L’Ultime auberge, d’Imre Kertész

Si l’on fait souvent du texte un vêtement, une peau, on voit encore plus fréquemment dans le livre un refuge. L’écriture exigerait ce pas de côté qui met la réalité en suspens, qui s’en écarte, cette forme de reprise, à la fois répétition et invention de ce qui fut, de ce qui est, petit monde en soi, demeure. En tant que genre littéraire, le journal semble astreint à l’enregistrement, à la reproduction, d’où le danger qui pèse sur lui d’apparaître anodin et parfois dépourvu d’intérêt. « Vu un tel hier, dîner au restaurant. » Ou bien : « Voyage dans telle ville, sentiment de liberté. » Sans faire l’impasse sur ce caractère factuel de l’existence, le journal de Kertész échappe en grande partie à cet écueil. En raison de la qualité de son écriture - qui ne renie pourtant pas les marques du genre, économie pouvant aller jusqu’au style télégraphique (Kertész qui ne se départit presque jamais d’une grande sévérité à son égard parle d’absence de style) -, et des thèmes qu’il médite, car il y a bien une dimension intellectuelle dans ce journal, moyen de poursuivre une réflexion dont le roman serait l’aboutissement, encore qu’avec l’auteur qui nous occupe la frontière entre fiction et autobiographie ne soit pas toujours très nette, le roman se faisant volontiers philosophique et le journal romanesque, le narrateur personnage ou spectre parmi les spectres évoluant dans un monde lui-même fantomatique.

L’Ultime auberge est symptomatique d’un va et vient entre une écriture de tous les jours dont la fonction serait préparatoire - un entraînement en vue d’une compétition d’importance - et l’ébauche de ce que serait la transformation de cette énergie en performance. Deux ébauches de roman ponctuent en effet la progression de l’écriture quotidienne, sans d’ailleurs qu’on se sente obligé d’épouser le point du vue de Kertész et d’accorder la primauté au « roman », la matière ou les notes ayant aussi leur force et leur charme, plus en prise avec l’immédiat et les sensations du narrateur que la fiction, laquelle est plus distanciée, plus « littéraire » aussi. Changement majeur : on passe du « je » au « il », ce à quoi bien sûr on ne saurait réduire l’entrée en littérature, l’impersonnel (voire l’universel) ne se nichant pas forcément là où on l’attend. C’est un fait que Kertész vieillissant, sa veine romanesque s’épuise, drame dont il a parfaitement conscience, à la manière de certains personnage d’Henry James, méditant sur leur déclin ou leurs ratages. Il est saisissant de voir Kertész exposer sa fragilité, géant aux pieds d’argile pourrait-on dire, laquelle s’ancre dans l’expérience traumatique de la déportation mais aussi dans un sentiment d’exil qui ne l’a jamais quitté, si bien que le projet d’aller vivre à Berlin se présente au fil des pages comme une solution à laquelle il ne croyait plus. Enfin sortir de Hongrie, pays où il se sent mal-aimé, incompris, rejeté. Frappantes sont les pages où, venant de recevoir le prix Nobel, l’auteur évoque le déchaînement de haine dont il fait l’objet, les jalousies, les mesquineries, liées à cette récompense certes, mais également à son statut de Juif. On comprendra que Kertész soit particulièrement sensible aux diverses manifestations que peut prendre l’antisémitisme ; pour autant, on aura du mal à voir dans tout opposant à Israël un antisémite, du mal à croire que « les intellectuels et hauts fonctionnaires européens qui drapent le vieil antisémitisme dans un langage nouveau » visent, comme il le pense, à l’extermination des Juifs (p 87). Les réflexions de Kertész sur l’islam demanderaient également à être nuancées, pour ne pas dire réfutées. Elles ont l’emportement et l’arbitraire des réflexions subjectives qu’un journal peut avoir l’ambition de consigner, sans en édulcorer le propos. Mais si la radicalité d’une expérience contribue à forger de solides convictions, il n’en reste pas moins que celles-ci sont parfois, et pour cette raison même, impartageables : la force faisant ici la faiblesse, l’évidence la pierre d’achoppement.

Doit-on voir en Kertész le haut représentant d’un monde en voie de disparition ? je veux dire par là non pas quelqu’un qui a vécu comme Stephen Zweig le déclin culturel de la grande Europe, mais quelqu’un qui s’est questionné et se questionne encore sur l’idée de grandeur, notamment de l’art, comme si celui-ci était devenu sinon son domaine de prédilection du moins un domaine où il est encore possible de questionner, de s’interroger sur ce qui fonde l’existence, sur ce qui la guide et peut-être la transcende. Quelle peut-être l’ambition d’un romancier si, comme Kertész en fait l’hypothèse, « l’analyse des questions de l’existence est devenue superflue » ? Il paraît clair que pour lui l’écriture n’a pas de sens si elle n’est pas le lieu d’expression d’un conflit existentiel, et c’est sans doute pourquoi, en dehors même de l’écriture de ses « journaux », son œuvre comporte une dimension philosophique intrinsèque, empoignade morale dont les discussions qu’il peut avoir avec tel ou tel de ses amis seraient la face apaisée, amicale, fraternelle.

