Bengt Emil Johnson | Souvenir d’hiver

Texte traduit du suédois par Julien Lapeyre de Cabanes




Le jour est court. Il n’atteint
qu’un carré au-delà de la ferme voisine.
Où voyage la brume, un mur poreux, une évidente
indélimitation suintante, où
ça commence à osciller, où existent des
possibilités. Dans ce gris se diffuse
lentement le jauni du mélèze.

Le jour est court et indéçu.
Il suffit. Un vol
souffle au-dessus du champ, monte
vers les bouleaux, descend juste
de nouveau et s’éloigne — sizerins flammés,
leurs cris faisant courir un frisson
parmi les pousses hivernales.
Ça commence là.

Vol bariolé [1], aussi sûr
qu’irrégulier, entre le bois
et le marais.
Je me traîne
à travers la lumière trompeuse de l’hiver
qui semble usée,
jusqu’à l’autre rive du marécage.




Ici
il y a toujours du vent,
même quand il ne souffle pas.
Des becs croisés se frayent
un chemin à travers des soupçons de neige.




Paroi du Mattaberg, vers l’est.
Tôt, le côté de la montagne pelé,
gelé. Même l’air s’est coagulé.

Trois corbeaux s’en vont
vers le sud, dessinent sur la paroi
une croix.
Hugin, Munin [2]
et le troisième – lui,
qui prend le soleil et qui
le tient sous sa garde
derrière le Storstenberg : le couve,
le noircissant de son pouvoir.

Il n’admet aucune négociation. Mais
à dix heures il distille
sa lumière blême
par l’embrasure de l’horizon.




Quelque chose se retirait dans le soir vert clair de l’hiver
et ce n’était pas la lumière et pas les corneilles, rien qui n’était
des corbeaux ou derrière eux, mais à une certaine hauteur les corneilles
décrivaient un cercle, une roue avec, juste visible, une unique étoile
comme moyeu, et qui n’avait, dans sa puissante netteté, aucune signification
particulière.




Murs de la maison fléchissant
sous le froid. Langue non dite,
qui s’épaissit autour de moi,
comme une pelisse. Le feu de cheminée,
crépitant, murmurant,
presque une langue
qui se gazéifie.

Intériorité même du foyer,
veux-je dire. Réchauffant
âcrement. Comme nid de vautour.





Né à Saxdalen (Suède) en 1936 et mort en 2010, le poète Bengt Emil Johnson est l’un des représentants d’une scène artistique expérimentale qui, dans les années 1960, a rassemblé écrivains, compositeurs et metteurs en scène et que caractérise un retour à la poésie concrète. Le poème "Souvenir d’hiver" est tiré de Vittringar (éditeur : Bonniers, Stockholm, 1995), une anthologie de poèmes (1958 - 1993) sélectionnés par Bengt Emil Johnson lui-même.

Julien Lapeyre de Cabanes vit à Berlin où il se consacre à la traduction du suédois et du turc. Pour remue.net, il a également traduit des poèmes de Bengt Emil Johnson.

Marie de Quatrebarbes - 23 février 2015

[1Le mot suédois « meståg » désigne très spécifiquement un groupe de petits oiseaux d’espèces différentes qui se rassemblent à l’hiver pour chercher leur nourriture ensemble. J’ai traduit par « vol bariolé » pour évoquer l’idée de mélange sans verser dans une longue phrase d’explication descriptive : « un vol d’oiseaux d’espèces différentes… »

[2Hugin et Munin sont dans la mythologie nordique les deux corbeaux qui accompagnent le dieu Odin.