un peu là-bas ;
c’est casser sa langue.

Lapsus 2

Elle confond « il ira » et « il aura ».
Elle confond « aller » et « avoir ».
Cette confusion fait du sens. Le migrant est riche du trajet qu’il accomplit. Tout ce qu’il a (parfois pas grand chose, presque rien) est enfermé dans le coffre-fort de sa destination.

Les langues oubliées

Elle dit : « Je parle encore la langue Berbère, qui en général n’est plus parlée. »
Ma grand-mère parlait une autre langue oubliée, que je comprenais à l’époque, sans la parler. Parler ou même seulement comprendre une langue oubliée est une compétence : c’est nommer ce que plus personne ne peut nommer, mais qui existe encore. Les langues oubliées sont les garanties d’une précision que le monde actuel ne nous donne plus. Il ne faudrait jamais oublier sa langue oubliée.

Eric Chauvier - 20 janvier 2015
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