J’ai cité James pour évoquer indirectement l’idée de l’absolu ou de la perfection qui guide ou a guidé nombre d’artistes et d’écrivains. J’aurais pu nommer Thomas Bernhard, auquel Kertész se réfère et auquel il est difficile de ne pas penser quand on lit les premières lignes du Kaddish mais aussi la seconde version de L’Ultime auberge, entame de roman qui clôt le livre éponyme. L’obsession conduit presque inéluctablement à la parodie, pour s’accomplir dans le comique : ce fut une voie de la modernité (pensons à Cervantes, mais aussi à Flaubert ou à Kafka, à Nietzsche). Comment ne pas rire de ce à quoi on prétend quand on le compare à ce à quoi on arrive ? Reste que le rire des grands ne sonne certainement pas comme celui des petits et qu’on apparaîtra d’autant plus petit qu’on sera monté haut. Reste que la hauteur atteinte par certaines œuvres - chacun élira les siennes - suppose un investissement de tous les instants, qu’on peut appeler vocation, avec ce que cela implique d’engagement, de sacrifice (voir Henry James et La leçon du maître, leçon ambigüe qui voue le génial disciple aux affres et à l’amertume du travail afin de mieux réserver au maître la part savoureuse du gâteau : gloire, femme et argent). Certes, le journal de Kertész dévoile la face mesquine des individus, la rivalité entre auteurs ou amis, mais plutôt que de juger les réactions de tel ou tel, c’est davantage à saluer les œuvres qui, à leur manière sérieuse, ironique, désespérée ou fictionnelle, relancent le questionnement sans lequel l’existence perd son sel pour devenir routine ou renoncement, que cette lecture invite. C’est un fait que L’Ultime auberge met en scène un homme âgé et malade, mais au-delà de ces circonstances - et c’est la raison pour laquelle ce texte touche - c’est à la résistance qu’appelle sa lecture, à l’opiniâtreté. La faiblesse n’attend pas le poids des années pour se faire sentir, ni la petitesse. Nous devons apprendre à composer avec elle. Recherche d’un équilibre : n’est-ce pas ce à quoi contribue la lecture de certains livres ?
Depuis toujours une voix m’accompagne, s’insinuant au milieu des pages de multiples livres, allant parfois jusqu’à se perdre pour devenir inaudible et céder la place à un silence tantôt inquiétant tantôt ennuyeux. L’obstination ou l’insatisfaction font que cette voix revient, qu’elle n’a pas renoncé à se fait entendre, écho fondamental redonnant aux paysages leur relief et leur mystère, aux sommets leur tranchant.

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Avant d’être le titre du dernier livre de Kertész, L’Ultime auberge a été le titre d’un roman en gestation dont l’auteur nous propose deux brèves versions. La seconde, beaucoup plus aboutie que la première, clôt le livre. Elle nous donne une idée du livre qu’aurait pu être L’Ultime auberge s’il avait été un roman et non cette chose hybride qui, tout en mettant en scène et l’échec et la lutte contre sa fatalité, délivre l’image réelle du refuge qu’a constitué l’écriture pour l’auteur, quelque part au début des années 2000. Un livre surnage d’un naufrage qu’on peut considérer comme étant celui d’un individu mais aussi celui d’une époque où il était permis d’user sans trop de détours de l’artifice littéraire ou artistique pour créer de la fiction. Pour Kertész, il semblerait qu’un certain âge du roman soit révolu et que plus que jamais la fiction doive se dédoubler pour accroître sa puissance critique, sa lucidité peut-être, cela au point de mettre en péril la forme livre, l’unicité du point de vue et des temps, non pas à la manière de Faulkner qui fut fidèle au roman, mais d’une manière qu’on pourrait dire problématique - si toutefois on voit dans le fait de ne pas savoir ce qu’est un livre un problème. A défaut, on verra là une chance, autrement dit l’opportunité de vivre une expérience qu’on dirait volontiers littéraire si cette épithète n’avait pas quelque chose de réducteur. Réjouissons-nous de ce que la littérature nous incite à repenser le sens des mots, et à commencer par celui qu’on use pour la désigner.

Pascal Gibourg - 15 février 2015